XX
Extrait du registre des actes de mariage de la ville de Versailles, pour l'année 1789 (paroisse de Montreuil).
Le mardi vingt-six mai mil sept cent quatre-vingt-neuf, trois bans publiés en cette église et en celle de Saint-Pierre-aux-Liens, paroisse de Bulle, diocèse de Bâle, plus en celle de Notre-Dame de cette ville, les fiançailles faites la veille sans opposition, ont reçu de nous, curé soussigné, la bénédiction nuptiale après avoir requis leur mutuel consentement, Jacques Bosson, régisseur chez Madame Élisabeth de France, fils majeur de Jacques et d'Anne-Marie Kosso de cette paroisse, Avenue de Paris, et Marie-Françoise Magnin, fille majeure de François-Joseph et de Claudine Bosson de la paroisse de Bulle en Suisse; ont assisté audit mariage et nous ont certifié le domicile, la liberté et catholicité des dits contractants, du côté de l'époux, Charles Ducroizé, maître d'hôtel de M. le marquis de Raigecourt; Pierre Heubert, suisse de Madame Élisabeth de France; du côté de l'épouse, Joseph Bosson, cent-suisse de la garde du Roi, rue Montbauron; Antoine-Joseph Senevey, ancien garde de la porte de Monsieur, à Paris, rue du Marché, paroisse de la Madeleine de la Ville-Lévêque, qui ont tous signé avec nous. Signé: J. Bosson; M. F. Magnin; C. Ducroizé; P. Heubert; Joseph Bosson, et Soret, curé.
CONTRAT DE MARIAGE.
Par devant nous Jacques-Claude Péron, écuyer, conseiller, secrétaire du Roi, maison couronne de France et de ses finances, avocat en Parlement et notaire au Châlelet de Paris, soussigné, en présence des témoins ci-après nommés et aussi soussignés.
Furent présens Jacques Bosson, attaché au service de Madame Élisabeth de France, sœur du Roi, demeurant à Versailles, fauxbourg du Grand-Montreuil, paroisse Saint-Symphorien, majeur, fils de défunt Jacques Bosson, fermier à Bellegarde, canton de Fribourg en Suisse, et de Marie Kosso, sa femme, à présent sa veuve; de laquelle le Bosson fils déclare avoir le consentement aux effets ci-après, pour lui et en son nom, d'une part.
Et Marie-Françoise Magnin, demeurante à Versailles, rue et paroisse Notre-Dame, majeure, fille de défunt François-Joseph Magnin, fermier à Bulle, susdit canton de Fribourg, et de Claudine Bosson, sa femme, à présent sa veuve, de laquelle ladite Marie-Françoise Magnin déclare avoir le consentement à l'effet du mariage dont il va être question, pour elle et en son nom, d'autre part.
Lesquels, pour raison du mariage accordé entre eux et dont la célébration sera faite incessamment en cette église, sont volontairement convenus d'en régler les effets civils par les conditions suivantes, en présence de sieur Charles Ducroizé, maître d'hôtel de M. le marquis de Raigecourt, demeurant à Versailles, ami des futurs époux.
Il y aura communauté de biens entre les futurs époux, conformément à la coutume de Paris qui leur servira de règle, et à laquelle ils se soumettent, quand même ils feroient par la suite leur demeure ou des acquisitions en des pays régis par d'autres lois, coutumes ou usages contraires aux dispositions desquelles ils dérogent et renoncent à cet égard très-expressément. Cependant ils ne seront point tenus des dettes hypothèques l'un de l'autre antérieures à la célébration de leur mariage, et s'il s'en trouve, elles seront payées et acquittées par celui des deux qui les aura contractées et sur ses biens personnels, sans que ceux de l'autre ni de la communauté y soient sujets.
Le futur époux déclare que ses droits consistent 1o en ce qui se trouvera composer sa portion dans les biens qui dépendent de la succession de son père, dont il est héritier pour un cinquième; lesquels droits ne sont point encore liquidés, ainsi qu'il le déclare; 2o et en la somme de cent livres en deniers comptants, habits, linge et hardes à son usage provenant de ses économies; de laquelle somme de cent livres, composée comme il vient d'être dit, le futur époux a donné connoissance à la future épouse, qui en convient. La future épouse déclare que ses biens consistent en la somme de trois mille livres en deniers comptants, habits, linge et hardes à son usage, dont deux mille quatre cents livres composent ce qui lui est échu des biens de la succession dudit défunt son père, en qualité de son héritière pour un cinquième, et six cents livres proviennent de ses gains et épargnes.
De laquelle somme de trois mille livres, composée comme il vient d'être dit, la future épouse a donné connoissance au futur époux, qui le reconnoît et consent d'en demeurer chargé envers elle par le seul fait de la célébration dudit mariage, qui en vaudra quittance, sans qu'il en soit besoin d'autre. Tous les biens appartenant au moment présent auxdits futurs époux, ensemble ceux qui pendant ledit mariage pourront leur échoir, tant en meubles qu'immeubles, par successions, donations, legs ou autrement, leur seront et demeureront propres et aux leurs chacun de son côté et ligne.
Le futur époux a doué et douera sa future épouse de la somme de trois mille livres de douaire préfix une fois payés, dont elle jouira dès qu'il aura lieu, suivant la coutume, sans être tenu d'en former la demande en justice.
Le survivant des futurs époux aura à titre de préciput et avant le partage des biens de ladite communauté tels des meubles qu'il voudra choisir suivant la prisée de l'inventaire qui en sera fait et sans crue, jusqu'à concurrence cependant de la somme de six cents livres, ou cette somme en deniers comptants, à son choix.
Le remploi des propres aliénés et des principaux des rentes, s'il en est remboursé, sera fait suivant ladite coutume de Paris; l'action pour l'exercer sera de nature propre et immobiliaire à celui des futurs époux qui en auront droit et aux siens de son côté et ligne. Il sera permis à la future épouse et aux enfans qui pourront naître dudit mariage, en renonçant à ladite communauté lors de sa dissolution, de reprendre les biens qu'elle a apportés audit mariage, ensemble ceux qui pendant leur mariage pourront lui échoir, tant en meubles qu'immeubles, par successions, donations, legs ou autrement; si c'est la future épouse elle-même qui fait cette renonciation, elle reprendra en outre ses douaires et préciput ci-dessus stipulés; dans tous les cas ces reprises seront franches et quittes des dettes et hypothèques de ladite communauté, encore que ladite future épouse s'y fût obligée, ou que la condamnation en eût été prononcée contre elle. Desquelles dettes et hypothèques la future épouse et ses enfans seront acquittés, garantis et indemnisés par les héritiers et sur les biens dudit futur époux; lesquels biens demeureront hypothèques à l'entière exécution des clauses et conditions du présent contrat.
Pour l'amitié que lesdits futurs époux ont dit se porter, ils se sont par ces présentes et en faveur dudit mariage fait donation entre-vifs et irrévocable l'un à l'autre et au profit du survivant d'eux, savoir, de tous les biens qui leur appartiennent présentement, ensemble de tous ceux qui pendant ledit mariage pourront leur échoir, tant en meubles qu'immeubles, à tels titres que ce soit, en usufruit seulement pendant la vie dudit survivant et à sa caution juratoire, sans être tenu d'en donner d'autre, et de tous les biens qui se trouveront dépendre de la communauté établie par le présent contrat en toute propriété et sans reversion. Cette donation n'aura lieu que dans le cas où, au jour du décès du premier mourant desdits futurs époux, il n'y auroit aucuns enfans vivans nés ou à naître dudit mariage; cependant s'il y en avoit et qu'ils vinssent ensuite à décéder sans postérité et avant d'avoir valablement disposé de leurs biens, alors ladite donation reprendroit son effet pour servir et valoir de même que s'il n'eût point existé d'enfans dudit mariage.
Telles sont les conventions des parties qui, pour faire insinuer ces présentes où besoin sera suivant l'ordonnance, donnent pouvoir au porteur, promettant, obligeant, renonçant; fait et passé à Versailles en la demeure ci-devant désignée dudit futur époux, où le notaire soussigné s'est exprès transporté, en présence de maître Nicolas-Gilles Berthault et de M. François Benoist, tous deux procureurs au bailliage royal de Versailles, y demeurants aussi tous deux rue et paroisse Notre-Dame, témoins requis au défaut d'un second notaire, l'an mil sept cent quatre-vingt-neuf, le seize mai, après midi; la future épouse a déclaré ne savoir écrire ni signer de ce enquise; le futur époux et ledit sieur Ducroizé ont signé avec lesdits témoins et nous dit notaire la minute des présentes demeurées audit maître Peron, notaire soussigné.
Averti de l'insinuation à cause de la donation.
Peron.
DÉPARTEMENT DE SEINE-ET-OISE, DISTRICT DE VERSAILLES.
Extrait du registre des baptêmes de la paroisse de Saint-Symphorien de Versailles, déposé à la maison commune de la même ville, pour l'année 1790.
L'an mil sept cent quatre-vingt-dix, le dix-neuf mars, a été baptisée Marguerite-Françoise, née d'aujourd'hui, du légitime mariage de Jacques Bosson, chef de la basse-cour de Madame Élisabeth, et de Françoise Magnin; le parrain Antoine-Joseph Senevey, ancien garde de la porte de Monsieur; la marraine, Marguerite Mollet, femme de charge de Madame Élisabeth, qui ont signé avec nous.
Bosson, Senevey, Mollet et de Schodt de la Tombe, curé.
Délivré le présent extrait, conforme à l'original, par moi, secrétaire-greffier de la municipalité de Versailles, soussigné, cejourd'hui, dix-huit mai mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an deuxième de la République.
Tron.
XXI.
PAUVRE JACQUES!
ROMANCE,
PAROLES ET MUSIQUE DE MARIE-JEANNE-RENÉE DE BOMBELLES,
MARQUISE DE TRAVANET,
DAME DE MADAME ÉLISABETH.
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XXII
Le registre des cérémonies de l'année 1789 donne les détails suivants:
«La députation du Parlement étoit d'environ trente membres. Le premier président étoit à la tête. Après la réponse du Roi, il demanda à Sa Majesté la permission de complimenter la Reine et M. le Dauphin. Le Roi permit au Parlement de présenter ses respects à la Reine, et ajouta que M. le Dauphin n'occupant pas encore l'appartement qui lui étoit destiné, ne pouvoit le recevoir. De chez le Roi, les officiers des cérémonies conduisirent le Parlement chez la Reine. Sa Majesté reçut la députation dans son cabinet, assise dans son fauteuil, ayant à sa droite M. le Dauphin debout, un ployant derrière lui, et Madame, fille du Roi, à sa gauche, également debout avec un ployant derrière elle. La Reine, après sa réponse, voulut bien ajouter que M. le Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les avoit fait venir près de sa personne pour que le Parlement ne fût pas privé du bonheur de les voir.
»Le Roi ayant fixé au même jour l'audience des représentans de la Commune, la députation se rendit aux Tuileries vers midi et demi, et descendit dans l'appartement au rez-de-chaussée le plus éloigné de la cour royale. Les choses avoient été ainsi arrangées pour éviter qu'il y eût dispute de rang, si la Commune s'étoit rencontrée avec le Parlement et l'eût vu passer le premier; quoique ce fût l'ancien usage, il étoit possible que cela fît des disputes; elles furent prévenues par ce moyen.
»Aussitôt après avoir reconduit le Parlement, les officiers des cérémonies furent chercher la députation de la Commune; elle étoit composée de vingt-deux personnes, M. Bailly à la tête, ainsi que le marquis de la Fayette, commandant général de la garde nationale. Le maire et tous les députés de la Commune étoient en habit noir à court manteau. Les ci-devant gardes de la ville et leurs officiers accompagnèrent la députation jusqu'au perron de la cour royale.
»Les cent-suisses ne rendirent aucun honneur à la Commune; la garde nationale prit les armes dans sa salle. Le comte de Saint-Priest reçut la députation à la porte de la chambre du Roi. Sa Majesté étoit assise dans son fauteuil dans la chambre du lit. L'audience se passa suivant l'usage ordinaire; cependant la députation ne se mit point à genoux, ainsi que cela s'étoit pratiqué aux dernières audiences à Versailles.
»De chez le Roi les officiers des cérémonies conduisirent la députation chez la Reine, qui la reçut comme le Parlement. Le comte de Saint-Priest se trouva à l'entrée du cabinet. La Reine, après sa réponse, voulut bien ajouter quelques mots remplis de bonté sur la présence de Monseigneur le Dauphin et de Madame, fille du Roi, et sur l'impossibilité où ils étoient de recevoir dans leur appartement.
»Les différens districts de Paris ayant désiré vivement d'avoir l'honneur de complimenter le Roi et de lui exprimer la joie que leur causoit le séjour de Sa Majesté dans la capitale, le district des Feuillans ayant l'avantage de posséder le palais des Tuileries dans son enceinte, fut le plus empressé à remplir ce devoir. Le Roi n'ayant pas jugé à propos de lui donner une audience de cérémonie, les membres du district, au nombre d'environ douze personnes, se rendirent au lever de Sa Majesté; on les fit entrer dans la chambre du lit pendant la prière, et le comte de Saint-Priest les présenta au Roi. Lorsque Sa Majesté rentra dans son cabinet, le président prononça un petit discours auquel le Roi voulut bien répondre. La députation se retira ensuite, sans avoir été ni reçue ni conduite.»
Nota. M. Bailly, maire de la ville, comme demeurant sur le district, étoit du nombre des députés, mais ne porta point la parole. Les autres districts eurent aussi l'honneur d'être présentés au Roi par le comte de Saint-Priest, dans la même forme et à des jours différents. Le lundi 20, il s'en trouva onze; ils eurent l'honneur de saluer le Roi, mais leurs présidents ne firent point de discours.
«Les compagnies étant toutes en vacances, comme il a été dit plus haut, la Cour des aides ne put se réunir en assez grand nombre que vers le 9. Elle fit aussitôt demander au Roi quel jour Sa Majesté voudroit bien recevoir sa députation. Le Roi fixa l'audience au vendredi 11. La Cour des aides fut traitée comme le Parlement: tout se passa dans cette cérémonie suivant l'usage ancien. Le Roi voulut bien permettre à la députation de complimenter la Reine, et Sa Majesté la reçut ainsi que la députation du Parlement. M. le Dauphin et Madame, fille du Roi, étant auprès de sa personne, elle voulut bien dire à la Cour des aides les raisons qui empêchaient Monseigneur le Dauphin et Madame de recevoir dans leur appartement.
»Le Roi ayant fixé au même jour l'audience de l'Université, les officiers des cérémonies la conduisirent immédiatement après la Cour des aides. Le Roi la reçut dans la chambre du lit, et ayant bien voulu permettre au recteur de complimenter aussi la Reine, les officiers des cérémonies conduisirent la députation à l'appartement de Sa Majesté, qui la reçut comme elle avoit fait la Cour des aides, ayant à sa droite M. le Dauphin et Madame à sa gauche. M. de Saint-Priest reçut l'Université à l'entrée de la chambre du Roi et du cabinet de la Reine, conformément à l'ancien usage qui fut suivi de tout point.
»Le grand Conseil n'ayant pu se rassembler plus tôt, n'eut d'audience du Roi que le mercredi 14, après la messe. Il fut traité de tout point comme le Parlement, et Sa Majesté lui ayant permis de rendre ses respects à la Reine, il eut l'honneur de la complimenter. Il n'y eut aucun autre changement à l'ancien usage que la présence de M. le Dauphin et de Madame près la personne de la Reine.
»La Chambre des comptes se rendit aux Tuileries le lundi 19 octobre, jour fixé par le Roi pour le compliment de cette compagnie. Sa Majesté la reçut dans la chambre du lit, et tout se passa comme à l'audience du Parlement. Le premier président ayant demandé au Roi la permission d'aller complimenter la Reine et Monseigneur le Dauphin à la tête de sa compagnie, le Roi lui répondit que la Reine étant incommodée, ne pourroit la recevoir, et que M. le Dauphin n'étant pas encore logé, ne pourroit donner d'audience; la députation se retira en sortant de chez le Roi.
»La Cour des monnoies fut admise le même jour à l'audience du Roi. La Reine étant incommodée, ne put la recevoir: elle fut traitée en tout point comme l'Université, conformément à l'usage précédemment observé.
»Il n'étoit pas d'usage que le Conseil privé eût l'honneur d'être présenté au Roi en corps, par plusieurs raisons; la première est qu'il ne fait réellement pas corps, puisque tous les membres qui le composent sont toujours avertis individuellement pour s'y trouver; la seconde est que les seuls conseillers d'État ont joui jusqu'à présent de l'honneur d'être présentés au Roi, le seul doyen des maîtres des requêtes l'étant comme conseiller d'État né; la troisième enfin, le Conseil n'étant pas censé se séparer jamais du Roi, il n'y avoit aucune raison pour qu'il lui fût présenté; et c'est d'après ce principe qu'aux assemblées des notables les membres du Conseil ne sont point présentés avec les autres notables. Le Conseil ayant tenu pour la première fois à Paris, au Louvre, le lundi 19, M. le garde des sceaux crut convenable que les conseillers d'État et maîtres des requêtes se rendissent à l'appartement du Roi pour avoir l'honneur de saluer Sa Majesté. Ils se trouvèrent donc en effet au nombre de douze environ en habit court; ils se placèrent près la porte du cabinet, et lorsque le Roi passa pour la messe, M. le garde des sceaux les présenta à Sa Majesté sans les nommer; ces messieurs firent une profonde révérence sans qu'aucun d'eux portât la parole. Ils furent ensuite chez la Reine, qui, se trouvant incommodée, ne les vit point, n'étant pas sortie de son appartement ce jour-là. Quoiqu'il n'y ait eu aucun cérémonial en cette occasion, le maître des cérémonies a cru devoir en faire mention dans cet extrait comme étant une innovation.
»La jurisdiction consulaire et les six corps des marchands ayant ardemment désiré avoir l'honneur de complimenter le Roi, Sa Majesté, sur le compte qui lui fut rendu par les officiers des cérémonies qu'il n'étoit pas d'usage qu'ils fussent admis à l'audience dans les différentes occasions comme les cours supérieures, ne jugea pas à propos de rien innover sur ce point; mais voulant cependant les traiter favorablement, elle permit que ces deux compagnies se rendissent aux Tuileries le lundi 19, à l'heure du lever, et la complimentassent lorsqu'elle rentreroit dans son cabinet. En effet, elles se rendirent à l'Œil-de-bœuf, et, pendant que le Roi faisoit sa prière, l'huissier fit entrer la jurisdiction consulaire, et le chef de la députation eut l'honneur de complimenter le Roi près de la porte du cabinet. On fit ensuite entrer les six corps des marchands, et le syndic prononça un discours que le Roi écouta debout près la porte du cabinet.
»L'Assemblée nationale ayant tenu sa première séance à l'archevêché le mardi 20 octobre[214], et décrété de se rendre en corps chez le Roi, M. Fréteau, président de l'Assemblée, fut chargé de demander au Roi l'heure, que Sa Majesté fixa à six heures et demie du soir. En effet, l'Assemblée en corps se rassembla dans l'Œil-de-bœuf à six heures du soir. Le Roi s'étant placé dans son fauteuil, les huissiers ouvrirent les deux battans des portes, et les officiers des cérémonies, marchant à droite et à gauche du président, introduisirent l'Assemblée, que le Roi reçut assis et couvert, Sa Majesté ayant seulement ôté son chapeau à l'entrée et pendant les révérences du président. Après la réponse du Roi, l'Assemblée ayant désiré rendre ses respects à la Reine, le Roi voulut bien permettre que tous les députés traversassent son cabinet pour se rendre par la galerie à l'appartement de la Reine. Les huissiers ouvrirent donc les deux battans, et tous les députés passèrent en faisant au Roi, qui s'était placé debout près la porte, une profonde révérence.»
Nota. Il est à remarquer qu'il n'y eut aucune espèce de rang observé et que pour la première fois les députés vinrent à l'audience sans être en habit de cour, pas même les évêques et curés, qui vinrent en habit court.
«La Reine n'étant pas prévenue de l'hommage que l'Assemblée désiroit rendre à Sa Majesté, étoit en ce moment à sa toilette et se disposoit à jouer en public. Le désir de ne pas faire attendre l'Assemblée engagea la Reine à donner audience sur-le-champ sans être en grand habit. Sa Majesté s'étant donc placée dans son fauteuil dans le grand cabinet, les officiers des cérémonies introduisirent l'Assemblée comme ils avoient fait chez le Roi. L'appartement fut rempli par les députés, dont un assez grand nombre ne purent pas entrer. La Reine se leva pour recevoir l'Assemblée, et M. Freteau, dans son discours, ayant témoigné le désir qu'avoient les représentans de la nation de voir M. le Dauphin entre les bras de Sa Majesté, la Reine ordonna au maître des cérémonies de l'aller chercher; et, lorsqu'il fut arrivé, la Reine le prit dans ses bras et le fit voir à tous les députés, qui firent retentir la salle d'applaudissements et des acclamations réitérées de Vive le Roi! vive la Reine! vive M. le Dauphin! Sa Majesté voulut bien faire ainsi tout le tour du cabinet pour que tous les députés pussent voir M. le Dauphin et dire en même temps des paroles pleines de bonté à ceux d'entre eux qui se trouvèrent près d'elle. La Reine rentra ensuite dans son appartement, et l'Assemblée se retira reconduite jusqu'au bas de l'escalier par les officiers des cérémonies. Le maître des cérémonies croit devoir observer à cette occasion que la Reine recevant toujours les corps de la même manière que le Roi, auroit pu ne pas se lever à l'entrée de l'Assemblée nationale, et que ce fut une marque particulière d'égards que Sa Majesté voulut lui donner en se levant et en disant aussi un mot sur ce qu'elle n'étoit point en grand habit.
»La Chambre des comptes et la Cour des monnoies n'ayant pu être admises à l'audience de la Reine le lundi 19, mais désirant ardemment ne pas perdre cette occasion de lui présenter leurs respects, Sa Majesté voulut bien les recevoir le mercredi 21. Elles se rendirent en conséquence aux Tuileries à midi, et la Reine les reçut avant la messe; elles furent traitées de tout point, la Chambre des comptes comme le Parlement, et la Cour des monnoies comme l'Université. Monseigneur le Dauphin et Madame, fille du Roi, furent présents à l'audience.
»Il n'avoit point été d'usage jusqu'à ce moment que le Châtelet complimentât le Roi et la Reine dans les cérémonies où les cours supérieures avoient cet honneur; mais le Roi voulut bien dans cette circonstance le faire jouir de cette prérogative et fixa au samedi 24 le jour de l'audience. Il fut conduit, reçu et traité comme la Cour des monnoies. Le lieutenant civil porta la parole, et ayant demandé au Roi la permission de haranguer la Reine, Sa Majesté voulut bien le permettre, et les officiers des cérémonies conduisirent la députation à l'appartement de Sa Majesté, où elle fut également traitée comme la Cour des monnoies. M. le Dauphin et Madame, fille du Roi, étant allés promener, la Reine voulut bien en marquer du regret au Châtelet.
»Ce même jour, le Roi donna audience à la municipalité de Paris, provisoirement constituée; il y avoit eu d'abord quelque incertitude pour savoir si ce seroit une audience de cérémonie; mais ces messieurs s'étant rassemblés dans l'appartement de madame la princesse de Chimay, Sa Majesté ordonna aux officiers des cérémonies de les aller chercher comme aux précédentes audiences. Ce n'étoient plus les représentans de la Commune, mais le tribunal remplaçant l'ancien bureau de la ville, et les soixante membres formant le corps municipal, en attendant le décret de l'Assemblée qui devoit prononcer sur toutes les municipalités du royaume. M. Bailly étoit en robe à la tête, ainsi que les lieutenans de maire, assesseurs, procureurs du Roi, greffier, etc. Cette audience fut plutôt une présentation qu'une audience, M. Bailly n'ayant point prononcé de discours. La municipalité fut traitée en tout point comme l'avoient été ci-devant les représentans de la Commune. En sortant de chez le Roi, le corps municipal fut chez la Reine, et M. Bailly eut également l'honneur de le présenter à Sa Majesté, qui voulut bien dire un mot sur l'absence de M. le Dauphin et de Madame.»
Nota. La garde se trouvoit monter dans la cour au moment où la municipalité passoit; on fit faire un à droite aux soldats et porter les armes; chose qui assurément ne pourroit tirer à conséquence dans d'autres circonstances.
«Le bureau des trésoriers de France n'étoit point dans l'usage de se rendre à Versailles lors des complimens des compagnies; cependant le Roi voulut bien avoir égard au vif désir qu'ils avoient de présenter leurs respects à Sa Majesté, et permettre qu'ils se rendissent à l'Œil-de-bœuf pour la complimenter à son passage pour la messe, ainsi que l'avoient fait les consuls. Ils s'y rendirent en effet, et eurent l'honneur de complimenter le Roi à son passage, présentés par le comte de Saint-Priest. La Reine allant à la messe avec le Roi, voulut bien, par une extrême bonté, trouver bon que ces messieurs la complimentassent tout de suite, sans aller à l'appartement de Sa Majesté, comme le respect et le devoir l'exigeoient. Le comte de Saint-Priest eut l'honneur de les lui présenter.» Nota. Les trésoriers de France ont réclamé depuis sur ce qu'ils n'avoient point été reçus en cérémonie, s'appuyant sur l'exemple du Châtelet. Le maître des cérémonies leur ayant répondu, ils ne se sont pas contentés, et ont fait un nouveau mémoire pour appuyer leurs prétentions sur des titres fort anciens. Le maître des cérémonies n'a pas cru devoir importuner le Roi du détail de ces réclamations jusqu'à ce moment; mais il aura l'honneur de supplier Sa Majesté de donner une décision, si ces messieurs persistent dans leurs réclamations.
«L'Amirauté générale de France ayant sollicité le même honneur dont avoient joui les consuls et les trésoriers de France, quoiqu'elle n'eût point d'exemple à citer en sa faveur, le Roi voulut bien agréer leur demande, et permettre que les officiers de ce tribunal fussent assimilés à ceux des deux autres compagnies. Ils se rendirent donc aux Tuileries et eurent l'honneur de complimenter le Roi lors de son passage pour la messe, présentés par le comte de Saint-Priest. La Reine permit aussi qu'ils complimentassent Sa Majesté au même moment, comme l'avoient fait les trésoriers de France, et que le comte de Saint-Priest les lui présentât, sans que la députation se rendît à son appartement.
»L'Académie françoise, se trouvant aussi en vacance, ne put avoir audience du Roi avant le lundi 16 novembre. Le Roi la reçut dans la chambre du lit, et tout se passa selon l'usage accoutumé.
»De chez le Roi, la députation fut chez la Reine. Sa Majesté étoit dans son fauteuil, ayant près d'Elle M. le Dauphin et Madame. Elle avoit permis à M. le chevalier de Boufflers, directeur de l'Académie, d'adresser un petit discours à M. le Dauphin; ce qu'il fit après avoir reçu la réponse de la Reine. Sa Majesté voulut bien également répondre pour M. le Dauphin.
»Le maître des cérémonies, en remettant cet extrait sous les yeux du Roi, conformément à l'ordre que Sa Majesté lui en a donné, a cru de son devoir d'observer qu'il y a eu dans toutes ces audiences diverses irrégularités qui tiennent aux circonstances, nommément la présence de M. le Dauphin aux audiences données par la Reine, étant contraire à l'usage et au respect dû a Sa Majesté qu'il soit rendu aucun hommage en sa présence à nulle autre personne. C'est une marque particulière de bonté que Sa Majesté a bien voulu le permettre pour ne pas priver les Cours de l'honneur de rendre à M. le Dauphin l'hommage direct et personnel qu'elles lui doivent; mais cet exemple ne doit nullement tirer à conséquence pour la suite.
»Les honneurs rendus par la garde ne doivent non plus faire aucun titre pour élever par la suite des prétentions de la part d'aucun corps, quel qu'il soit; c'est une suite de circonstances particulières qui ne peuvent tirer à conséquence.
»De Nantouillet.»