I
Il existe un fait curieux et qu’il est bon de constater par ce temps de statisticomanie où nous vivons. La misère hideuse, sale, crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les bas-fonds de Paris, dans les rues humides, noires, encaissées dans la Cité, au faubourg Saint-Marceau, sur les bords de la Bièvre, autour de l’Hôtel de ville, dans l’enchevêtrement inextricable de petites rues tortueuses que le marteau de l’édilité vient heureusement de faire disparaître; tandis que la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous pouvons nous exprimer ainsi, cherche l’air, les plateaux élevés, les sommets des montagnes qui encaissent la ville. La montagne Sainte-Geneviève, la butte Saint-Claude, les Deux-Moulins, sont occupés par les chiffonniers, les ravageurs, les gens qui exercent les mille petites industries de la fantaisie parisienne. Les abords de la place Maubert, les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi, les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur, insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux. L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs; l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette, malingre, hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du chiffonnier: «C’est un bon zig, il peut faire ce qu’il veut de son argent: il lui coûte assez cher à gagner.» De l’autre, il vous dira: «C’est un faignant, il ne se remue pas.» Ne pas se remuer, c’est le nec plus ultra de la fainéantise, car le contraire peut se traduire par cette maxime de La Fontaine:
Travaillez, prenez de la peine,
C’est le fonds qui manque le moins.
En effet, s’il est un ouvrier qui se donne du mal, qui se remue, c’est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu’il peut pour gagner honorablement sa vie par le travail; tandis que l’autre, confiant en la charité publique, laisse doucement couler sa vie, attendant nonchalamment les dons du bureau de l’administration de l’Assistance; intrépide au repos, il fait des efforts inouïs pour se rendre complètement inutile.
Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie. Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace: Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus.
Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé pour la maison de la mère Marré.
II
LA MÈRE MARRÉ
A l’extrémité de la rue Grange-aux-Belles, sur la colline qui domine le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, à deux pas de nos splendides boulevards, au milieu des riches usines des faubourgs du Temple et Saint-Martin, au centre du quartier le plus peuplé et le plus travailleur de Paris, s’élève une grande bâtisse blanche de quatre étages ayant toutes les apparences, mais, hélas! rien que les apparences, du confort; son aspect est même, il faut le dire, guilleret et fort plaisant. En un mot, c’est une maison de celles qu’on nomme convenables. C’est la demeure de la mère Marré.
La mère Marré? That is the question.
Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti pour rendre ses comptes au Juge éternel, était un ancien militaire, un vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux, d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles, de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur d’un des corps de la grande armée.
Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la victoire en horreur; les succès, les Français, les guerriers, les lauriers, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique bien renseigné.
La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille, replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le bonheur.
La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager leur maîtresse.
III
LE PÈRE MOSCOU
Il se passe les scènes les plus curieuses dans le bouge de la mère Marré; elle est toujours en dispute avec ses locataires pour leur faire payer leur loyer, qu’ils acquittent par petits acomptes. Le père Moscou surtout lui donne un mal de galère. Le père Moscou est le vieil enfant gâté de la mère Marré, il était l’intime de son pauvre défunt; aussi, malgré toutes ses frasques, l’aime-t-elle toujours. Dès deux heures et demie on entend la voix du vieux soldat chiffonnier fredonnant de toute la force de ses poumons d’acier:
Si vous passez sur la place Vendôme,
N’oubliez pas le grand vainqueur des rois!
Il est fièrement campé sur sa jambe nerveuse, le bonnet de police crânement posé sur l’oreille; il porte sa hotte en vrai troupier fini, comme jadis il portait son sac de soldat; il semble manier une poignée d’épée en faisant voltiger son crochet entre ses doigts. Malgré ses soixante-dix ans il a conservé son allure militaire, ses airs de grognard troubadour, et son aplomb de vainqueur de l’Europe coalisée.
La mère Marré l’arrête au passage:
«Ah! le beau chanteur, et mes dix sols, quand me les donneras-tu, mes dix sols, vieux sac à vin? Ça ne peut pas durer comme ça, je ne paye pas les impôts avec des sornettes, et le propriétaire avec des chansons, moi. Il me faut de l’argent, à moi: ah! mais, ou pas de clef.
—Allons, vieille, pas de mots inutiles; il y aura à la Saint-Marengo quarante ans que tu me dis la même chose, et je suis toujours ici. Que ferais-tu sans ton petit Moscou, ton ami, ton chéri?
—C’est bon, c’est bon, je ne me contente plus de belles paroles, moi, il me faut des espèces.
—Cependant...
—Il m’en faut.
—Je n’en ai pas, la vieille... crème des bonnes femmes. Déclare-moi en faillite, fais-moi faire banqueroute, déshonore ton vieil ami, cloue son nom au pilori, envoie-le à Clichy, pour dix sols qu’il te doit après quarante ans de location. Mais je te l’ai payée, ta baraque; allons, ouvre, et ne fais pas de peine à celui qui a l’honneur d’être ton très humble et très obéissant serviteur, Antoine-Joseph Dallaud, dit Moscou la Bravoure.»
Il profite du moment où la mère Marré a le dos tourné, il allonge le bras, tire le cordon et sort en chantant:
La victoire est à nous! zim, boum, boum!
La pauvre vieille le regarde s’éloigner et dit:
«Cet être-là fait de moi ce qu’il veut.»
En effet, le père Moscou est le seul débiteur de la maison, personne n’oserait faire attendre sa semaine à la mère Marré: car elle loue indifféremment à la semaine, au jour, au mois et au terme, et il y a des gens qui y sont logés au jour depuis vingt ans et plus. Mais chez le père Moscou, c’est un principe. Il laisse toujours une petite queue chez tous ses fournisseurs pour, dit-il, avoir des gens qui le regretteront et penseront à lui après sa mort.
Sa journée commence à trois heures du matin; il fouille de droite et de gauche tous les tas d’ordures sur son passage, jusqu’à ce qu’il arrive à sa rue, aux bons tas qui lui sont réservés: car Moscou, étant connu pour sa probité, a ses clients et ses maisons. Les portiers lui gardent les paniers des bonnes, à condition qu’il jettera tous les détritus à la borne avant le passage des boueux de la salubrité et avant l’arrivée des lanciers du préfet de police; c’est ainsi qu’il nomme les balayeurs embrigadés. En quelques minutes, il a visité tous ces paniers, supputé la valeur de chaque objet: les papiers, chiffons, tessons, tout lui sert, tout lui est bon. A huit heures, sa hottée pleine, il va au faubourg du Temple prendre son rang à la queue du restaurant Passoir.
C’est encore là une coutume toute parisienne, qui, malheureusement, tend chaque jour à disparaître et qu’il faudrait cependant conserver. Les anciennes maisons de traiteurs, celles qui datent de trois ou quatre générations, ont l’habitude de faire distribuer chaque jour aux malheureux tous les restes de victuailles laissés par les consommateurs; elles ont la pudeur de ne pas tirer un bénéfice de ce qu’elles ont une fois déjà vendu. Mais la spéculation moderne est venue, elle a tout changé, maintenant; on a trouvé un moyen de tirer profit de ces rogatons, on les livre à forfait aux marchands d’arlequins, qui revendent aux pauvres ce qui leur appartient en toute justice. Les successeurs de M. Passoir ont religieusement et charitablement conservé le vieil usage; de la desserte de leurs tables ils nourrissent plusieurs familles. C’est une bonne action qui n’a pas besoin d’être louée, c’est là un exemple qui devrait être suivi par tous les restaurateurs, qui ainsi auraient les bénéfices d’une charité toute gratuite.
Le père Moscou est un des plus fervents habitués de ces distributions matinales. Il vient y chercher son pain quotidien. Sa journée est finie lorsque celle des autres commence; lorsque Paris, s’éveillant, ouvre à peine ses boutiques, et que les quartiers riches reposent encore tout entiers dans le calme et le silence, il regagne ses appartements en fredonnant quelque vieille marche militaire, il est fier et heureux, il a la vie assurée pour vingt-quatre heures; le roi n’est pas son cousin, il porte dans sa hotte assez de marchandises pour boire tout un jour.
Son triage fait, il entonne le refrain: A demain les affaires SÉRIEUSES, et il monte à la barrière de la Chopinette, à l’enseigne du Petit Pot gris. Là, il trouve nombreuse compagnie: c’est la petite bourse des chiffonniers; c’est dans ce cabaret qu’on discute le prix du chiffon, du papier, des os, des tessons de bouteilles, marchandises qui, pour n’être pas portées aux mercuriales des journaux de commerce, ne sont pas moins soumises à la hausse et à la baisse comme toutes les autres, et excitent la cupidité de plus d’un spéculateur.
IV
TAPIS-FRANCS
Dès que Moscou a déjeuné, vidé chopine, pris son café, son pousse-café, sa rincette et sa sur-rincette, et qu’il connaît le cours de sa marchandise, il commence à vivre, dit-il, c’est-à-dire qu’il se rend à l’Abattoir pour se rafraîchir. L’Abattoir est une sorte de cave enfumée, sombre, basse, humide, sans air, que le soleil n’a jamais été assez audacieux pour visiter; ses murs squalides suintent la misère et la puanteur, ses tables boiteuses et ses bancs éclopés servent de dortoir à toute une population d’êtres abrutis, n’ayant plus conscience de leur existence, ni rien d’humain. C’est un des spectacles les plus navrants qui se puissent voir qu’une réunion de ces pauvres idiots brûlés par les liqueurs fortes, annihilés par la débauche, qui ne pensent plus, agissent mécaniquement comme des automates, vous regardent avec de gros yeux ternes hébétés, et n’ont même plus assez d’intelligence pour comprendre ce que vous leur dites. Ils ne mangent pas, l’eau-de-vie suffit à tous leurs besoins animaux; ils vivent on ne sait comment; un matin on les trouve morts au coin d’une borne ou bien au fond de quelque bouge, et personne ne s’inquiète de ce qu’ils sont devenus; ils ont disparu comme l’insecte qu’emporte la bourrasque, sans qu’on s’en émeuve. Il faut un tempérament de fer pour résister aux influences délétères de cette eau-de-mort qu’on débite aux alentours des barrières. Et le Grand-Saint-Nicolas, l’estaminet des pégossiers, et l’Abattoir sont peut-être les plus dangereux de ces débits, et cependant les plus fréquentés, parce que les gouttes y sont très copieuses, c’est-à-dire qu’ils tuent en moins de temps que leurs confrères.
Lorsque le père Moscou a absorbé une dizaine de tournées de cet horrible breuvage, ivre de poison déguisé sous le nom d’eau-de-vie, il regagne en chancelant son pauvre gîte, se jette sur le tas de paille maculé qui compose son mobilier, et s’endort en fredonnant son refrain favori:
Si vous passez sur la place Vendôme, etc., etc.
Le lendemain, il recommencera; de longues années s’écouleront toujours semblables, toujours accompagnées des mêmes joies, des mêmes souffrances; il ne sera jamais plus heureux ni plus malheureux un jour que l’autre, il aura toujours froid en décembre, il grillera en juin, sans se plaindre, sans murmurer, sans accuser le sort, sans maudire les heureux de ce monde, mais ayant toujours une parole compatissante pour ceux qui souffrent de la faim et de la maladie, une larme pour ceux qui passent l’arme à gauche. Et c’est là l’existence de milliers d’individus qui chaque jour foulent le pavé de la grande ville. Parmi eux il se trouve des hommes jeunes et vigoureux, d’autres qui ont occupé des positions élevées dans le monde; des femmes jeunes et quelquefois belles, qui vivent avec une résignation toute philosophique, s’habituent à la misère et meurent sans avoir jamais envié ce qu’elles voient aux autres, mais aussi souvent sans avoir pensé un seul moment à l’abjection de leur position. L’eau-de-vie leur a, dès l’enfance, anéanti l’intelligence.
V
L’ARISTOCRATIE DE LA CHIFFE
Quelquefois, lorsque les bras manquent dans les usines d’alentour, les industriels viennent demander des hommes de bonne volonté à la maison de la mère Marré, où ils sont certains de rencontrer beaucoup de monde, car il n’y a pas moins de trois cents locataires dans les chambrées de la vieille femme. S’il fait mauvais, s’il pleut, par exemple, ils trouveront quelques rares individus qui daigneront peut-être leur donner un coup de main; mais, dès que le beau temps reviendra, au moindre rayon de soleil, ils s’envoleront comme une nichée d’oiseaux aux premiers jours du printemps, en disant:
«Nous aimons mieux chiffonner, vivre à notre guise, en liberté, au grand air, comme de vrais animaux que nous sommes.»
Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; il en est de même du chiffonnier qui aime son industrie, parce qu’elle lui donne droit au vagabondage dans les rues de Paris qu’il adore, où il vit dans une indépendance complète, sans soucis du lendemain, sans souvenirs du passé, à la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à la multiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécondité toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des écrivains qui fournissent de quoi ne pas mourir de faim.
Aussi y a-t-il une espèce d’aristocratie dans la chiffe, ils comptent leur noblesse par génération; il y a des chiffonniers de naissance et des parvenus; ceux-là sont fiers de leurs ancêtres, ils en parlent avec une espèce d’orgueil; il n’est pas rare d’entendre un de ces hommes bizarres vous dire en relevant la tête:
«Dans notre famille on porte la hotte de père en fils; il n’y a jamais eu d’ouvriers. Chez nous on a le fusil sur l’épaule ou le crochet à la main.»
En effet, il y a des familles entières qui, depuis six générations, exercent cet étrange métier. Lorsqu’un des fils part pour l’armée, tous les parents, jusqu’aux cousins les plus éloignés et leurs amis, se réunissent pour faire la conduite au jeune soldat; ils font une quête entre eux, qui lui est remise au moment de la séparation, et tous les mois ils lui envoient régulièrement une petite somme pour l’aider à charmer les ennuis de la garnison. Dès qu’il a fini son temps, en revenant dans ses foyers, mot un peu prétentieux pour désigner les bouges où gît cette population, le jeune soldat, libéré du service, change son havresac contre une hotte; il redevient chiffonnier comme devant; ils s’accouplent chiffonniers et chiffonnières; ils donnent le jour à de jeunes chiffonniers, qui, à leur tour, seront glorieux de prouver un jour aux populations à venir que bon sang ne peut mentir; ils mourront la hotte au dos, le crochet à la main, en explorant quelque monceau d’immondices. L’ambition n’est pas encore venue troubler la cervelle de ces braves gens et leur faire rêver pour leurs fils des positions plus élevées que celle des parents. Ils n’ambitionnent ni le doctorat, ni le notariat, ni l’étude d’avoué ou d’huissier, ni ce fameux barreau qui mène à tout, disent les vaudevillistes, et qui, en résumé de compte, a produit plus d’existences déclassées que de gens arrivés. Ils ne se laissent point leurrer par les apparences, ils sont trop philosophes pratiques pour cela; d’ailleurs ils connaissent les goûts de leurs enfants; ils savent qu’en chassant le naturel violemment, ils ne feront que précipiter son retour au grand galop.
Devenu vieux et infirme, le chiffonnier n’ira pas à l’hôpital, ses voisins ne le souffriraient pas; ils l’assisteront, ils feront des collectes pour lui donner le nécessaire, ils se priveront pour lui procurer quelques petites douceurs. C’est à qui lui portera du tabac, des pipes et le demi-setier d’eau-de-vie, qui est, pour ces natures brûlées, d’une nécessité plus immédiate que le pain. Le chiffonnier pur sang a horreur de l’Assistance publique; il regarde comme un déshonneur d’être inscrit au Bureau de bienfaisance. Il proclame tout haut à qui veut l’entendre que tout homme, à moins qu’il ne soit infirme, doit gagner sa vie, nourrir sa famille, élever ses enfants jusqu’à leur première communion. Après, ils s’arrangeront; ils feront comme les autres.
VI
LE GÉNÉRAL
Mais, place! place! voici venir le général, l’antagoniste du père Moscou, son rival, mais son meilleur ami; il est monté sur son grand cheval, la bataille sera rude.
Le général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé, qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer à sa triste pensée; il parle peu parce qu’il réfléchit beaucoup, dit-il. Lorsqu’il fait seller son grand cheval pour partir au pays des chimères, c’est à peine s’il daigne adresser la parole aux valets qui lui offrent le coup de l’étrier.
Seller son cheval veut dire pour le général avaler quinze ou vingt grands verres d’eau-de-vie, qui vont joindre une dizaine de litres de vin qu’il a absorbés pendant sa journée en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout, devant le comptoir; il n’y a que les ivrognes qui s’assoient au cabaret, dit-il; c’est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de rogomiste en rogomiste; il arrive au pont de Venise du faubourg du Temple vers minuit et demi; c’est là qu’il livre ses batailles.
Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé; il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité; il se frappe le front, selon qu’il est mécontent ou satisfait de l’inspection qu’il vient de passer de son armée imaginaire; il s’écrie:
«Tant pis! nous attaquerons. Dieu protège nos armes! Tudieu! ils sont à nous. Soldats! imitez votre général et vous ferez votre devoir; l’affaire sera chaude, mais j’ai confiance en ce courage dont vous m’avez donné tant de preuves.»
Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu’il lit sur les noms d’alentour, noms qu’il sait par cœur. D’ailleurs, les liquoristes, les marchands de vin qui lui font crédit sont toujours ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.
«Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire une reconnaissance jusqu’à ce bouquet de chênes, qui domine cette colline à notre droite, tandis que vous, Général Briant, vous vous porterez avec toute votre division sur le village, vous n’attaquerez qu’après avoir reçu des ordres formels. D’ailleurs, vous serez soutenus par la brigade Germain, qui tiendra le ravin, et par le régiment léger du colonel Vessier, qui a dû s’emparer des hauteurs et dont j’attends des nouvelles.»
Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde tout autour de lui:
«Rien, rien; le colonel aurait-il été prévenu par l’ennemi? Non, c’est impossible, nous aurions entendu sa fusillade!—Ah! voici la division Briant qui s’étend dans la plaine.—Braves enfants!—Votre général salue ceux d’entre vous qui ne répondront pas à l’appel de ce soir!—Oh! la gloire! la gloire!—Mais que vois-je? un aide de camp; il est blessé. Eh bien?—Le colonel Vessier a emporté la hauteur à la baïonnette.—C’est bien, je suis content. Où est donc mon porte-cartes? Firmin! Firmin! prends le nom du capitaine, je ne l’oublierai pas.—Le canon... (Il écoute.) Un, deux, trois, et un quatrième coup double.—Ceci m’annonce que le deuxième corps d’armée commandé par le général Boyer est en ligne devant l’ennemi.—Tout va bien.—Maintenant c’est à moi, qui réponds à la patrie de toutes ces têtes, de tous ces braves et beaux régiments, c’est à moi de faire mon devoir en ménageant la vie de tous.»
Une des horloges de l’hôpital Saint-Louis sonne. «C’est le moment, dit le général. Le signal donné d’un hôpital, mauvais présage, un Romain reculerait... Non, c’est que ce soir nos ennemis encombreront les vastes salles de douleurs.»
Il se recueille un moment comme pour prier, et il retourne prendre son poste d’observation sur le Rialto du faubourg Saint-Antoine; un moment après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur une borne; il prend son crochet d’une main ferme et s’écrie d’une voix puissante: «Vous, Monsieur, attaquez le bois; emparez-vous-en, coûte que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec toutes vos forces, et vous, Colonel, à la tête du pont... Lieutenant, à cheval! portez ceci au général Briant... C’est l’ordre d’attaquer, Messieurs... A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur vous.»
Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend sur la berge, il examine, remonte l’escalier de la passerelle, puis s’écrie:
«Deux régiments pour enlever cette redoute... Allons, enfants, je vous envoie à la gloire et à l’immortalité, car on saura que c’est vos invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces bouches à feu meurtrières.—En avant, à la baïonnette!—Grand Dieu! ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et jetez-la sur ces insolents; culbutez-moi ça... chargez.—Oh! nous n’en viendrons donc pas à bout?—Qu’on amène l’artillerie, et vous, Général Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de conduire toute ma réserve.»
Enfin la bataille est engagée sur toute la ligne, canons et caissons roulants font crier leurs essieux, cavalerie, infanterie et artillerie, tous se mêlent, se culbutent, se tuent, le général passe le pont du canal; il se remue, marche, court, avance, recule, puis il pousse un grand cri et s’assied sur une borne.
«Encore une victoire! dit-il; oh! la guerre, le sang! Demain, que de mères éplorées! que de familles en deuil! que d’amantes et de femmes veuves! Seigneur! Seigneur! que celui qui le premier a porté sur la terre ce terrible fléau soit maudit à jamais! Parcourons ce vaste champ de carnage et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus.»
Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de chiffonnier comme si de rien n’était. Il se croit sans doute revêtu de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis par elles.
C’est là un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme qui n’a jamais eu le bonheur d’avoir un mauvais numéro et de servir. Lorsqu’il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoires ni de gloire; il ne pense même pas à l’état militaire, et, dès qu’il est ivre, il ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de carnage? C’est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres de l’Académie des sciences morales.
VII
LA PÉNITENCE
Le général ne se grise qu’à ses heures; depuis deux ans que nous habitons le faubourg du Temple, nous avons eu occasion d’assister à plus de vingt de ses victoires, soit au canal, soit au marché Saint-Martin. Enfin nous avons fini par causer avec lui quelques soirs où il n’était pas monté sur son grand cheval de bataille.
Un soir, nous le rencontrâmes; il était encore plus pensif que de coutume; il était tristement assis sur un des bancs du boulevard Saint-Martin.
«Eh bien, Général, quelles nouvelles? Il fait beau temps pour une bataille, ce soir, n’est-ce pas?
—Ne m’en parlez pas, j’ai mal agi aujourd’hui, je m’en veux.
—Grand Dieu! mais qu’avez-vous donc fait?
—Je me suis ivrogné hors de mes heures, dans la journée, c’est ignoble!
—Bah! bah! avec un verre de vin ça s’oubliera.
—Non, Monsieur; certes, je ne suis pas de ceux qui disent: «Je ne me soûlerai plus», ça me serait impossible; je manquerais à mon serment tous les jours; c’est absolument comme si je disais: «Je veux un autre nez.» Mais je croyais être arrivé à ne me griser qu’à mes heures, la nuit, quand les gamins sont couchés, qu’ils ne peuvent plus nous suivre. Aujourd’hui, je suis rentré chez moi avec tout un collège à ma suite: c’est niais, c’est ignoble; je me punirai, je ne boirai pas de huit jours.
—Comment ferez-vous?
—Oh! c’est facile, je n’ai pas de crédit, pas d’argent; je ne travaillerai pas, il ne m’en viendra pas: je serai sobre forcément.»
Ainsi le général s’imposait lui-même sa pénitence, et il l’exécutait jusqu’au bout.
VIII
L’ABSOLUTION
Il tint son serment; mais, le neuvième jour ou plutôt la neuvième nuit, il galopa tellement sur son grand cheval qu’à minuit on le trouva ivre, endormi au milieu de la rue du Faubourg-du-Temple; il n’avait pu regagner son domicile. Un acteur sortant de son théâtre le trouva là gisant. Il en eut pitié et le releva pour le mettre au coin d’une borne, de peur qu’il ne fût écrasé par les voitures. Le général, se sentant remuer, se réveilla tout à coup. «Que me veut-on? dit-il.
—On ne vous veut rien, mais vous pouvez être écrasé là où vous êtes.
—Tiens, c’est vrai! vous êtes un bon diable, vous. Nous allons prendre une goutte ensemble.
—Non, je n’ai pas soif; rentrez chez vous.
—Je tiens à vous remercier; vous boirez ce que vous voudrez.
—Je ne veux rien.
—Vous ne voulez rien? vous faites le fier!»
L’artiste s’éloignait à ces mots.
«Ah! vous me refusez! eh bien, je veux vous donner des remords; je me recouche là, on m’écrasera, et ce sera votre faute.»
Et il se recoucha; l’artiste revint le relever, et il fallut passer par où il voulait, c’est-à-dire entrer chez le marchand de vin avec lui, car il s’était déjà rendormi.
Voilà le général au moral et au physique. Quant à ses antécédents, personne ne les connaît; personne ne sait d’où il vient ni ce qu’il a fait jadis. Il n’est pas chiffonnier de naissance, il parle français avec pureté, il est poli, bien élevé; on voit que cet homme a dû avoir été autre chose que ce qu’il est. Quant aux mille histoires qu’on lui a fabriquées, nous n’en croyons pas un mot.
IX
PROBITÉ DES CHIFFONNIERS
Nous avons fini notre dernier article en parlant des secours que les chiffonniers se donnaient entre eux, en citant quelques traits de probité et d’orgueil de cette classe; mais nous ne nous sommes peut-être pas assez étendu sur l’article probité, car devant les tribunaux on ne rencontre jamais de chiffonniers proprement dits: ce sont des recéleurs, des marchands de bric-à-brac qui prennent ce titre, et non de véritables enfants de la chiffe.
Du reste, c’est une chose remarquable, en parcourant les statistiques des bagnes pendant les quinze dernières années, il n’est que trois professions qu’on n’y voie pas figurer; ce sont les huissiers, les comédiens et les chiffonniers: les trois professions les plus calomniées des temps modernes.
Le chiffonnier est l’ami de l’ordre; il respecte l’autorité qui du reste le tolère, et d’assez bonne grâce, et l’a souvent soutenu contre les projets de certains spéculateurs qui ne tendaient à rien moins qu’à anéantir cette intéressante profession bohémienne. Ce sentiment de soumission et ce respect apparent tiennent d’ailleurs à plusieurs causes. D’abord sa position vis-à-vis de l’administration de la police qui, pour lui accorder sa médaille, exige plus de garanties que pour un inspecteur général. Il lui faut des certificats de toutes sortes, de bonne vie et mœurs, de bonne conduite, des quittances de loyer et enfin des papiers. Ce mot de papier semble bien innocent au premier abord, mais il cache son jeu; il est terrible, gros de menaces et de difficultés; il est inexplicable, multiforme, multilogue; il ne veut rien dire, il signifie tout. Dans notre civilisation un homme qui n’a pas de papiers est un homme perdu.
Qu’est-ce que le papier? Personne ne l’a jamais su. C’est un des termes de cette terrible langue administrative que personne ne parle et ne comprend, et qui s’écrit sur de si vilaines petites feuilles de papier, entachées du timbre qui coûte si cher.
Enfin pour être chiffonnier reconnu, patenté, médaillé, il faut n’avoir jamais subi de condamnation, et presque fournir un examen de conscience, pour être digne d’entrer dans ce noble corps. Aussi vous disent-ils avec fierté:
«N’exerce pas notre métier qui veut! il faut être des bons.»
La probité de cette classe est proverbiale; chaque jour on voit de ces hommes en guenilles venir porter chez les commissaires de police des objets d’une grande valeur, des couverts d’argent, des montres, des bourses et des portefeuilles qu’ils trouvent dans leurs fouilles. Ces faits se renouvellent si fréquemment que l’Administration a décidé qu’une récompense, médaille ou argent, nous ne savons, serait accordée aux auteurs de ces actes de probité.
Toutes les semaines, depuis quelque temps, le Moniteur insère sous le titre d’Épaves parisiennes une longue liste d’objets trouvés dans les rues. Les cochers de voitures, les garçons de café et de restaurant et les chiffonniers sont ceux qui figurent le plus fréquemment parmi les personnes qui viennent faire la déclaration du dépôt.
Pour nous donner un exemple de la probité de ces industriels, le propriétaire d’un de ces immondes bouges connus à tort sous le nom de garnis nous racontait qu’un jour il s’était commis un vol dans son hôtel: on avait volé à un vieux mendiant deux paquets d’allumettes. On fit des recherches, on bouleversa la maison, on ne put découvrir le voleur; six mois se passèrent; on ne pensait plus à ce crime, lorsqu’un matin un jeune chiffonnier, qui n’était plus locataire de la maison depuis plus d’un terme, vint le trouver dans son cabinet et lui dit:
«Monsieur Jean, j’ai des remords; j’ai perdu le sommeil; je ne peux pas vivre ainsi. J’ai commis un crime; il faut que vous m’aidiez à réparer, autant que je puis, le mal que j’ai fait. C’est moi qui ai volé les allumettes de ce pauvre père X... Voici 5 francs que j’ai économisés: prenez-les; désintéressez la victime; mais, je vous en prie, ne me déshonorez pas; qu’on ne sache jamais que c’est moi qui suis le voleur.»
Le logeur fut très embarrassé à son tour; enfin, le soir, il assembla ses locataires et leur dit:
«Vous vous souvenez de Z...? Il a hérité; et, comme il n’a pas oublié les amis, voici 2 francs qu’il a remis pour qu’on boive à sa santé.»
Puis il glissa les trois autres francs dans la main du vieux mendiant. Il faut avouer que ce logeur était un homme bien ingénieux et surtout plein d’imagination. Il avait passé tout un jour à trouver ce subterfuge.
X
MONSIEUR BASTIEN.—SON ÉCOLE
Avant de quitter pour jamais la maison de la mère Marré, nous devons dire un mot de M. Bastien, l’instituteur sans diplôme.
Jadis le chiffonnier vivait dans une ignorance complète; le papier, pour lui, n’avait qu’une valeur mercantile. Aujourd’hui il s’est piqué d’honneur, il a voulu marcher avec le siècle des lumières. Il s’est senti le besoin de savoir ce que pouvaient dire ces loques qu’il entassait pêle-mêle dans sa hotte. Il a voulu faire comme tout le monde, il a envoyé ses enfants à l’école; et lui-même il a tâché, autant que faire se pouvait, de réparer la négligence de ses parents; il s’est mis à apprendre à lire, il suit la politique dans les journaux, il discute la question d’Orient et les opérations de la Baltique.
M. Bastien, qui est un homme d’intelligence et d’initiative, a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de cette fureur de connaître et s’est établi maître d’école, sans brevet du gouvernement. A huit heures du soir, moment où les travaux du jour ont cessé, les magasins n’étant pas encore fermés, ceux de la soirée ne commençant qu’à dix heures, la nichée de la maison Marré est complète; M. Bastien descend dans la cour et fait entendre ce cri: «Les amis, les amis, à l’école, à l’école!»
Quelques instants après, jeunes filles, hommes, femmes, petits garçons et vieillards, viennent se mettre sur deux rangs en silence.
M. Bastien passe l’inspection de sa troupe, compte ses élèves, frappe deux coups dans ses mains, et l’on entre en classe. C’est un grand hangar, une sorte d’écurie. Au milieu de la salle il y a deux tonneaux sur lesquels est posée une grande planche qui sert de chaire au professeur. Les élèves sont assis qui sur de la paille, qui sur des escabeaux, d’autres sur des bancs formés de deux piquets fichés en terre et d’une barre transversale.
A un signal donné par le moniteur, tout le monde se lève, et M. Bastien fait son entrée triomphale. On se découvre, on salue; les dames font la révérence. Le professeur s’incline devant son auditoire et fait la prière en latin, ne vous en déplaise. Au signal du moniteur, tout le monde se rassied, et M. Bastien commence sa leçon par la lecture à haute voix en commun, puis chacun lit à son tour, et les élèves se reprennent entre eux, comme à la mutuelle.
C’est un spectacle curieux que de voir professer M. Bastien, avec quelle gravité il rappelle à l’ordre les insubordonnés, et combien il est pénétré de son importance. Une chose non moins curieuse, c’est le respect des disciples pour le maître. Tout ce qu’il dit est parole d’Évangile; M. Bastien est un savant; il y a soixante et dix ans qu’il sait lire; il n’a pas oublié! N’importe ce que vous lui présentez, livres, journaux, écriture, lettre, il lit tout couramment, sans tâtonner!
La bibliothèque de M. Bastien se compose d’une vieille grammaire de Lhomond mise à la réforme par quelque écolier mutin et tapageur, d’un almanach de Napoléon, par Marco de Saint-Hilaire, et du Guide de l’ouvrier, par Émile Jacglé, le législateur des carrefours. Après la leçon de lecture, M. Bastien commente ce code en miniature; il enseigne à chacun ses droits et ses devoirs envers la société, les patrons, le gouvernement et l’Église. Puis il finit par quelques petites anecdotes de troupiers. Lorsque la mère Marré n’a pas été sage, qu’elle a trop crié, qu’elle a tarabusté par trop ses locataires, M. Bastien égaye l’auditoire en lisant quelques articles du Code des portiers, du même législateur, précieux cadeau fait à l’école par le père Moscou, qui est inflexible sur ses droits, dont il veut jouir dans leur plénitude: il ne paye pas son loyer pour rien. M. Bastien ne manque jamais de terminer sa lecture comique par cette facétieuse observation:
«Messieurs, remercions M. Jacglé d’avoir composé cet ouvrage; il était bien nécessaire, il paraît, pour mettre un frein à la tyrannie de M. et de Mᵐᵉ Ducordon, puisqu’il a été vendu à cent mille exemplaires. Faut-il qu’il y ait du monde qui ait eu à se plaindre de cet aimable couple!»
Il se lève; il récite une prière en latin que je soupçonne être un distique emprunté à Horace. Mais le pauvre vieillard l’aura trouvé dans un livre en épigraphe; il a vu que c’était du latin: donc ce doit être une prière, se sera-t-il dit. Il frappe dans ses mains; on reprend les rangs, le moniteur en tête; on sort en silence et l’on ne se sépare que dans la cour, après une admonition et sur un signal du maître.
M. Bastien, ne voulant pas compromettre sa dignité de professeur, ne chiffonne plus depuis six ans; il est d’ailleurs vieux, infirme et presque aveugle. Son école et la lecture du journal de la veille, qu’il fait tous les jours à haute voix depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur, lui rapportent à peu près de quoi vivre, deux francs par jour, sans compter les nombreuses gouttes qu’on lui offre à l’Abattoir. M. Bastien tient son public au courant de tout ce qui s’imprime pour ou contre les chiffonniers. Nous ne désespérons pas qu’un de ces soirs, cet article tombant de chez un abonné du Figaro dans la hotte d’un de ces philosophes nocturnes, M. Bastien n’en fasse la lecture à son auditoire. Ayant fait tous nos efforts pour être vrai, nous réclamons son indulgence.
TABLE DES MATIÈRES
| Pages | ||
| Alexandre Privat d’Anglemont | [1] | |
| [LES INDUSTRIES INCONNUES.] | ||
| [I] | La Loueuse de voitures à bras et sa remise | [13] |
| [II] | Le Fabricant d’asticots | [23] |
| [III] | Un Mot sur les artistes populaires.—La Cuiseuse de légumes.—Un Rentier à cinq francs de capital.—Le Tzigan musicien | [26] |
| [IV] | L’Arlequin.—L’Employé aux yeux de bouillon.—Les Loueurs de viandes.—Le Peintre de pattes de dindons.—Le Boulanger en vieux, etc. | [42] |
| [V] | Le Marchand de feu.—Les Bricoleurs.—Les Réveilleurs.—L’Ange gardien.—Le Favori de la déesse.—Les Contremarques judiciaires | [58] |
| [VI] | Correspondance.—Les Fêtes et Foires.—Les Jeux.—Le 90.—Le Lapin immortel.—Le Pâtissier ambulant | [77] |
| [VII] | Le Père putatif.—Les Vieux Rubans.—L’Atelier des éclopées.—Le Berger en chambre.—Un Dernier Mot sur les anges gardiens | [90] |
| [VIII] | Fabrique de café à deux sous la tasse.—Manufacture de pipes culottées.—Le Devineur de rébus.—L’Éleveur de fourmis.—L’Exterminateur de chats.—Le Fabricant de crêtes de coq.—Le Pêcheur de buissons.—La Loueuse de sangsues.—Les Souris blanches et les Rats blancs | [107] |
| [IX] | Le Professeur d’oiseaux.—La Bouillie pour les chats.—La Famille Meurt-de-Soif.—La Mère Moskow.—Les Ribouis et les Dix-huit.—La Zesteuse.—Un Dernier Mot sur le berger en chambre.—Le Fabricant d’os de jambonneaux.—Le Marchand de fumée.—Allumettes chimiques deuxième qualité.—Le Canardier.—Le Fabricant de Codes.—Un Poète lyrique vivant de son état | [125] |
| La Childebert | [141] | |
| Les Oiseaux de nuit | [163] | |
| La Villa des Chiffonniers | [173] | |
| Voyage de Découverte du boulevard à la Courtille par le faubourg du Temple | [185] | |
| [PARIS INCONNU] | [241] | |
| La Mère Marré | [244] | |
| Le Père Moscou | [247] | |
| Tapis-francs | [252] | |
| L’Aristocratie de la chiffe | [255] | |
| Le Général | [259] | |
| La Pénitence | [263] | |
| L’Absolution | [266] | |
| Probité des chiffonniers | [268] | |
| Monsieur Bastien.—Son école | [272] | |
PARIS
IMPRIMERIE JOUAUST ET SIGAUX
Rue Saint-Honoré, 338
Typ. A. Lahure. Paris.
NOTES:
[A] Mes Souvenirs, par Th. de Banville; 1 volume, 1882.
[B] La Lorgnette littéraire, dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps. 1857.
[C] Aujourd’hui Lacépède.
[D] Maison de riches jouets d’enfants, aujourd’hui transplantée boulevard des Capucines. (C. M.)
[E] Suivra qui pourra Privat d’Anglemont dans ses calculs! Pour moi, je m’y suis cassé la tête. (C. M.)
[F] J’ai vainement cherché à savoir ce qu’étaient M. Morin et ce spectacle. (C. M.)
[G] La véritable orthographe serait triage. (C. M.)
[H] Louis Desnoyers. Article célèbre paru dans les Cent-et-un. (C. M.)
[I] Il faut faire bon marché des opinions artistiques de Privat.
[J] J’ai vainement interrogé les contemporains sur ce M. Fourreau. (C. M.)
[K] La rue Gozlin. (C. M.)
[L] Il a déjà été question des Badouillards au chapitre de la Childebert. Privat se répétait quelquefois. (C. M.)
[M] Eugène Guinot.
[N] Napoléon d’Abrantès.