IV

Avant de passer le canal, puisque je dois vous guider, nous devons nous arrêter au Crocodile, à la maison Doistan.

Vous qui venez étudier les mœurs parisiennes, il faut aller au Croco.

Là se réunissent, de trois à cinq heures, une partie de ceux qui vivent du théâtre. Vous y rencontrerez depuis le petit auteur jusqu’au souffleur, l’acteur et le machiniste, le musicien et le garçon d’accessoires. Tout ce monde-là vient fraternellement y chercher de soi-disant appétits. Aussi n’entend-on de tous côtés que cet éternel cri:

«Edmond, une absinthe!»

Edmond est un jeune gars dégourdi, qui a fait son apprentissage au milieu de cette foule artiste. Il va, il vient, il connaît chacun par son nom et l’interpelle sans façon. Il s’intéresse aux parties de piquet, donne des conseils aux joueurs, et prend tant de part aux fluctuations du besi ou du remse qu’il oublie de verser son absinthe.

Oh! l’absinthe! encore une des plaies de notre époque. On ne peut se figurer le nombre de gens de talent qui s’abrutissent, perdent la mémoire, s’empoisonnent, se tuent le plus gaiement du monde avec cette terrible liqueur d’alcool et de vert-de-gris que nous envoie Pontarlier. De l’aveu de tout le monde, l’absinthe est dangereuse et n’a aucune des vertus qu’on lui attribue, et cependant, chaque année, la consommation de ce poison augmente d’une façon effrayante, chaque jour offre quelque nouvel exemple de ses vertus délétères. Qu’importe! on en boit de plus en plus. C’est l’attrait du gouffre; il attire l’imprudent qui ose mesurer ses profondeurs. Notre génération s’est fatiguée de vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre; elle s’ennuie, elle ne veut plus penser, elle s’étourdit en croyant se distraire. Voilà pourquoi elle s’adonne à l’absinthe et au cigare. En cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au haschisch et à l’opium. Elle ne boit plus, ce plaisir s’en est allé avec la chanson et la causerie, elle s’enivre et elle hurle. Le vin ne pouvant suffire à ces tempéraments brûlés, ils se sont jetés sur l’alcool et l’absinthe. Nous sommes mornes et taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de riens; la gaieté et l’esprit nous ont décidément quittés, effrayés de nos cris.

Au Crocodile,—à propos, on n’a jamais su pourquoi on avait ainsi baptisé l’établissement, c’est une fantaisie d’absinthier,—au Crocodile donc, si l’esprit-de-vin seul y abonde, on y a du moins un avantage, c’est de n’y point rencontrer de buveurs bruyants, de n’y entendre ni cris ni gros mots. On s’y grise, on y exagère même un peu le mot griser; mais enfin tout cela se fait en gens civilisés qui savent vivre.

Si nous voulions nous y arrêter au lieu de poursuivre notre route, et de faire une pause au cabaret des croque-morts, nous écririons tout un article sur la physionomie de ce cabaret qui ne laissera pas de devenir aussi célèbre dans l’histoire de notre siècle que la Pomme-de-Pin et la Bouteille-d’Or le sont dans les deux derniers siècles. Ainsi le nom de M. Doistan passera à la postérité, à côté de ceux des grandes réputations qui s’enivrent chez lui.

Quel honneur! pour qui?