XXXIII

Après la vogue des Variétés, vint celle des bals du théâtre du Palais-Royal. Le Palais-Royal, avec ses galeries, ses nombreux restaurants, ses cafés, était bien fait pour donner asile à une société aussi viveuse. Là au moins on pouvait déjeuner tout un jour sans déranger personne. Dès longtemps les habitants du lieu étaient habitués à tous les dérèglements de la fantaisie parisienne. On sortait de table après boire pour courir se placer devant le tapis vert; et, si la chance était favorable, on venait reprendre ses places avant que le cabinet fût desservi par les garçons restaurateurs.

Un jour, une des bandes joyeuses déjeuna comme on savait le faire dans ce bon temps des estomacs d’acier. On mangea tout le jour, on but une partie de la soirée, enfin on se rendit au trente et quarante.

Il y avait, parmi les plus spirituels convives, un jeune pair de France; celui-là était à sa quatrième nuit; il ronflait dans un coin à assourdir le bourdon de Notre-Dame. C’était vraiment conscience d’interrompre un si joli sommeil d’ivrogne: aussi fut-il décidé qu’on le laisserait dormir pendant que les autres iraient tenter le sort. Mais notre homme, qui ne dormait que bercé par le bruit des conversations de ses amis, fut bientôt réveillé dès qu’il n’entendit plus le murmure monotone des voix. Se voyant seul, il appelle, le garçon arrive.

«Où sont mes amis?

—Ces messieurs sont partis.

—Où ont-ils été?

—Ils ne l’ont pas dit.

—Alors, vite une voiture.

—Eh! Monsieur, nous n’en avons pas pu trouver une seule pour ramener ces dames. Il est trois heures du matin, c’est aujourd’hui mercredi des cendres; les cochers ne se sont pas couchés depuis cinq ou six jours, ils profitent de cette nuit pour se reposer.

—Ils ont, ma foi, raison; je vais en faire autant. Mon manteau, bonsoir.»

Arrivé dans la rue, notre gentilhomme se trouva les jambes raides; la fatigue l’empêchait de mettre un pied devant l’autre, lorsqu’il avisa un chiffonnier, qu’il héla ainsi:

«Hé! l’ami, veux-tu gagner vingt francs?

—Parbleu! que faut-il faire pour cela?

—Il faut me prendre dans ta hotte et me porter chez moi.

—Si ce n’est que cela, montez, et en route.»

Notre gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois; à peine fut-il établi les pieds de ci, la tête de là, qu’il entonna d’une voix de stentor cette romance qui faisait fureur:

Entre dans ma tartane,
Jeune Grecque à l’œil noir,
Tu seras ma sultane,
Mon bonheur, mon espoir.

Arrivé à l’hôtel, les domestiques attendaient monsieur le comte; mais, comme il fallait pousser l’excentricité jusqu’au bout, il fit monter le philosophe nocturne dans son appartement et se fit servir du punch par son valet de chambre. Porteur et porté en burent tant, tant, tant, que bientôt ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre en causant politique.

Et voilà comme il se fit que le jeudi matin du carême-prenant de l’an de grâce 1831, Mᵐᵉ la comtesse D..., voulant voir si son fils, qui était parti depuis huit jours, était rentré, le trouva couché sur un tapis dans les bras d’un frère et ami.