I.

Depuis soixante ans que la religion, la philosophie et tous les gouvernements de l'Europe ont sérieusement mis à l'étude la question de l'esclavage, des millions d'esclaves attendent encore l'heure de la rédemption.

La religion, malgré quelques heureux essais de rachats partiels, mais en face de l'impuissance où tout son dévouement serait de les généraliser, devra-t-elle s'en remettre, avec Bossuet, à cet acte de résignation: «Condamner l'esclavage, ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Pierre, de demeurer en leur état, et n'oblige point les maîtres à les affranchir[1]?»

[Note 1: Variations, t. III.]

Des philosophes modernes, les uns, après s'être égarés à la recherche de la raison d'être de l'esclavage dans une société chrétienne, et désespérant d'y pouvoir opposer une formule de rachat générale et pratique, se sont tristement réfugiés dans cet acte de fatalisme: «C'est un hiéroglyphe de la Providence que la philosophie de l'histoire aborde l'oreille basse et le regard troublé, sans pouvoir en déchiffrer nettement l'explication[2]»

[Note 2: Eugène Pelletan.]

Les autres, arrivés au pouvoir en 1848, se sont trop hâtés de mettre en application ce mot de leurs devanciers de 93: «Périssent les colonies plutôt qu'un principe!»

De tous les gouvernements de l'Europe enfin, pas un, si ce n'est celui de la France, n'a fait autre chose que de donner satisfaction aux vues étroites des philanthropes, sans bénéfice aucun, même pour la philanthropie.

Que si tant d'esprits supérieurs cependant ont cherché sans le trouver le sens de la fatale énigme, ne serait-ce point que tous ont tenté d'expliquer par des considérations de politique, d'économie agricole, de nécessité sociale, ce fait étrange d'hommes passés à l'état de marchandise, d'hommes propriété d'autres hommes, et que pas un ne l'a considéré comme une loi providentielle? De là sans doute, et faute d'en avoir connu la cause, l'inertie des différents systèmes expérimentés pour en faire cesser l'effet.

Dans l'antiquité l'esclavage était une conséquence de la guerre, et la guerre une nécessité d'ordre divin. Chaque victoire donnait des esclaves; on les appelait servi, ce qui veut dire préservés: c'étaient autant d'ennemis de moins à vaincre dans la lutte prochaine et toujours renaissante,—mais dont le terme était fixé,—et que ces millions d'hommes eussent indéfiniment prolongée s'ils fussent restés libres.

Dès que l'oeuvre divine fut accomplie par l'agrégation de tous les peuples dans l'unité romaine, ce furent autant de coeurs ouverts à l'Evangile: l'Evangile s'adressait aux simples, aux pauvres, aux proscrits; les esclaves étaient tout cela, ils devaient être les premiers chrétiens.

Désormais sans raison d'être, l'esclavage disparut peu à peu de la société à mesure qu'elle se faisait chrétienne.

Cependant il restait deux vastes continents, tous deux inconnus du monde civilisé et par conséquent inaccessibles à la loi nouvelle, l'Afrique et l'Amérique;—elles furent simultanément découvertes[3]. Était-ce de leurs habitants que le Christ avait dit: «J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie, il faut que je les amène?»

[Note 3: Personne ne se méprendra sur ce que j'entends ici par la découverte de l'Afrique.]

Quoi qu'il en soit, l'oeuvre d'initiation des Africains ne pouvant s'opérer ni sous la froide latitude de l'Europe, où ne sauraient vivre les nègres, ni sous la zone tropicale du Soudan, où ne sauraient vivre les blancs, il leur fallait un terrain neutre, intermédiaire, où les uns et les autres pussent s'acclimater; Dieu leur donna rendez-vous en Amérique, et deux courants d'émigration s'y précipitèrent aussitôt, l'un portant les initiateurs, l'autre les initiés. Ces derniers, inertes et casaniers de nature, n'eussent point émigré spontanément, tout moyen d'émigration leur manquant d'ailleurs: Dieu les expatria de force.—Nous ne pouvions aller à eux, il nous les envoya, et dans la seule condition qui pût mettre en rapport les deux races.

Cette fois encore l'esclavage était providentiel. Que nous en ayons abusé, c'est une question de libre arbitre qui ne prévaudra point contre Dieu.

En d'autres termes, Dieu ne livre le nègre au blanc que pour mettre celui-là à l'école de celui-ci; s'il le livre esclave, c'est à la fois pour que l'élève soit placé dans les conditions les plus absolues de soumission, et pour qu'au prix de son travail il trouve un maître qui consente à lui servir d'éducateur. Il est remarquable que l'antipathie des deux races tend à s'atténuer aussi longtemps que l'une est esclave de l'autre, et qu'elle se produit au contraire dans son expansion la plus exagérée, aussitôt qu'elles sont, par un fait quelconque, appelées à traiter d'égale à égale.

«Le préjugé de race, a dit M. de Tocqueville, me paraît plus fort dans les États qui ont aboli l'esclavage que dans ceux où il existe encore, et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les États où la servitude a toujours été inconnue.»

Or, cette antipathie du maître qui s'accroît en raison du progrès de l'élève est un enseignement non compris on trop dédaigné des desseins de la Providence, qui ne les a point rapprochés pour qu'à jamais ils vivent côte à côte, mais pour que, l'éducation du barbare étant faite, il soit repoussé d'un pays où sa présence est inutile et dangereuse, et renvoyé dans sa terre natale, où nul autre que lui ne peut aller porter sa contagieuse civilisation.

La volonté divine est en cela si manifeste, qu'elle se traduit sans pitié par la réprobation dont est frappée, même aux yeux de ses pères, la race malheureuse issue des blancs et des négresses,—non point que j'aille jusqu'à penser qu'elle soit, comme il a été avancé, le fruit maudit du crime de bestialité[4]; mais elle porte évidemment la peine d'une origine désavouée, sinon par la nature, du moins par la société, et, à ce titre, condamnée par un arrêt mystérieux;—car ce n'est pas seulement l'affranchi de sang pur, le nègre noir, que le blanc met à part et relègue hors de son milieu à toute la distance de son mépris,—c'est encore le mulâtre, le quarteron, tout homme de descendance nègre, à quelque dose imperceptible que le sang africain soit mêlé dans ses veines. Et l'oeil du blanc créole a, pour découvrir cette altération, des facultés d'instinct prodigieuses, incroyables, que n'atteindra jamais la physiologie. Il n'y a point de baptême qui puisse laver le métis de cette tache originelle, ni le baptême du chrétien, ni le baptême d'un grand nom, ni celui de la fortune, ni celui de la science, ni celui de l'esprit,—c'est un paria.

[Note 4: «Les nègres et mulâtres même ne sont qu'une variété de l'orang-outang; et, pour faire cesser le crime de bestialité, il importe de déclarer infâme et vilain tout blanc qui désormais s'unirait à une femme de couleur.» (Beauvais, conseiller supérieur à Saint-Domingue, 1790.)]

Il n'est pas jusqu'au nègre noir qui ne dise orgueilleusement à l'homme de couleur: «Moi, je suis de sang pur; toi, tu es de sang mêlé.»

Or, un fait aussi considérable a sûrement sa raison d'être: c'est que, je le répète, les nègres ne sont vis-à-vis de nous, premiers-nés dans l'ordre social, que des enfants derniers venus, confiés à notre tutelle temporaire, et qu'il nous est imposé de moraliser par le précepte et par l'exemple,—rien de plus,—sous peine d'attentat, sinon contre nature, incestueux de moins de tuteurs à pupilles, portant désaveu devant Dieu et réprobation devant l'humanité de la race nouvelle ainsi créée, et à qui la Genèse n'a assigné aucune place dans le monde.

Nous voici, quant à cette loi de principe, en opposition avec MM. d'Eichthal et Ismaël Urbain, à qui «le noir paraît être la race femme dans la famille humaine, comme le blanc la race mâle…, le noir, de même que la femme, étant privé des facultés politiques, scientifiques et créatrices; mais, comme elle, possédant au plus haut degré les qualités du coeur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la parure, de la danse et du chant[5]»

[Note 5: Lettres sur la race noire et la race blanche. Paris, 1839..]

De là cette conclusion: «que les moyens d'associer les blancs et les noirs se résument par ces mots: domesticité et plaisir;»—conclusion qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de Napoléon:

«Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la polygamie, et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d'une même famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on n'obtiendra jamais de résultat satisfaisant. Les noirs seront ou plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans l'abaissement, et vice versa[6].»

[Note 6: Mémoires de Napoléon, t. V, p. 195.]

Graves paroles que celles-là! car, en raison même des conditions auxquelles l'émancipation des noirs serait possible, elles en portent condamnation sans appel et proscription écrasante an nom de la morale qui ne saurait accepter la polygamie; an nom de l'économie sociale, menacée dans les colonies par l'envahissement de l'élément noir.

Les conséquences que nous déduisons de l'opinion émise par l'empereur philosophe sont donc diamétralement opposées à celles qu'en ont déduites MM. d'Eichthal et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste observation: «que le noir a beaucoup des qualités de la femme,» ils en sont arrivés à cette formule un peu mystique: «donc le noir est la race femme de la famille humaine,» ne serait-ce point pour n'avoir pas assez remarqué qu'il a bien plus encore les défauts de l'enfant?—Race enfant donc que la sienne, et nous lui devons, à ce titre, la tutelle et l'éducation; d'où il sait que nos moyens, à nous, d'associer les blancs et les noirs sont ceux-ci: domesticité, moralisation, émancipation, rapatriement.

Nous avons donc mal compris jusqu'à présent la mission évangélique et moralisatrice dont les peuples blancs sont, à l'égard des peuples nègres, les apôtres.

Deux hommes éminents, M. de Tocqueville et M. le baron Baude, ont eu de ces prémisses une apparente révélation; mais ni l'un ni l'autre n'en ont tiré un suffisant enseignement.

M. le baron Baude a dit:

«Les sociétés blanches ont en elles-mêmes le principe de la perfectibilité; tandis que les sociétés noires obéissent à l'impulsion du dehors et ne font aucun progrès qui leur soit propre. L'immersion dans les sociétés blanche semble donc être la condition à laquelle les nègres deviendront capables de liberté.

«L'abolition de l'esclavage des noirs parmi les blancs ne serait au fond que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs. L'un est un pas vers la liberté, l'autre est à perpétuité la consécration de la servitude[7].»

[Note 7: L'Algérie, t. II.]

Il est à regretter que cette lumineuse intuition n'ait conduit M. Baude qu'à mi-chemin de la solution du problème; soit au rétablissement de la traite par caravanes du Soudan en Algérie. L'Algérie y gagnerait des travailleurs sans contredit, et ces travailleurs y gagneraient sans doute eux-mêmes d'être moralisés; mais qu'y gagneraient la question de l'esclavage en général et les colonies de l'Océan et les cinquante millions de nègres qui peuplent l'Afrique intérieure?

M. de Tocqueville, après avoir exposé la situation, prospère au delà de toute prévision, de cette colonie fondée sur les côtes de Guinée par les États-Unis, avec des nègres émancipés, sous le nom de Libéria, ajoute:

«Des barbares ont été puiser les lumières au sein de la civilisation, et apprendre dans l'esclavage l'art d'être libres.—Jusqu'à nos jours l'Afrique était fermée aux arts, aux sciences des blancs. Les lumières de l'Europe, importées par les Africains, y pénétreront peut-être[8].»

[Note 8: De la démocratie en Amérique.]

Pourquoi peut-être, quand une première expérimentation concluante affirme?

Deux cents pauvres nègres, exportés des États-Unis et conduits par quelques membres dévoués de la Société américaine de colonisation, confiants dans cet adieu de leur président: Je sais que ce dessein est de Dieu, débarquent en 1822 sur les plages, désertes du Mesurado. Deux ans après, ils ont bâti une ville en pierres, Monrovia, armé un fort, élevé des chapelles, des écoles, un hôpital. Un peu plus tard, de nouveaux immigrants fondent Caldwell; des villages se créent et des fermes se groupent dans la banlieue des deux cités. A cette société naissante, qui n'a point oublié ses traditions originelles, il faut déjà la libre expansion de sa pensée: une imprimerie s'établit à Mourovia, et les États-Unis étonnés reçoivent le premier numéro du Liberia-Herald.

Deux établissements nouveaux se forment: l'un au cap Monte, avec un comptoir fortifié; l'autre dans le Bassa, où s'improvise la ville d'Edina; en même temps que diverses sociétés de colonisation en créent d'autres avec leurs propres ressources à Bassa, à Cove et sur différents points.

Si pourtant la plupart des rois nègres de la côte se prêtent volontiers à ces envahissements de leur territoire, légitimés d'ailleurs par achat, et s'engagent même, comme condition du marché, à renoncer à la traite, ceux de l'intérieur, lésés par contrecoup dans leurs intérêts de marchands d'esclaves, en appellent malaisément aux armes. Ce fut pour les Libériens, organisés en milice, bien armés et appuyés par leurs alliés, l'affaire de quelques combats, pour s'en faire des voisins plus prudents d'abord, des amis ensuite.

De 1839 à 1847 enfin, tous ces éléments épars de colonisation, jusque-là sans unité politique, s'organisent définitivement en corps de nation; la jeune république, sous le nom de Libéria, prend rang au nombre des États civilisés, avec un gouvernement électif, un parlement, un jury, des magistrats,—toute une constitution calquée sur celle de sa patrie mère,—mais qui se personnifie par cette restriction absolue qu'aucun blanc ne pourra être admis à titre de citoyen sur ce sol de refuge, tout entier acquis à la race noire ou mulâtre.

Libéria dès lors a des imprimeries, des journaux, des écoles, des églises, des hôpitaux, des associations de charité, des prêtres chrétiens, des magistrats, une milice, des ports, une flotte, un pavillon que saluent de vingt et un coups de canon les escadres américaines, anglaises et françaises, et qui, plus tard, est officiellement reconnu par toutes les nations du globe.

Aujourd'hui son territoire, où se développe la culture de la canne à sucre, du café, du coton, de toutes les plantes tropicales; où se font des essais de drainage, d'assainissement et d'industrie mécanique, occupe 567 kilomètres de côtes sur une profondeur de 64, avec une population de 250,000 âmes.

Le commerce extérieur s'y traduit par un mouvement de 4 à 6 millions de francs, et telle est à l'intérieur son influence de rayonnement et d'attraction que Monrovia, sa capitale, et Edina se sont élevées, l'une sur un ancien marché d'esclaves, l'autre sur l'ancien emplacement du fameux buisson du diable, autour duquel les calamités publiques étaient conjurées par des sacrifices humains, et que nombre de rois nègres envoient de cent cinquante à deux cents lieues leurs enfants, à ses écoles[9].

[Note 9: Revue du Deux-Mondes, numéro de juillet 1852: les Noirs libres et les Noirs esclaves, par M. Casimir Lecomte.—Moniteur universel, novembre 1856.—Courrier des États-Unis, septembre 1836.—L'Encyclopédie anglaise, de Knight.]

Et pendant qu'en Europe, enfin, le recrutement des travailleurs africains, par voie d'engagement, soulève tant d'oppositions irritantes, la république de Libéria vient de décréter que tout individu résidant, ou venant s'établir sur son territoire, peut (à certaines conditions) y enrôler des émigrants natifs d'Afrique et les transporter en pays étrangers (session législative de 1858).

Singulière actualité!

Il n'est pas un peuple blanc qui ne pût s'honorer de l'acte d'état civil national de Libéria, le premier qu'un peuple nègre ait fait enregistrer dans l'histoire de l'humanité.

Par contre, opposons-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire d'Haïti, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostituée dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses maîtres aujourd'hui de par l'émancipation brutale, s'est pudiquement débaptisée de son nom chrétien.

A peine la proclamation de l'émancipation est-elle proclamée, ce sont des bandes déguenillées, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau.—C'est Jean-François qui se fait un sérail de ses prisonnières blanches, et, quand il en est las, les livre à ses bandits.—C'est Biassou qui brûle ses prisonniers à petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie entre deux planches.—C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double décoration de têtes sur une haie de lances, de cadavres accrochés aux arbres par le menton, et qui, lorsque la scène est prête, se donne le spectacle de blancs qu'on écorche tout vifs, qu'on étire s'ils sont trop courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a soif, qu'on lui coupe une tête choisie, et il en exprimera le sang dans une tasse de tafia.—Jeannot boit!

Ce sont Rigaud et Toussaint, le nègre et le mulâtre, combattant chacun à son profit au nom de la régénération des esclaves. Guerre d'hypocrites des deux couleurs, qui finit par un massacre de mulâtres; mais aussi par l'expulsion des Anglais, la conquête de la partie espagnole de l'île, une ébauche de constitution et un semblant d'unité nationale.

Toussaint Louverture est l'homme de génie de cette révolution de sauvages,—car toute révolution a son homme de génie.—Après avoir autant que possible discipliné ses bandes, réhabilité la religion, rendu l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le vieux nègre avait été esclave avant d'être dictateur, il connaissait son monde, et ce fut à coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses nègres libres à leurs ateliers, avec obligation d'y travailler pendant cinq ans sans en sortir, à moins d'une permission expresse[10].

[Note 10: Rapport au ministère de la marine sur l'examen des questions relatives à l'esclavage (1843).]

Ses deux inspecteurs de culture, Moïse et Dessalines, procédaient contre les fainéants par le bâton; contre les mutins, en en prenant un au hasard dont ils faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliers assemblés[11].

[Note 11: Mémoires du général Pamphile Lacroix, t. II, p. 47]

Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prêchait les droits de l'homme: Commissaî li bète trop, li connai à yen.

On sait comment le général Leclerc, dans la période heureuse de sa malheureuse expédition, s'empara de Toussaint, et le premier des noirs vint mourir en France au fort de Joux, prisonnier du premier des blancs.

C'est alors l'empereur Dessalines, un nègre du Congo[12], dont le gouvernement ne fut que l'exagération de celui de Toussaint, et de qui M. Thiers a dit: «Véritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre et la révolte, ne songeant qu'à pousser avec une profonde perfidie les noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à triompher au milieu du massacre général et à remplacer Toussaint dont il avait le premier demandé l'arrestation.»

[Note 12: Le général Rames, cité par Lamartine]

Toussaint était un hypocrite en politique et en morale.—Dessalines était un impudent d'immoralité. Le soir, il jetait son manteau impérial aux orties pour rentrer plus à l'aise dans son rôle natif de sauvage et s'enivrer d'amour brutal et de tafia, en dansant la bamboula[13].

[Note 13: D'Alaux, Soulouque et son Empire]

Abrégeons: laissons les assassins de Dessalines,—Christophe, dans le nord de l'île, jouant au saint Louis en rendant la justice sous un cocotier, avec cette modification qu'il condamnait toujours à mort;—et Pétion, dans le sud, où, disait-il, «il aurait créé une France nouvelle,» si son peuple n'eût traduit la liberté républicaine par le droit de ne rien faire, vivant à la grâce de Dieu du pain quotidien du bananier.

Découragé par ce résultat en sens inverse de celui qu'il avait rêvé, Pétion se laissa mourir de faim, en même temps à peu près que Christophe, dans un accès de rage, se déchargeait un pistolet dans le coeur.

Le général Boyer recueillit leur double héritage, non sans s'aider de quelques massacres, bien entendu; mais du moins était-ce on homme hors ligne que celui-là, tout impuissant qu'il ait été à vaincre la paresse des ateliers, malgré son code draconien, et à dominer l'opinion systématiquement stupide qui, du sénat, avait gagné les masses à l'état de conspiration.—Pressé par la révolte, moins encore que pris par le dégoût, Boyer s'embarque pour la Jamaïque.

Encore l'anarchie avec les deux Hérard, Salomon, Dalzo, Pierrot, le féroce Accaau et Guerrier, qu'un intérêt commun porte à la présidence et qui, pour avoir coupé court à son état d'ivresse habituelle, meurt d'un excès de sobriété.—Pierrot n'arrive au pouvoir que pour y jouer le double rôle de tyran et de niais. On a conservé de lui cette sentence mémorable par laquelle, en vertu du privilége inhérent à sa position de chef de l'État, il commua en peine de mort une condamnation à trois mois de prison.

L'intelligent Riché «réalise un moment l'idéal d'un gouvernement haïtien,» mais il est emporté par une mort subite; et, au grand étonnement de tous les partis, Faustin Soulouque, ancien palefrenier du général Lamarre et son aide de camp, attaché ensuite, en façon de secrétaire des commandements, à la belle mulâtresse de Boyer, puis général et commandant du palais, parvenu d'antichambre, enfin, est élevé à la présidence.

C'était un ci-devant beau dans son espèce; timide, balbutiant en public, poltron au feu et croyant aux sorciers plus qu'à Dieu, jusque-là que, le jour de sa consécration par un Te Deum, il repoussa, comme ensorcelé, le fauteuil qui lui avait été préparé dans l'église.

Le Parlement haïtien s'était donné là, pensait-il, un président soliveau, comme tout Parlement constitutionnel, blanc ou nègre, les aime. L'erreur ne fut pas de longue durée: par un effet combiné du pouvoir qu'il avait en mains et de sa peur de tout, peur du sénat, des fonctionnaires, de la bourgeoisie, de ses généraux même, des mulâtres surtout et des esprits, Soulouque s'était transformé en terroriste. La première année de son gouvernement fut un long massacre d'un bout à l'autre de l'île, mais qui s'inaugura dans la capitale où se ramifiait nécessairement une insurrection prétendue des mulâtres du sud.

Massacre par le sabre, la fusillade et la mitraille, au coin des rues, sur les places publiques, dans la cour du palais de la présidence et jusque dans la Chambre des représentants, de ministres, de sénateurs, de généraux, de fonctionnaires, de bourgeois, tous plus ou moins jaunes ou suspects, à ce point que plusieurs administrations cessèrent de fonctionner faute d'écrivains.

Port-au-Prince pacifié, il fallait pacifier le sud: Soulouque s'y fait suivre par une armée et par les anciens bandits d'Accaau, semant sur sa route des proclamations qui toutes commençaient par quiconque, et se terminaient invariablement par sera fusillé.

Massacre par exécution sommaire, par commission militaire, par irruption, par guet-apens aux Cayes, à Aquin, à Jérémie, à Cavaillon, où le chef de bande Voltaire Castor, ancien forçat, poignarde de sa main soixante-dix noirs, compromis par leurs relations avec les mulâtres, et coupables d'être riches, en vertu de cet axiome d'Accaau: Nègue riche cila mulate.

C'est ainsi que Soulouque préludait à sa mascarade impériale, avec ses ducs de Marmelade, de Limonade et de Trou-Bonbon; ses comtes de Coupe-Haleine, de la Seringue, de Numéro-Deux; ses barons de Gilles-Azor, ses chevaliers de Métamour-Bobo, et toute une aristocratie de chimpanzés, dont les noms incroyables illustrent le Moniteur haïtien; mais sans une gourde dans le trésor public d'où ne sortent que des assignats, sans un navire dans les ports, sans industrie, sans commerce, sans agriculture sur le sol le plus fécond du monde.

Saint-Domingue exportait autrefois pour 150 millions de produits que M. Thiers[14] évalue à 300 millions de valeur actuelle.—Haïti n'en exporte pas 12 aujourd'hui.

[Note 14: Histoire du Consulat et de l'Empire.]

La situation morale de ce peuple régénéré va de pair avec sa situation économique. «Haïti a des journaux et des sorciers, un tiers parti et des fétiches; des adorateurs de couleuvres y proclament tour à tour depuis cinquante ans,» en présence de l'Être suprême, «des constitutions démocratiques et des monarques par la grâce de Dieu[15].»

[Note 15: D'Alaux, lieu cité.]

L'histoire d'Haïti peut se résumer en deux lignes: extermination des blancs,—extermination des mulâtres,—extermination des nègres entre eux.

Libéria.—Haïti.

Entre la régénération de la race noire par le rapatriement, après un temps donné de servage «sous des maîtres supérieurs,» et le rêve de sa régénération spontanée, nous avons à choisir.

Et quel obstacle s'oppose donc à ce que, par un double mouvement d'immigration et de rapatriement de nègres engagés, tous les gouvernements à colonies s'entendent pour multiplier les Libéria sur les deux côtes de l'Afrique, et fassent ainsi rayonner, de la circonférence au centre de la Nigritie, l'industrie, le commerce, l'agriculture, la foi chrétienne et la civilisation?

Montesquieu semble avoir eu la prescience de cette solution du grand problème que nous a posé la Providence, quand il a écrit:

«Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, je dirais: Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont du mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres.

«Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

«Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps noir.

«…..Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens.

«De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains; car si elle était telle qu'on le dit, ne serait-il pas venu dans la tête des princes de l'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié[16].»

[Note 16: Esprit des lois, chap. V.]

Il y a plus d'un siècle, et nous devons, au nom de la France, constater cette date, il y a plus d'un siècle que Montesquieu, n'osant heurter de front les trop grands intérêts qui se rattachaient alors à la question de l'esclavage, s'en prenait, ne pouvant mieux faire, par cette mélancolique ironie, aux tristes raisons avancées par l'avarice, par l'anatomie, par l'orgueil de l'esprit et la vanité de la peau, pour motiver l'esclavage et s'en absoudre. La question a depuis fait un grand pas; mais la convention de miséricorde et de pitié du philosophe est encore à mettre à l'étude.

L'honneur de cette vaste idée appartient, on le voit, à la philosophie française; elle est depuis devenue catholique dans le sens grammatical du mot et dans son sens religieux.

Que si en souvenir des paroles de Bossuet, que nous avons citées plus haut, on accusait la religion d'avoir été moins humaine en cela que la philosophie, je répondrais qu'elle a dû l'être; elle n'est point humaine, en effet; son royaume n'est point de ce monde; elle voit et prend les choses de plus haut; peu lui importe, jusqu'à un certain point, à elle qui a dit: Bienheureux ceux qui souffrent! peu lui importe la condition de bonheur ou de malheur matériel de l'homme sur la terre. Elle fait bon marché de l'inégalité dans la vie pour se rattraper dans l'égalité de la mort. C'est alors seulement qu'elle règle—terrible compte!—avec le maître et avec l'esclave. Elle n'entend point, d'ailleurs, que jusque-là l'un ou l'autre n'accepte pas la condition qui lui est faite.—La résignation est la première vertu du chrétien.

En progrès, la religion n'est point et ne peut pas être primesautière, parce qu'elle est de son essence éminemment conservatrice, et que tout progrès tend nécessairement à la modification d'un ordre de choses établi; mais elle accueille tous les progrès, les sanctionne et les consacre, lorsqu'ils peuvent, d'ailleurs, être accomplis en vue d'intérêts légitimes et sans ébranlements politiques.

La philosophie, au contraire, si spiritualiste qu'on la suppose, touche toujours par quelque côté aux questions économiques, d'où il suit que son rôle, à elle, étant plus ou moins humain, son but doit être de combiner théoriquement les éléments sociaux, de façon à leur départir, sur la terre, la somme de bonheur la plus grande possible.

Voici pourquoi l'inégalité des conditions la blesse et la révolte; et pourquoi encore elle a dû faire le premier pas sur cette voie, désormais ouverte, où nous essayons de la suivre et où viendront la rejoindre tous ceux qui, dans ce monde, ont charge d'âmes, gouvernants quels qu'ils soient, et ministres de tous les cultes, pour résoudre le problème où l'a laissé Montesquieu, il y a cent dix ans: faire en faveur des races noires, au nom de la religion et d'accord avec la politique, une convention de miséricorde et de pitié.