II

Mais, puisque nous voulons parler du faubourg du Temple, parlons-en; ne prenons pas le chemin des écoliers, ne cherchons pas midi à quatorze heures.

Savez-vous pourquoi le faubourg du Temple est un des plus gais, des plus vivants et des moins pauvres de Paris? C’est qu’il tient au boulevard du Temple, qui touche au marché du Temple, c’est-à-dire aux endroits où le peuple s’amuse, où il travaille, où il s’habille, où il s’enrichit. Aussi est-ce un des quartiers les plus amalgamés de la ville. Voyez donc: le bourgeois y coudoie l’ouvrier, le comédien, le peintre en décors; par là le sculpteur, l’employé, l’auteur dramatique, vivent à leur aise, au centre de leurs affaires. C’est tout un petit monde que cette grande montée qui commence par un boulevard et finit par un boulevard. C’est une sorte de pays libre, de quartier latin de la rive droite. Chacun y vit indépendant, à sa guise, sans que l’œil du voisin vienne interroger son domicile.

En partant du café Hainselin, rendez-vous des rentiers, et de la boutique de Bertrand, le marchand de vin, où vont souper les comédiens des petits théâtres et ces dames leurs admiratrices, jusqu’au fruitier et au pâtissier qui occupent les deux dernières maisons du côté de la barrière, l’homme le moins initié à la vie parisienne doit s’apercevoir facilement, au nombre des boutiques où l’on boit et où l’on mange, qu’il parcourt un chemin conduisant à un pays de bombances toujours renouvelées. Toutes les maisons ont leur gargote, leur laiterie, leur établissement de bouillon, leur rogomiste, leur marchand de liqueurs, prunes et chinois; toutes ont leur commerce de vins, leur café, leur charcutier, leur épicier, leur restaurant et leur tabagie. N’est-ce pas un morceau des Flandres? Et tout ce monde de victuailles fait des affaires, s’enrichit, élève ses enfants, paye ses loyers, malgré la dureté des temps. Dans ce pays pantagruélique, les femmes portent des robes à volants, vont au spectacle, et resplendissent fraîchement coiffées derrière leur comptoir tous les soirs. Donc le faubourg du Temple est un bon faubourg; il donne la vie rabelaisienne à ses habitants, et Dieu sait où l’on rencontrerait son pareil.

Demandez plutôt à Pessenelle, l’heureux successeur de Passoir. Le faubourg est démoli, le marteau municipal abat un quartier entier. Tous les commerçants se désolent; il leur faut porter au loin leurs dieux lares, se refaire une clientèle. S’appuyant sur la réputation du Véfour du quartier, Passoir a dit: «Tu n’iras pas plus loin!» et l’abatis vient s’arrêter à sa maison. On lui fait un coin; il aura une entrée par deux rues. Sont-ce les gens qui ont du bonheur, ou les maisons qui portent bonheur aux gens?

Tel est le to be or not to be de toutes fortunes parisiennes.