Boubakar-Saada (1857-1885).

Pendant ce temps El-Hadj, établi à Koundian, dont il venait de faire construire le fort tata, ravageait Konkodougou et les provinces voisines. Il soumit le Diébédougou et vint à Sékokoto (Bambouck), puis à Kakadian, sur les bords de la Falémé. De là il se rendit à Tomboura (Bondou).

En même temps, un de ses lieutenants, Mahmadou-Dialo, se présentait dans le Haut-Bondou et prêchait partout la guerre sainte, excitant le peuple à la révolte et annonçant que le règne des Sissibés était fini, qu’ils étaient aujourd’hui des infidèles. Il réussit ainsi à rallier autour de lui plus 10,000 fanatiques et s’empara de N’Dioum (Ferlo), qui le reçut dans ses murs.

Boubakar leva une armée de 2,000 hommes et vint assiéger cette ville. Il eut à traverser pendant 50 lieues un pays parsemé d’ennemis ; mais il comprit que reculer serait une trop grande faute, il se mit donc en marche. Mahmadou-Dialo, en apprenant la marche des Bondounkés, ne parut nullement s’en inquiéter ; il comptait beaucoup sur leurs ennemis pour tourner la fortune en sa faveur et il ne douta pas un seul instant de l’extermination des Sissibés.

Boubakar trouva l’ennemi campé au milieu des bois, tout autour de la ville. Les Bondounkés avaient à opérer sur un terrain accidenté, plein de monticules, derrière lesquels l’ennemi se retranchait. Il donna l’ordre de tourner la position. En un instant l’armée ennemie est entourée de cavaliers, battue et dispersée. Boubakar, enhardi par ce succès, résolut alors de donner l’assaut à la ville. Les Bondounkés s’élancèrent pleins de courage, mais devant une résistance désespérée, ils durent se replier et se contenter de faire le siège en règle.

Le capitaine Cornu, commandant du poste de Bakel, vint à son aide avec deux obusiers et 20 hommes de troupe. L’assaut recommença. Déjà une partie de la ville est tombée en leur pouvoir, et incendiée ; mais, cette fois encore, ils sont obligés de battre en retraite dans le plus grand désordre. Le capitaine Cornu, abandonné avec ses quelques hommes, dut prendre la fuite abandonnant ses deux canons sur le champ de bataille.

Boubakar, averti après cette défaite qu’El-Hadj était campé à Tomboura et se disposait à traverser le Bondou, se dirigea en toute hâte vers Sénoudébou.

De Tomboura, El-Hadj vint à Goundiourou, ayant auprès de lui deux Sissibés, l’un de la branche de Boulébané, l’autre de la branche de Koussan-Almamy, qui lui étaient sincèrement dévoués. Il leur remit deux lettres écrites sous une fausse dictée et d’après lesquelles les chefs sissibés émigrés dans le Kaarta ordonnaient à leur famille de quitter le Bondou et de venir les rejoindre sous la garde d’une escorte que leur donnerait El-Hadj.

L’annonce de cet ordre souleva dans les capitales un étonnement profond. Mais, quelques Sissibés et quelques chefs du peuple ayant affirmé que ces ordres venaient bien de Séga et des autres Sissibés, une émigration générale commença et des villages entiers quittèrent leurs foyers, emmenant femmes, enfants, vieillards et animaux. Bientôt même, il ne resta plus à Boubakar que Sénoudébou, où il s’était retiré et fortifié avec ses fidèles. Il fallait arrêter l’émigration. Pour cela, il marcha contre les troupes que le marabout envoyait contre lui, les battit à Guirobé, non loin de la Falémé, et leur enleva quelques prisonniers. Ce succès décida un grand nombre de ses hommes, qui déjà étaient arrivés dans le Diombokho et le Kaarta, à rebrousser chemin et à venir le rejoindre.

Dans ces moments difficiles, il fallait un homme aussi résolu que Boubakar pour remédier à tant de malheurs. Grâce à la France et à son énergie, il put faire face à tous les dangers, à toutes les privations. C’est pour cela qu’il est appelé, à juste titre, dans le pays, le second « Fondateur du Bondou ».

Cependant, le Bondou se repeuplait, et les habitants qui avaient suivi El-Hadj revenaient peu à peu, mais absolument dénués de tout et ne retrouvant plus rien dans leurs villages, car tout avait été livré aux flammes par ordre du prophète. La famine fut à son comble dans le Bondou, et les habitants ne se nourrissaient absolument plus que de graines, de fruits et de feuilles d’arbres, qu’ils allaient cueillir dans la brousse. Il arriva même un moment — et ceci est connu partout dans la région — où Boubakar ne possédait plus à Sénoudébou qu’une seule vache, qu’il était obligé de traire lui-même pour pouvoir nourrir ses enfants et ceux de ses cousins. Quant au reste de sa famille et aux quelques guerriers qui l’entouraient encore, ce ne fut que grâce aux libéralités des commandants de Bakel et de Sénoudébou qu’il put arriver à les nourrir.

Sa principale ressource consistait en captifs, et, pour avoir du mil, il était obligé d’aller les échanger jusque dans le Ouli, le Kantora, le Fouta-Toro, et même le Fouladougou. Le mil ainsi acheté était transporté à tête d’homme dans le Bondou, car toutes les bêtes de somme, ânes, bœufs porteurs et chevaux, avaient disparu pendant l’émigration.

A Sénoudébou, le mil qu’y apportaient les quelques traitants qui osaient s’y aventurer se vendait à raison de 3 kilog. pour une pièce de guinée. Pour une vache ou un bœuf, on ne pouvait pas en avoir plus de 15 kilog., et pour un captif 60 kilog.

Sans doute, le gouverneur Faidherbe avait bien envoyé des secours en mil et en étoffes aux émigrés du Bondou ; mais le nombre en était si considérable que les secours avaient été insuffisants. Cet état de choses dura trois années environ, et ce n’est que vers le commencement de la quatrième que les villages se trouvèrent en partie reconstitués et que la production du mil fut assez abondante pour nourrir les habitants.

De Goundiourou, El-Hadj se rendit à Boulébané (15 avril 1858), d’où il expédia sous bonne escorte, commandée par Samba N’Diaye, dans le Kaarta, les deux obusiers abandonnés par le capitaine Cornu au siège de N’Dioum. Il voulait attaquer Sénoudébou, mais son armée s’y refusa. Ces deux obusiers lui servirent plus tard au siège de Marcoïa, dans le Bélédougou. Il tira quelques coups avec des boulets qu’il avait fait ramasser au siège de Médine et envoya un obus qui éclata au milieu de la ville, à la grande stupéfaction des habitants, qui crurent que Dieu se mettait aussi contre eux.

Après avoir organisé l’émigration, El-Hadj vint à Sambacolo, à Somsom-tata, à Bordé, et sur les bords du Sénégal, à Diawara, où il célébra la fête du cauri. Il entra alors dans le Fouta, pour y séjourner jusqu’en avril 1859.

Rappelé à cette époque par la révolte du Kaarta, El-Hadj repasse le Sénégal à Diaguéli et se rend à Dioukountourou, et de là à Guémou, où il fait bâtir un solide tata. Il y laisse une armée, sous le commandement d’un de ses neveux, Ciré-Adama. De là, il se dirige vers les régions septentrionales du Soudan, dont il fera la conquête.

Du jour où fut construite la forteresse de Guémou, des bandes de pillards en partirent fréquemment et vinrent dans le Bondou dévaster et piller, emmenant en captivité les malheureux qui tombaient en leur pouvoir. Tout cela entravait considérablement le repeuplement du Bondou. Boubakar s’en plaignit au gouverneur Faidherbe, et, vers le mois de septembre, une colonne commandée par le lieutenant-colonel Faron, des tirailleurs sénégalais, alla mettre le siège devant Guémou.

Boubakar, avec l’armée du Bondou, se joignit à la colonne française. Le 25 octobre 1859, Guémou fut emporté d’assaut par les alliés. Sur 1,500 hommes, nous eûmes 39 tués, dont un officier, et 97 blessés, dont 6 officiers. On tua 250 hommes à l’ennemi et on fit 1,500 prisonniers.

Le neveu d’El-Hadj, Ciré-Adama, fut reconnu au milieu des morts. Pendant ce temps, le prophète soumettait le Bélédougou et le Ségou. Le 10 mars 1861, à neuf heures et demie du matin, il faisait son entrée dans Ségou, tandis que son chef Ali, vaincu et sans armes, en sortait à cheval par la porte de l’ouest.

Débarrassé d’El-Hadj-Oumar, le gouverneur Faidherbe songea alors à venir occuper les mines de Kéniéba et à les exploiter au profit du gouvernement. Une colonne, partie de Bakel et passant par Sénoudébou, entrait à Kéniéba le 28 juillet 1858, sans tirer un coup de fusil. En même temps, le 18 août 1858, était signé à Sénoudébou le traité qui consacrait l’alliance du Bondou et de la France et plaçait sous notre protectorat les états de Boubakar-Saada. Trois jours avant, avait été conclue à Kéniéba avec Bougoul, chef de Farabanna et du Niagala, et Boubakar-Saada, une convention spéciale pour l’exploitation des mines d’or de Kéniéba.

Janvier 1859. Pendant l’absence d’El-Hadj, le Tomora, province du Khasso, se souleva contre lui. Elle appela à son aide Sambala, chef de Médine, et Boubakar-Saada, almamy du Bondou, qui venait de se marier avec Lallya, fille de Sambala. Tierno-Guiby, lieutenant d’El-Hadj, vint avec ses Toucouleurs à la rencontre des alliés et les mit complètement en déroute. Dès le début de l’action, Tierno-Guiby avait eu la cuisse fracassée par une balle ennemie, et malgré les soins dont l’avaient entouré ses Talibès, il était mort dans la nuit.

Boubakar-Saada et Sambala, bien montés, avaient pu échapper à la poursuite de l’ennemi, escortés seulement par quelques cavaliers, pendant que leurs fantassins étaient obligés de chercher un refuge dans les rochers. Ce ne fut que fort avant dans la nuit qu’ils apprirent la mort de Tierno-Guiby. Ils tournèrent bride aussitôt et rallièrent une partie de leur armée. La bataille recommença au point du jour et l’ennemi, privé de son chef, fut complètement battu à Toumtaré. Les Talibès évacuèrent alors en partie le Tomora et les alliés retournèrent dans leurs états respectifs, craignant d’avoir encore à se mesurer avec Alpha-Oumar, un des plus vaillants lieutenants d’El-Hadj, qui accourait de Nioro pour remettre les choses en état dans la province insurgée.

Au mois d’août 1860, la paix est conclue entre El Hadj et le gouverneur Faidherbe.

D’après les traités passés en août 1858 avec le gouvernement, Boubakar-Saada dut évacuer le village de Sénoudébou. Il transporta alors sa capitale sur les bords de la Falémé, à 25 kilomètres au sud de Sénoudébou, et donna à sa nouvelle résidence le nom d’Ambdallaye. Il y séjourna jusqu’en 1862, époque à laquelle les Français, ayant abandonné les postes de Kéniéba et de Sénoudébou, lui en laissèrent la jouissance, avec la restriction de les remettre à leur première demande.

Dès que Boubakar se vit délivré des Talibès d’El-Hadj-Oumar, il songea à attaquer à son tour ceux qui l’avaient pillé et harcelé les années précédentes. De plus, il avait à punir les villages voisins qui s’opposaient au retour dans le Bondou des émigrés qui, revenant de Nioro, y étaient venus chercher refuge. Enfin, raison capitale, il lui fallait, pour les retenir auprès de lui et calmer leurs appétits, donner chaque jour aux Sissibés une proie nouvelle pour leur permettre de reconstituer la fortune qu’ils avaient perdue dans les guerres contre El-Hadj et ses Talibès. Aussi allons-nous voir Boubakar aller guerroyer partout jusqu’à sa mort et se conduire, dans ses relations avec ses voisins, comme un pillard couronné.

En 1860, le Ferlo se révolta contre lui, sous la conduite d’un chef nommé Antioumané-Diadé. Boubakar marcha contre lui, s’empara d’un grand nombre de villages et le défit complètement. Antioumané et quatre cents Toucouleurs du Toro et du Niani, qui s’étaient joints à lui, furent tués. Un grand nombre de prisonniers tomba aux mains du vainqueur.

Deux mois après, il marche contre les villages de Biramdiguy et de Leona-Famara, dans le Ferlo-Balignama. Il s’en empare sans beaucoup de résistance et les détruit complètement.

A peine rentré à Sénoudébou, il réunit encore ses guerriers et marche contre Sattico, dans le Tiali, dont les habitants ne voulaient pas reconnaître son autorité. Le village fut pris d’assaut et ses guerriers massacrés.

Vers le mois de mars, il attaque Talicori, dans le Tenda, et s’en empare sans coup férir. Les Malinkés qui l’habitaient ne résistèrent même pas. Les deux frères du chef perdirent la vie dans cette journée. Boubakar revint à Sénoudébou avec un riche butin, composé principalement de captifs et d’étoffes du pays. Dans cette expédition, il fut aidé par son allié Sambala, roi du Khasso, qui lui avait amené un fort contingent.

Dans le courant de septembre, Sambala ayant eu à se plaindre de la conduite de Banga, frère de Bougoul, chef de Farabanna, envoya prier Boubakar-Saada de lui prêter main-forte. Celui-ci, ne se souvenant plus du traité qui le liait à Bougoul, et encore bien moins des services que celui-ci lui avait rendus au cours de sa lutte contre El-Hadj, ne laissa pas échapper une aussi belle occasion de faire une riche razzia. Il rejoignit donc Sambala avec tous ses guerriers, et, plus heureux que ses prédécesseurs, il s’empara de Farabanna, qui fut pillé et livré aux flammes. Banga fut tué dans cette journée.

Dans le commencement de l’année 1861, Boubakar se mit de nouveau à la tête de ses guerriers et, sans autre motif que celui de piller, marcha contre le village de Kakadian, dans le Niagala. Il en prit une partie, mais ne put s’y maintenir. Des secours étant arrivés aux assiégés, il dut battre en retraite et rentrer en toute hâte à Sénoudébou. — Peu après, pour effacer les traces de cette défaite, il se mit de nouveau en campagne et tomba sur Diangounté, dans le Niagala, qu’il pilla et détruisit complètement. — Vers le mois de novembre de cette même année, il crut devoir marcher contre le village de Marougou, dans le Sirimana, qu’il accusait d’avoir pillé ses sujets. Cette expédition ne fut pas heureuse. Il fut battu à plate couture par les Malinkés et laissa bon nombre des siens sur le carreau. Il fut même obligé d’abandonner ses blessés. Au nombre de ceux-ci, se trouvait un de ses cousins, nommé Ahmady-Sôma, qui avait été laissé pour mort sur le champ de bataille. Il n’était qu’évanoui. Vers neuf heures du soir, les habitants de Marougou revinrent de la brousse où ils avaient poursuivi Boubakar. Heureux d’être délivrés des bandes de l’almamy, ils rentraient dans leur village en poussant des cris de joie, tirant des coups de fusil et au son du tam-tam. Tout ce bruit tira Ahmady-Sôma de son évanouissement. A la faveur des ténèbres, il put échapper aux Malinkés et, le lendemain, rejoignit Boubakar sur les frontières du Bondou.

En 1862, c’est de nouveau contre le Tenda que Boubakar dirige ses coups. Le village de Guénou-Dialla, surpris, fut pris d’assaut, pillé, incendié, et Boubakar en emmena les femmes et les enfants en captivité dans le Bondou. — En décembre de la même année, nouvelle campagne contre le Tenda. Cette fois, c’est Sittaouma qui est l’objectif de l’almamy. Il s’en empare aisément et y fait un riche butin, consistant surtout en captifs et en bœufs.

En février 1863, Bokko, village du Diaka, tributaire du Bondou, crut devoir méconnaître l’autorité de l’almamy. Boubakar envoya une colonne contre lui. Bokko fut détruit et sa population emmenée en captivité.

Au mois de novembre, nouvelle campagne. C’est à Tamba-Counda, gros village du Ouli, que Boubakar en veut cette fois. Mais ne se sentant pas en force pour le réduire, il eut recours à ses alliés du Khasso, du Logo, du Natiaga et même du Fouta. Malgré cela, il ne put en avoir raison, et, honteusement battu, n’eut que le temps de fuir pour échapper aux Malinkés.

En mars 1864, nouvelle expédition, nouvelle défaite. Boukary-Counda, village du Ouli, qu’il était venu attaquer sans aucun motif, le force à se retirer et le bat à plate couture. Les pertes furent énormes.

Au commencement d’octobre de la même année, il part de nouveau en guerre avec ses alliés du Khasso et du Natiaga. C’est sur Tinguéto, village du Tenda, qu’ils marchent ensemble. Là encore, nouvelle défaite. Boubakar échappe par miracle aux guerriers malinkés.

En avril 1865, Boubakar lève de nouveau une armée, composée de guerriers du Bondou, du Khasso, du Natiaga et du Logo. Il se met à sa tête et part pour le Ouli, assiéger le gros village de Canapé, qu’il emporta sans difficulté. Du haut des murs de sa capitale, le massa (roi) du Ouli put voir l’incendie qui détruisit Canapé. Il n’osa pas aller le secourir. La moitié de la population périt dans les flammes et l’autre moitié fut emmenée en captivité. Canapé était un village de Dioulas, qui y avaient constitué un fort approvisionnement de poudre. L’incendie y mit le feu, et la plus grande partie du village sauta. Un grand nombre de guerriers furent ensevelis sous les décombres. — Au mois d’octobre de la même année, nouvelle incursion dans le Ouli. Boubakar vint assiéger Goundiourou, dont il s’empara facilement. Les femmes et les enfants furent emmenés en captivité à Sénoudébou.

En janvier 1867, il se met encore en campagne contre le Ouli. Il avait depuis longtemps formé le dessein de le conquérir entièrement. Il en parcourt la plus grande partie sans rencontrer d’obstacles et vient mettre le siège devant Médina, qui était alors la capitale. Le massa n’osa même pas résister et vint implorer la clémence de l’almamy du Bondou, qui consentit à évacuer le pays moyennant une forte rançon.

Sur ces entrefaites, le damel (roi) Lat-Dior, du Cayor, qui venait d’évacuer son pays, fuyant devant les colonnes françaises, et était venu se placer sous la protection de Maba, dans le Ripp, envahit le Sandougou avec son allié, uniquement dans le but de faire des captifs pour pouvoir acheter du mil afin de nourrir ses guerriers et ses chevaux. Il était ainsi arrivé jusqu’à Oualia, après avoir pris le village de Sandougoumana, situé sur les bords du Sandougou. Les fuyards de ce village étaient venus implorer le secours de Boubakar-Saada, qui partit de Médina à la tête de ses meilleurs cavaliers et courut en toute hâte au secours du Sandougou. Il atteignit le damel Lat-Dior non loin du marigot et le défit complètement. Il lui reprit la majeure partie des prisonniers faits à Sandougoumana et leur rendit la liberté. Il s’empara également d’un grand nombre de chevaux.

Dans la première quinzaine d’octobre 1867, le chef de Sandicounda, nommé Barka, vint implorer le secours de Boubakar contre un village voisin du sien et du même nom, et habité par des Malinkés Tarawaré qui depuis longtemps le volaient et le pillaient. De plus, Boubakar avait également à se plaindre de ce village, qui pillait fréquemment les villages du Bondou du voisinage. Il alla donc l’attaquer, s’en empara aisément et le détruisit. Le chef Soukoulou-Mahmadou fut tué dans l’action, et plus tard les fugitifs vinrent à Sénoudébou implorer leur pardon de Boubakar. Celui-ci leur permit de reconstruire leur village, à condition qu’ils lui paieraient annuellement une forte coutume en or.

Vers la fin de décembre de la même année, Boubakar se mit de nouveau en campagne. Il marcha contre Kéniéba (Bélédougou), qui avait envoyé des secours à Sandicounda. Une colonne fut envoyée contre le village. Elle était commandée par Saada-Ahmady et par le fils aîné de Boubakar, Ahmady-Boubakar. Ils échouèrent complètement et furent mis en déroute.

En janvier 1868, le chef de Mamakono, Dially-Silman, roi du Bélédougou, ayant été cerné par le chef de Marougou, sous prétexte qu’il avait fourni des guerriers à Boubakar contre lui, l’almamy du Bondou, prévenu, se mit de nouveau en campagne pour prêter main-forte à son allié. Il arriva dans la plaine de Mamakono, où se trouvaient campés tous les guerriers du Dentilia, du Niagala, Tambaoura, Diabéli et Diébédougou, qui étaient venus prêter main-forte aux gens de Marougou. Boubakar attaqua immédiatement, et en peu de temps dispersa l’armée alliée. Il fit même un prisonnier de sa main, et le chef de l’armée coalisée faillit tomber en son pouvoir. Ce dernier perdit environ trois cents hommes. Les pertes de Boubakar furent minimes ; mais il eut à déplorer la mort d’un de ses meilleurs lieutenants, Baïdi-Saumaram.

De Mamakono, Boubakar envoya dans tout le Bambouck des émissaires aux pays qui avaient fourni des contingents à Marougou, pour les informer d’avoir à payer un fort tribut en or et pour leur déclarer qu’à l’avenir il en exigerait autant chaque année. Les chefs y consentirent, et Boubakar rentra à Sénoudébou avec un riche butin en or et en prisonniers.

En septembre, avec l’aide des guerriers du Khasso, il marcha contre N’guiguilone, dont les habitants refusaient de payer le tribut. N’guiguilone fut pris, détruit et sa population emmenée en captivité dans le Khasso et le Bondou.

En novembre de cette même année, il alla de nouveau attaquer Talicori dans le Tenda, qui s’était reconstruit. Il s’en empara aisément, le pilla et le détruisit de nouveau.

Le chef de Labé, Alpha-Ibrahima, était depuis quelques années à Kadé, dans le Ghabou, et avait eu à réprimer la révolte de plusieurs cantons de ce pays ; mais il n’avait pu en venir à bout. Il fut obligé de demander secours à Boubakar-Saada, qui partit de Sénoudébou avec ses meilleurs guerriers, accompagnés de ceux du Khasso et du Fouta-Toro. Il passa tout l’été dans le Ghabou, pillant partout, véritable détrousseur de caravanes.

Vers le mois de juin, il revint à Sénoudébou avec une grande quantité de bœufs et de nombreux captifs. Mais, six mois après, une épizootie détruisit tous ses troupeaux.

En décembre 1869, c’est-à-dire après la récolte du mil, Boubakar marcha contre le village de Marougoucoto, dans le Niocolo, dont les habitants avaient pillé une caravane composée de gens du Bondou et du Galam. Marougoucoto fut pris. La moitié de sa population se sauva. Plus tard, ils vinrent demander leur pardon, et Boubakar leur permit de reconstruire leur village.

En 1870, dans les premiers jours de février, il marcha encore en personne contre Sandicounda, dont les habitants avaient méconnu son autorité. Il s’en empara de nouveau, le pilla et le rasa complètement.

Au mois de juin de la même année, nouvelle campagne contre Sittaouma (Tenda), qui venait d’être reconstruit. Il s’en empara aisément, et emmena en captivité les femmes et les enfants.

Un mois après, il envoya contre le village de Coulary (Ghabou) une colonne que commandait son frère Oumar-Penda. Le village fut pris et détruit, et la population réduite en esclavage.

Enfin, en décembre, il voulut de nouveau attaquer Boukary-Counda (Ouli) ; mais il fut battu. Quelques jours après, il réussit avec des forces plus considérables. Boukary-Counda fut emporté, ses guerriers massacrés, les femmes et les enfants faits captifs.

Dans les premiers jours de janvier 1871, il partait encore de Sénoudébou à la tête de ses troupes pour marcher contre Coussaïé (Ouli), dont il s’empara sans que la moindre résistance lui fût opposée. Il emmena en captivité, bien entendu, les femmes et les enfants, et s’empara d’une grande quantité de guinée.

A la même époque, il détruisit Fodé-Counda, village situé dans les environs de Coussaïé.

Au mois de septembre, nouvelle expédition contre le Tenda. Il va attaquer Goundiourou, dont le chef avait pillé les caravanes du Bondou. Goundiourou tomba en son pouvoir, et femmes et enfants furent conduits à Sénoudébou.

Dans la première quinzaine de janvier 1872, le massa de Kataba (Niani) vint lui demander de lui prêter main-forte contre quelques-uns de ses villages qui refusaient de lui obéir. Boubakar fit alors appel à ses alliés, et marcha avec eux contre les rebelles. Le village de Carantaba, dont les habitants étaient les plus hostiles, tomba sous les coups des alliés, qui y firent un grand nombre de prisonniers.

Au mois d’octobre de la même année, il alla attaquer Colibentan (Niani), dont les habitants avaient, eux aussi, méconnu l’autorité du massa de Kataba, et, après Carantaba, avaient attaqué Boubakar. Il marcha contre eux avec toutes les forces qu’il put réunir ; mais il fut complètement battu, et se retira en laissant bon nombre de ses guerriers sur le champ de bataille, parmi lesquels Couty-Filly-Fé, un des chefs du Niagala, et Boubakar-Oumar-Koly, un de ses hommes de confiance.

Dans les derniers jours de l’année, Abdoul-Boubakar, chef du Bosséa, avait eu des démêlés avec Elféky, chef du Damga, et notamment avec Boubou-Ciré, frère d’Elféky, qui n’avait jamais pu s’entendre avec Abdoul. Celui-ci avait levé une armée de quelques centaines d’hommes, et avait marché contre le Damga ; mais il fut battu par Boubou-Ciré à Diovadou. Ce fut alors que le chef du Bosséa vint demander aide et secours à Boubakar, son parent, car il était marié depuis quelque temps déjà avec la fille aînée d’Ahmady-Saada, frère de Boubakar. Elle se nommait Guiba.

Boubakar fit alors appel à tous ses guerriers, et, dans les premiers jours de 1873, il quitta Sénoudébou pour aller au secours de son neveu par alliance. Il vint camper à Bordé, dans le Lèze-Bondou, et, pendant trois mois, il ne cessa d’envoyer des émissaires à Boubou-Ciré et à Elféky pour les exhorter à revenir à de meilleurs sentiments et à se reconcilier avec Abdoul-Boubakar. Les deux chefs du Damga s’y refusèrent, et Boubakar-Saada se décida à marcher contre eux, malgré l’avis des notables du Bondou et d’Oumar-Penda, son frère, qui voulaient temporiser.

A la frontière du Guoy, les Bondoukés ne purent franchir le marigot de Guérol. Ils furent vigoureusement assaillis par les guerriers d’Elféky et de Boubou-Ciré. Le combat dura environ deux heures, et fut des plus meurtriers. Abdoul-Boubakar et Boubakar-Saada furent complètement battus. L’almamy du Bondou, cerné et séparé de son allié, dut s’enfuir vers le fleuve. Poursuivi par l’ennemi, il put cependant le passer à gué. Mais arrivé sur la rive droite, son cheval s’embourba, et il fut forcé de l’abandonner. Un de ses hommes lui donna le sien, et il parvint à s’échapper et à regagner la rive gauche à la hauteur de N’Diawara.

Dans le courant de septembre, il fut encore obligé, pour la troisième fois, d’envoyer une colonne contre Sandicounda (Tenda). Commandée par Saada-Ahmady, elle vint cerner le village dès le point du jour et s’en empara sans coup férir. Presque tous les défenseurs furent tués, et parmi eux Barka, le chef du village.

Enfin, au mois de novembre, Boubakar battit encore le tam-tam de guerre et réunit de nouveau ses guerriers. Il forma une colonne dont il donna le commandement à son fils préféré, Ousman-Gassy, et le chargea d’aller punir le village de Kotiar (Ouli), dont les habitants, des Fadoubés, venaient de piller des caravanes de Dioulas, du Bondou. Ousman-Gassy s’empara aisément du village, qui fut complètement détruit. La population fut réduite en captivité et en grande partie vendue.

En 1874, au mois de mars, il envoya de nouveau son fils Ousman-Gassy contre Sittaouma, qui venait de se reconstruire. Ousman fut reçu par une vive fusillade. Il parvint cependant à pénétrer dans le village et à y faire quelques prisonniers ; mais il en fut vivement chassé par les défenseurs, retirés dans le tata du chef. Il perdit un grand nombre de guerriers dans cette affaire, et parmi eux le chef de Dalafine (Tiali). Il parvint cependant à ramener quelques captifs à Sénoudébou.

Dans les premiers jours de 1875, Boubakar, en personne, allait encore attaquer Marougoucoto, sur la rive gauche de la Haute-Gambie. Il avait pour cette circonstance appelé à son aide ses alliés du Gadiaga, du Khasso et du Logo. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto. Mais les habitants, prévenus, se tenaient sur leurs gardes. Ils étaient sortis du village et étaient allés camper en face, sur les hauteurs qui dominent la route, afin de disputer le passage à Boubakar. Attaqué avec vigueur, il fut forcé de battre en retraite. L’armée se débanda et se rua vers le gué, poursuivie à outrance par les gens de Marougoucoto et leurs alliés. C’est à peine si les fuyards purent le franchir, et encore leur fallut-il essuyer le feu des ennemis, embusqués dans les rochers des collines environnantes. Boubakar et Ousman-Gassy ne purent, malgré leurs efforts, arriver à rallier leurs hommes, et furent obligés de s’enfuir pour échapper aux balles ennemies.

Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes, parmi lesquels un de ses neveux, Sidi-Ahmady-Salif, de la branche de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.

Dans le courant du mois d’août, Boubakar envoyait encore des guerriers, commandés par un des captifs de la couronne, contre le village de Diangounté (Niagala). Il fut emporté, et les villages voisins vinrent faire leur soumission.

Dans la première quinzaine de décembre de la même année, Makane-Koulonko, chef de Lanel (Kaméra), était venu demander secours à Boubakar contre le chef de Kotéra, Allimana, avec lequel il était en désaccord depuis quelque temps au sujet de terrains. Boubakar fit faire à Allimana des propositions d’arrangement que ce dernier accepta. Il envoya même à l’almamy du Bondou des cadeaux que celui-ci n’eut garde de refuser. Mais Makane tenait absolument à aller attaquer Kotéra, ne fût-ce que pour humilier son ennemi. Boubakar alla donc camper avec ses hommes à Gatiari, sur la rive droite de la Falémé, et n’en continua pas moins à entretenir de bonnes relations avec Allimana et à recevoir ses cadeaux. Mais, un beau jour, il envoya contre Kotéra une bande de deux ou trois cents cavaliers sous la conduite d’Ousman-Gassy. Arrivé dans la plaine au centre de laquelle s’élève, sur un petit monticule, le village de Kotéra, Ousman lança ses troupes, qui arrivèrent jusqu’aux portes du village, enlevèrent quelques bœufs, mais ne purent entrer dans le tata. Les Bondounkés, battus, furent obligés de s’enfuir, poursuivis à outrance par les défenseurs de Kotéra, qui leur firent subir des pertes sérieuses.

Au mois de mars 1876, Boubakar, voulant venger la défaite de son fils, partit encore à la tête de ses guerriers et marcha contre Kotéra. Il vint d’abord camper à Lanel, et de là se dirigea sur ce village, qu’il bloqua étroitement. Trois fois il marcha à l’assaut, et trois fois il fut repoussé avec de grandes pertes. Obligé de battre en retraite dans le plus grand désordre, il n’eut que le temps de s’enfuir à toute bride pour échapper à l’ennemi. Boubakar passa l’hivernage de cette année à Médine, et, vers le mois d’août, vint attaquer Gakoura, dans le Kaméra. Il s’en empara et le dévasta complètement.

En 1877, Boubakar, criblé de dettes, ne pouvait même plus acheter la poudre et les armes nécessaires à ses guerriers. Cette année-là, il alla attaquer le village de Sabouciré, dans le Bambouck, sous prétexte qu’il avait donné asile à un pillard fameux nommé Maby-Diaoua. Sabouciré fut pris et détruit, mais le butin que Boubakar y fit ne suffit pas à ses besoins.

Mais les Sissibés étaient mécontents de leur almamy, dont le despotisme avait atteint les dernières limites. En outre, il ne pouvait satisfaire à leur soif insatiable de richesses, dont ils ne savaient cependant pas profiter. Il résolut alors de les mener de nouveau à quelque pillage.

Le Niani, province située à l’ouest du Ouli, sur les bords mêmes de la Gambie, avait donné asile à des habitants du Ferlo fuyant le joug de l’almamy du Bondou. Il exerçait aussi de fréquents pillages sur les villages du Ouli et du Ferlo. Ce fut ce qui, quelques mois plus tard, devait servir de prétexte à Boubakar pour entreprendre la conquête de ce pays, dont il rêvait de faire avec le Ouli un royaume qu’il destinait à son fils Ousman-Gassy, trouvant que le Bondou n’était pas assez vaste pour eux deux. A cet effet, il expédia ce dernier à Alpha-Molo, roi du Fouladougou, afin de conclure un traité d’alliance avec lui.

Ousman-Gassy se mit en route au mois de mars 1878 avec quelques guerriers. Il se dirigea droit sur la Gambie en traversant le Sandougou. En passant devant Toubacouta, il intimida le chef de ce village, marabout fameux qui se nommait Simotto-Moro, qui, pour l’éloigner, lui donna quelques captifs. Ousman traversa alors la Gambie, et arriva dans le Fouladougou, où il passa l’hivernage. Il conclut alors avec Alpha-Molo un traité par lequel celui-ci s’engageait à prêter main-forte à Boubakar à la condition qu’il l’aidât à soumettre d’abord les pays qui ne voulaient pas reconnaître sa domination.

Boubakar, dès qu’il connut les clauses de ce traité, partit de Sénoudébou dans les premiers jours de décembre 1878. Il passa la Gambie avec ses troupes à hauteur de Gaïada, à un gué nommé Dioudé-Gaoudi, dans les premiers jours de 1879, pour aller rejoindre son nouvel allié. Mais arrivé dans le Kantora, il y fit la rencontre de cavaliers d’Alpha-Ibrahima, chef de Labé, qui se trouvait à Kadé (Ghabou) depuis quelques années pour soumettre ce pays. Alpha-Ibrahima faisait prier l’almamy du Bondou de revenir lui prêter main-forte pour marcher contre Couttang, dont les habitants lui étaient toujours hostiles. Boubakar conclut alors avec lui une alliance offensive et défensive, et se dirigea sur Kadé, d’où les deux armées marchèrent sur Couttang, qui fut pris après une vive résistance. Mais les alliés perdirent environ deux à trois cents hommes, tués ou faits prisonniers. Ce fut Ousman-Gassy, que son père avait rappelé du Fouladougou, qui décida de la victoire. Aussi Alpha-Ibrahima, en reconnaissance, lui donna-t-il en mariage sa propre fille. Le mariage eut lieu le jour même de la bataille. Ils soumirent tout le reste du pays et s’emparèrent d’un grand nombre de villages où ils trouvèrent des quantités de bœufs et quelques centaines de captifs. Alpha-Molo s’était joint à eux et avait conclu une alliance dans les mêmes conditions que celle qui les unissait. Tous les Badiars furent donc soumis à Alpha-Ibrahima, et l’armée de la triple alliance songea dès lors à réduire les ennemis d’Alpha-Molo, puis ceux de Boubakar-Saada.

Les trois rois noirs se mirent en marche vers le Fouladougou en 1879. De là, ils marchèrent sur Diara-Carantaba, dans le Diamarou. Ils s’en emparèrent sans coup férir. Ils prirent de même Kanimenko et deux autres villages, et rentrèrent dans le Fouladougou vers la fin de mai.

Ils ne tardèrent pas à se remettre en campagne, et tournèrent leurs yeux vers le Kantora, dont Alpha-Molo avait résolu la conquête. Ils vinrent attaquer Talto. Ousman-Gassy fut chargé de s’emparer de ce village, pendant que Moussa-Molo, fils d’Alpha-Molo, garderait le chemin de Son-Counda, et que Mody-Aguibou, fils d’Alpha-Ibrahima, surveillerait celui de Badia-Counda. Talto fut pris après une demi-heure de résistance. Les deux armées se mirent alors en route, l’une pour Son-Counda et l’autre pour Badia-Counda. Ils arrivèrent dans la soirée devant les deux villages, et les cernèrent. Pendant toute la nuit, ils échangèrent des coups de feu avec les assiégés. Et le lendemain matin, à la première heure, ils donnèrent l’assaut chacun de leur côté. A trois reprises différentes, ils furent repoussés ; mais ils finirent par s’emparer des deux villages presque à la même heure. Farintombou, Kantali-Counda et Kokoum tombèrent ensuite sous leurs coups, et en peu de jours le Kantora entier était tributaire d’Alpha-Molo.

L’armée de la triple alliance prit alors ses dispositions pour passer l’hivernage et attendre le moment favorable pour marcher contre les ennemis de Boubakar-Saada et envahir le Niani. Son objectif était Koussalan, le plus fort village de toute cette région, que l’almamy du Bondou accusait de retenir des fugitifs du village de Naoudé (Ferlo-Maodo). Les guerriers étaient fatigués, et il fallait les faire reposer quelques mois pour pouvoir recommencer la guerre avec certitude de succès. Enfin, il fallait surtout renouveler les approvisionnements en poudre et en balles.

Dans le courant de mars 1880, l’armée coalisée traversa donc la Gambie, et vint camper entre Sini et Makadian-Counda. Alpha-Molo, malade, avait cédé le commandement de ses troupes à son fils, Moussa-Molo.

Le gouverneur anglais de Mac-Carthy fit tous ses efforts pour dissuader Boubakar d’aller attaquer Koussalan. Il se rendit même auprès de lui, et lui offrit une rançon au nom du Niani. Mais ce fut inutile.

Du Ouli, Alpha-Ibrahima et Boubakar envoyèrent donc des émissaires à Koussalan pour exhorter les habitants de ce village à revenir à de meilleurs sentiments et à laisser les gens de Naoudé rentrer chez eux. Mais ceux-ci, se fiant à la solidité de leurs sagnés et de leurs tatas, s’y refusèrent net et battirent le tam-tam de guerre. Ils réunirent dans leurs murs un grand nombre de guerriers de la région ouest de Koussalan, tandis que ceux de la région est avaient fait évacuer leurs villages par leurs familles. Seuls les guerriers valides restèrent pour pouvoir se défendre au cas où ils seraient attaqués. Prêts à la lutte, ils attendirent tranquillement les événements. L’armée coalisée ne tarda pas à se mettre en route pour Koussalan. Arrivés dans le Sandougou, les deux rois expédièrent de nouveau des émissaires à Koussalan pour dicter aux habitants leurs volontés. Les Torodos les chassèrent et en mirent même deux à mort. En apprenant cette nouvelle, Boubakar et Alpha résolurent alors d’attaquer immédiatement. L’armée se mit en marche aussitôt contre le village ; mais, en voyant les formidables sagnés dont il était entouré et les nombreux guerriers qui garnissaient les murs, les alliés reconnurent qu’il leur serait difficile de l’emporter de vive force. L’armée du Bondou campa à l’est, celle du Fouta-Djallon au nord, et le Fouladougou au nord-est. Il fut alors résolu qu’on ferait un siège en règle et qu’on prendrait Koussalan par la famine. A cet effet, les assiégeants firent construire de solides sagnés à environ une portée de fusil de ceux du village, afin de s’abriter. Du matin au soir, ce ne fut alors qu’un échange continuel de coups de fusil.

Cependant, les assiégeants parvinrent à franchir le fossé qui entoure le village et à faire évacuer les postes qui se trouvaient entre le fossé extérieur et le sagné. Ils réussirent même à ouvrir quelques portes du sagné en coupant les lianes qui les retenaient. Mais ce n’étaient là que de maigres succès, et l’armée alliée se décimait peu à peu sans obtenir de grands résultats. Elle se disposait à donner un assaut décisif, lorsque tout à coup en entendit de grands cris du côté du campement du Fouladougou. C’était du secours qui arrivait à l’ennemi. Attaquée à l’improviste par de nombreux contingents venant de Carantaba, l’armée alliée, prise entre deux feux, se débanda. Ce fut une panique générale et un effroyable désordre. Alpha-Ibrahima et Boubakar, abandonnés par leurs hommes, n’eurent que le temps de monter à cheval et de s’enfuir. Ils faillirent même être cernés par des cavaliers ennemis, dont quelques-uns arrivèrent jusqu’à eux, et ils eussent été faits prisonniers si Ousman-Gassy et Modi-Yaya ne s’étaient pas vivement portés à leur secours et n’avaient pas dispersé les assaillants. Toute la soirée ils couvrirent la retraite des deux rois et purent repasser le Sandougou au gué de Paquéba. Ils rentrèrent alors à Sini, où ils se reposèrent deux jours pour rallier leurs hommes, dispersés de tous côtés et qui s’étaient enfuis jusque dans le Kalonkadougou et sur les bords de la Gambie, car les guerriers du Niani et du Sandougou les avaient poursuivis dans toutes les directions. Trois cents hommes environ furent tués ; neuf cents avaient été faits prisonniers, et cinq ou six cents avaient disparu. Trois jours après, Boubakar reprit le chemin du Bondou, et Alpha-Ibrahima, après avoir passé la Gambie à Passamassy, était rentré à Kadé. Moussa-Molo regagna le Fouladougou par Oualiba-Counda.

Ce désastre mit le Bondou entier en émoi. La nouvelle en parvint à Saint-Louis, où le bruit courut même que Boubakar y avait perdu la vie.

Quelque temps après, les habitants du Niani recommencèrent de nouveau à piller dans le Ferlo-Maodo et le Ferlo-M’Bal. Ils s’emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main : hommes, femmes, enfants, bœufs, et allaient vendre dans les pays voisins le fruit de leurs rapines. Cet état de choses ne pouvait durer plus longtemps sans plonger le Ferlo dans la plus épouvantable misère, d’autant plus que Sénoudébou était trop éloigné pour pouvoir les défendre efficacement. De plus, il était excessivement pressuré par les captifs de Boubakar et par les hommes de sa suite, qui ne cessaient de venir à chaque instant dans les villages imposer aux habitants des redevances que leurs caprices seuls leur faisaient percevoir et auxquelles ils n’avaient aucun droit. C’était le pillage des deux côtés à la fois. Il y eut alors dans le Ferlo une épouvantable émigration. Boubakar, pour tenter de l’enrayer, y envoya des guerriers pour les protéger en cas de besoin et en même temps aussi pour arrêter leur fuite. Une partie de ses troupes alla camper à Saré-Diaguili, sous les ordres de son fils Ousman-Gassy, et l’autre partie, commandée par son neveu Malick-Touré, s’établit à Sabouciré. Ils passèrent l’hivernage dans le Ferlo, et, au mois de novembre, Boubakar alla en personne s’établir à Longué, où il construisit un fort sagné. Il réussit alors à décider le lam (roi) des Fadoubés de N’Dogan à se retirer à Sabouciré, et à se rapprocher ainsi du Bondou, où il serait plus en sûreté.

Les affaires du Bondou arrangées, les guerriers du Bondou rentrèrent avec leurs chefs à Sénoudébou.

Au mois de mars 1881, Boubakar-Saada réunit de nouveau ses guerriers et fit appel à ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Fouta et du Khasso pour recommencer la campagne contre Koussalan. Il alla camper à Diamwély, où il attendit ses alliés, et, le 20 avril suivant, il se mit en marche pour Koussalan. Mais arrivé à Sambardé, sur les bords du Niéri-kô, il y fit la rencontre de quelques Dioulas du Bondou, qui vinrent se plaindre à lui qu’en revenant du Niocolo, où ils étaient allés commercer, ils avaient été pillés par les gens du village de Gamon, et que, malgré leurs réclamations, on n’avait jamais voulu leur rendre leurs marchandises. Le traité passé avec les chefs du Tenda était donc ouvertement violé. Boubakar envoya des cavaliers à Gamon pour le faire remarquer aux chefs de ce village. Mais ceux-ci leur répondirent avec arrogance, les maltraitèrent même et les chassèrent du village. A cette nouvelle, Boubakar, furieux, renonça à son expédition contre Koussalan et marcha contre Gamon. Il comptait bien s’en emparer dans la première quinzaine d’avril. Mais toutes ses attaques furent repoussées, et il dut se retirer à Bentenani et se contenter de les harceler par des escarmouches répétées. Quelques jours après, il envoya contre Gamon trois ou quatre cents cavaliers commandés par Ousman-Gassy et Saada-Ahmady. Le 30 avril, ils arrivèrent devant Gamon, échangèrent quelques coups de fusil avec les défenseurs et s’emparèrent de quelques bœufs. Mais ils ne purent entamer le village, et furent obligés de rentrer à Bentenani quelques jours après, sans avoir obtenu de résultats appréciables. Gamon résistait à toutes les attaques.

Cela dura ainsi jusqu’au mois de juin suivant, époque à laquelle les habitants de Gamon, voyant que la saison des semailles approchait, comprirent qu’ils devaient traiter avec Boubakar s’ils voulaient pouvoir cultiver leurs lougans et ne pas s’exposer à la famine pendant l’hivernage. Ils vinrent donc trouver l’almamy à Bentenani, et la paix y fut conclue. Boubakar revint hiverner à Sénoudébou avec ses guerriers.

La paix et la tranquillité régnèrent alors dans le Bondou jusqu’au mois de septembre 1882, époque à laquelle Mahmoud-N’Darry, frère de Maba, roi du Saloum, réunit une colonne de huit cents fantassins environ et quatre cents cavaliers, et marcha sur Sabouciré, village habité par le lam Paddo de N’Dogan, dont les Torodos, réfugiés dans le Niani, avaient beaucoup à se plaindre ; car ils avaient prétendu que c’était le chef des Fadoubés, le lam Paddo, qui les dénonçait toujours auprès de Boubakar et qui leur pillait leurs biens. Mahmoud-N’Darry tomba donc sur Sabouciré et s’en empara au bout d’un quart d’heure. Le lam Paddo trouva la mort dans cette affaire, et la moitié de ses enfants furent faits prisonniers. Il n’échappa de Sabouciré que ceux qui étaient allés aux lougans. Mahmoud-N’Darry reprit aussitôt le chemin du Niani sans attendre seulement une demi-heure sur le champ de bataille, et quand Boubakar-Saada arriva, quelques jours après, de Sénoudébou pour venger les siens, il ne trouva que des cadavres.

Cependant, les habitants de Gamon avaient encore violé certains articles du traité. Boubakar leva de nouveau ses guerriers et revint camper à Benténani, d’où il leur envoya, comme la première fois, des émissaires qui furent fort mal reçus. Il recommença alors à les harceler par des colonnes volantes jusqu’au mois de juillet, époque à laquelle les plaines marécageuses du Tenda étant inondées, la cavalerie ne pouvait plus opérer. Il fut donc obligé d’ajourner ses projets et d’en remettre l’exécution à la fin de l’hivernage.

Au mois de février, Boubakar vint camper à Safalou, et de là à Tenda-Médina, sur le marigot qui forme la limite du Badon et du Bondou. De là, il envoya contre le village rebelle une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne était commandée par Ousman-Gassy. Il put arriver jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le combat dura trois heures, après lesquelles les Bondounkés durent battre en retraite. Au fort de la mêlée, un des fils de Toumané, massa (roi) du Badon, nommé Couroundy, et qui avait été élevé par Boubakar, fut tué à ses côtés. Il commandait les auxiliaires du Badon. Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de quatre jours, la population, dévorée par une soif ardente, se précipita sur les portes pour les enfoncer. Les auxiliaires du Badon, ayant entendu ce tumulte, accoururent vers le village, qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent, arrivèrent bravement jusqu’au tata et, par une ouverture qu’ils avaient pratiquée, purent incendier quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre, éteignirent le feu, qui commençait à se propager, et repoussèrent les assaillants.

Étroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon ne pouvaient avoir assez d’eau pour leurs besoins journaliers. Arrêtés dans leur première tentative de sortie, ils en tentèrent une seconde du côté du campement du Bondou. Trois cents guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée, malgré les ordres des chefs du village, et se dirigèrent sur le marigot. Les Bondounkés se portèrent immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre heures ils échangèrent une vive fusillade, et des deux côtés personne ne recula. Boubakar-Saada fit des pertes très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne tombèrent, et peu après eux un de ses confidents intimes, El-Hadj-Kaba, qui avait été élevé avec lui, avait partagé tous ses travaux et couru tous les dangers auxquels il avait été exposé. Il fut blessé au front, et expira peu après. Toutes ces pertes découragèrent l’almamy, et on battit en retraite.

A cette vue, les habitants de Gamon, qui déjà désespéraient de pouvoir soutenir plus longtemps le siège, poussèrent des cris de joie et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se transforma bientôt en une déroute générale. Vigoureusement harcelée par les troupes du brigand Mahmoudou-Fatouma, qui était venu avec ses hommes prêter main-forte aux guerriers de Gamon, l’armée du Bondou rentra à Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers, qui furent aussitôt passés par les armes ou vendus dans le Niani comme captifs.

Boubakar revint à Sénoudébou très affecté de ce désastre. L’émigration du Ferlo acheva de le démoraliser. Il tomba alors sérieusement malade. Peu de jours avant sa mort, il envoya son fils Ousman-Gassy avec une colonne contre le village de Farabanna, sur les bords de la Falémé, pour le punir d’avoir pillé des caravanes du Bondou. Farabanna fut pris d’assaut, et trente hommes environ périrent dans cette journée.

Quelque temps après, le marabout Mahmadou-Lamine lui écrivit à Sénoudébou pour lui demander de joindre ses forces aux siennes afin de pouvoir conquérir les pays infidèles et surtout le village de Gamon, auquel Boubakar ne pouvait pardonner l’échec qu’il lui avait infligé. L’almamy lui fit répondre qu’il ne convoitait aucune alliance avec n’importe quel marabout que ce fût et qu’il ne s’engagerait qu’avec les amis de la France. Quels que pussent être ses desseins, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par les armes. Quinze jours après, il mourait à Sénoudébou d’une maladie de poitrine contractée depuis longtemps au cours de ses campagnes et conséquence des fatigues qu’il avait éprouvées (10 décembre 1885).

L’almamy Boubakar était chevalier de la Légion d’honneur.

Il laissa huit enfants, dont la plupart sont encore vivants. Ce sont : Ahmady-Bokkar, mort jeune ; Ousman-Gassy, qui régna et mourut en 1891, au cours de la campagne contre Nioro ; Saada-Bokkar, Ouapa-Bokkar, Ciré-Touré, Moussa-Yéro, Suleyman-Bokkar, et enfin Séga-Bokkar, qui habitent Sénoudébou.