APPENDICE
SUR LE CHILI[81]
Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.
Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sans plongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.
Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.
Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, de transposition,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...
J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que ce post-scriptum complémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pour faire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»: Que’st-ce que la vérité? Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!
Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux que partout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.
Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes, sauf une seule, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.
Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telle que je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.
Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvait prospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.
Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plus sûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.
Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passion sincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.
On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaque roto chilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de plan stratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture du Huascar, fut une suite de coups d’audace.
La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue: ¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.
Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.
En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation du roto chilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’une cruauté animale, dans le pillage et le repaso des blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants de gauchos argentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après la desgracia d’un mauvais moment! Et puis, le gaucho est élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions aux haciendas chiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...
Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—ce lait de la tendresse humaine, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’un mauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.
Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce. Ferrum est quod amant. J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.
Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plus grande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leur manta monacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moins snob que le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.
Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.
Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbres qu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.
Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vrai sourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole du Super flumina, elle avait adapté l’Adieu, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui: Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!... Pourquoi l’avait-elle choisie?...
J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous, Mademoiselle ...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»
Heureuse!
UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]
... L’embranchement de Salt Lake à Park City est un peu cousin des nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr. Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (Superintendent) des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet, dans son buggy, sans trop se presser, et nous voilà en marche. L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les autres.—Il convient d’ajouter que Mr. Chambers est un self-made man, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés minières de l’Utah (Ontario Mining et Daly Mining Co). La mine d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de quelques camarades, il put acquérir le claim où l’on avait découvert les premiers affleurements (croppings). Une première société fut formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après, au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000 actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à 150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada (qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme, inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs, joua largement, en homme digne de ses destinées: pas un penny comptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont fait merveille. Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit vingt-huit millions de dollars.
Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre, d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation, No edjoukécheun!»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face, occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en émouvait guère.
Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins de sierra. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente de monter en zigzag, tout simplement, comme un arriero des Andes. A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de rails permet le changement de voie; la locomotive revient sur ses pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure, sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau de la mer.
Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque trop joli, ainsi qu’une gravure de keepsake. Des troupeaux gris s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positif squatter s’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli de gorge enclos et cultivé, un cottage tenu et confortable jette une solide signature yankee, un trade-mark prosaïque sur le paysage d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées des mills, les tranchées et les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier; des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent toute illusion de Ranz des vaches et de petit-lait suisse. Le train s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.
C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois, plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un journal, une maison de ville (City Hall), une prison, une compagnie qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines de bars, une banque au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues «performances» appellent le crayon de Mark Twain ...
Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe américain donnent la clef de la structure générale et démocratique. Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot, mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les groupements appartiennent à la même classe, au sens zoologique; et ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’un éléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier est un home complet, confortable et décent: et ceci explique cela. C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions, pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le large plateau populaire s’élevât un peu, il a fallu que le piston directeur descendît beaucoup. La médiocrité générale est la condition inéluctable de la démocratie.
La rue longitudinale, Main Street, est assez animée, à cette heure du retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible: des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés, quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs ... Dans la buggy qui, par le chemin raide et pierreux, nous mène à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens; d’ailleurs, il avoue que le régime mormonien a été pour la masse émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent, cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes gens flirtent en liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables et des hideuses promiscuités de Germinal: on n’en est pourtant pas si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et simple. Mais il est certain que le bill sera rapporté en bloc, sans succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels, le Président ne céderait pas: Grover, comme on dit couramment en plein Sénat, opposerait son veto.—Il est donc à craindre que, dans quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...
LE JUIF ERRANT[83]
ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟ
C’est à Chicago, dans le Memorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.
Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre de Columbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.
La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour la World’s Fair.
Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées, glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.
Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:
L’ARCHEVÊQUE
The chair is taken.
L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer les r, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.
Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...
C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.
L’ARCHEVÊQUE
se tournant à demi sur son fauteuil:
Qui est là? Entrez!
La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: le chalouk de lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; du sudar enroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et des téfillin d’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.
L’ARCHEVÊQUE
Qui êtes-vous? Que faites-vous ici?
LE VIEILLARD
fait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il parle avec le plus pur accent anglais.
Je suis Ahasvérus.
Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se joignent en une rumeur étouffée.
L’ASSEMBLÉE
Le Juif errant!
LE RABBIN
bondissant de son siège, se dresse devant Ahasvérus.
Tu en as menti, imposteur. Maranâtha!
Et, comme l’autre se tait, ils se sont tous levés, irrités et menaçants: alors le vieillard, sans bouger, laisse tomber ces mots:
AHASVÉRUS
Rabbi Hakkadosch, je t’ai vu naître dans la Judengasse de Francfort, où ton grand-père, le tailleur Johannan, loua la boutique du brocanteur Mayer, le premier des Rothschild ...
Il s’adresse successivement au boudhiste japonais Kinza Hiraï, à Dionysios, évêque de Zante, au mandarin Pung Quang Yu, aux hindous, à tous les autres: il les connaît tous et parle à chacun dans sa langue, avec l’accent où tous retrouvent l’écho de la douceur natale. Ils se sont rassis, un à un, et baissent la tête, confus, sous le flot des paroles du vieillard. Il s’est avancé vers la table et s’exprime maintenant en anglais, pour être compris de tous.
AHASVÉRUS
Êtes-vous convaincus, mes maîtres, ou faut-il que je remonte dans vos généalogies, plus haut que vous-mêmes ne sauriez le faire? Je suis Ahasvérus, le juif maudit, toujours errant depuis dix-huit siècles, celui qui meurt tous les cent ans mais pour renaître le lendemain ...
LE RABBIN
timidement:
Comment as-tu passé la mer, éternel marcheur qui ne peux prendre de repos?
AHASVÉRUS
Je suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas! j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que, pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...
L’ARCHEVÊQUE
Il est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?
AHASVÉRUS
d’une voix plus basse:
Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie, qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse ... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et les destructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins; les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...
L’ARCHEVÊQUE
La foi du Christ est immortelle!
AHASVÉRUS
élevant la voix peu à peu:
... Alors des corruptions plus subtiles fleurirent sur l’ancien fumier de la barbarie. J’entrai dans Rome renouvelée; je souris au paganisme papal, plus dissolvant que l’autre, et je trouvai l’Eglise des Borgia plus scandaleuse que le palais des empereurs byzantins: c’était la décomposition finale, sans doute. L’arbre sacré, cette fois, était rongé à la racine. Mais la Réforme vint qui sauva tout ... Un autre espoir surgit, avec ce Nouveau Monde, qui répandait sur l’Ancien la lèpre de l’or, et l’égoïsme, et l’avarice, mère du crime; mais les nationalités émergèrent des guerres incessantes et le patriotisme refit au genre humain une vertu ... Enfin, il y a un siècle, quand leur creuse philosophie aboutit à la haine des classes et au meurtre des rois, j’étais dans ce Paris immense, cuve où bouillonne toujours la mixture ignorée qui sera l’histoire du lendemain: j’assistai au triomphe de l’athéisme et aux saturnales de la Raison ... Hélas! la Liberté, l’Héroïsme, la Gloire, firent flamboyer leurs trois couleurs sur les ruines du passé, et tout ressuscita,—jusqu’à la religion elle-même ... Ainsi les siècles ont coulé sous mes pas, et me voici encore, toujours en quête de la chimère qui me rendra au néant bienheureux ...
L’ARCHEVÊQUE
d’un accent de triomphe:
Et tu arrives pour être témoin d’une victoire éclatante!...
AHASVÉRUS
sourit amèrement.
J’ai vu les foules athées, les sectes anarchiques semer les engins de mort, en se raillant du droit, du devoir, de la famille, de la patrie, de tous les principes sociaux qu’on croyait éternels: je ne me suis jamais senti si près de la fin convoitée qu’en écoutant vos colloques de Pharisiens,—ô vous (comme Il disait de vos pères) «sépulcres blanchis!»—Vous êtes la vermine qui pullule sur le cadavre de la religion. Le feu de l’Idéal ne brûle plus sur vos autels dorés, et c’est une lampe éteinte que vous promenez dans les ténèbres. La foi du Christ aura bientôt vécu: je sens mon cœur millénaire débordant d’espérance. C’est la fin de Celui qui m’a frappé et maudit!
Tous les prêtres se sont levés avec colère; un tumulte est près d’éclater. Mais la femme voilée a saisi Ahasvérus par le pan de son manteau, et, dans un cri aigu qui impose silence, elle répète cette supplication:
LA FEMME VOILÉE
Tu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...
Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les paroles d’Ahasvérus.
AHASVÉRUS
d’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:
Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir; je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue, malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ... Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous revint vêtu de blanc, suivant leur coutume ... Enfin, il alla en Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers mois de sa mission, à Jérusalem ...
Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la suite sans oser la demander.
AHASVÉRUS
reprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:
Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils: j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices, je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le haïr ...
Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deux sœurs de Béthanie, Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...
LA FEMME VOILÉE
Mais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...
AHASVÉRUS
Il était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde, s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce, sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...
LA FEMME VOILÉE
avance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle balbutie très bas:
Mais Lui, les aimait-il?
AHASVÉRUS
Il ignorait les affections particulières: pas plus que la famille, la femme, vierge ou pécheresse, n’existait pour lui. Il était le Messie, le sauveur du monde; et, pour se poser sur un être, sa poitrine s’était trop élargie à contenir l’humanité. Son âme était semblable à ces grands fleuves encaissés, qui fécondent un empire et laissent dépérir l’arbuste de leurs bords. Comme une statue de marbre est insensible aux offrandes votives que la foule dépose à ses pieds, il ignora toujours le sentiment réel de celles qui le suivirent sur le Golgotha et l’adorèrent par delà le supplice et la mort ... Ce fut alors que je le revis ...
On craint qu’il ne puisse achever, tant sa voix s’est brisée; il continue, pourtant, en coupant ses phrases, car il est pressé de finir:
AHASVÉRUS
J’appris sa condamnation par le Sanhédrin, son arrestation au mont des Oliviers, près du torrent de Cédron; et l’acte de Judas que j’approuvai, non seulement parce que je haïssais le Rabbi, mais parce que détestais ses prédications, contraires à la loi juive. C’était la veille de la Pâque, le quatorze de Nisan; il fut conduit la nuit même chez Hanan, qui avait sa maison au haut de la colline. Le lendemain, de grand matin, il fut emmené à la maison de Pilate, près de la tour Antonia, qui le renvoya devant Hérode Antipas ... Mais le monde entier connaît ces scènes déchirantes qui, alors, me laissaient presque indifférent ... J’habitais près du tertre dénudé où il devait mourir sur la croix, entre deux voleurs, en face de la tour Hippicus ... Vers neuf heurs du matin, je sortis au bruit de la foule, et restai sur le seuil de ma porte pour le voir passer. Des soldats l’entouraient, commandés par un centurion, puis des hommes du peuple qui l’insultaient; enfin, derrière le cortége, un groupe de femmes échevelées ... Mais je ne regardai que Lui. Maigre, le pâle visage ensanglanté, il traînait son lourd gibet d’infâmie, et son pauvre corps frêle pliait sous le fardeau ... Je tenais mon petit garçon par la main. Il demanda à faire halte devant ma demeure, car il succombait; et me reconnaissant, il dit: «Ahasvérus, tends-moi un vase d’eau.» Je restai immobile. Il reprit: «Au nom de notre enfance, frère, la soif me brûle!» Je répondis en ricanant: «Marche, Jeschoua, ton heure est venue.» Alors il se redressa et son visage sévère me fit frissonner; d’une voix terrible, il s’écria: «Au nom de mon Père, sois maudit: Chèrem! Tu marcheras à jamais, jusqu’au jour où je devrai revenir, après les temps accomplis!»
Il s’éloigna, et je voulus rentrer, avec mon enfant ... Mais, soudain, une force inconnue me fit lâcher la main de mon fils et me poussa en avant: un tourbillon m’emportait, une tempête qui ne soufflait que pour moi, car les herbes du sol ne bougeaient pas et les arbustes étalaient leurs rameaux, immobiles ... J’étais déjà loin, et, une dernière fois, je retournai la tête pour voir mon enfant, qui pleurait en me tendant les bras ... Quand je passai dans le sentier du Golgotha, les trois croix sinistres se dressaient sur le ciel livide. Mais je ne pus m’arrêter, et, comme une feuille arrachée par l’ouragan, je commençai à travers le monde mon voyage séculaire et maudit ...
Il s’est tu. Un silence d’angoisse pèse sur l’assistance; chacun, les yeux baissés, suit son rêve intérieur, dans l’ombre du Calvaire évoqué; une oraison mentale fait trembler quelques lèvres. La femme voilée tourne la tête pour une question suprême ... Le grand vieillard a disparu.
FIN