Oumar-Penda (1885-1886).
Régulièrement, à la mort de Boubakar-Saada, son frère puîné Koli-Mody aurait dû lui succéder. Mais ce prince se trouvait alors dans le Macina, auprès de Tidiani, et s’était fait dans ce pays une haute situation. Il ne voulut pas venir recueillir l’héritage de son frère. En conséquence, Oumar-Penda, qui le suivait dans l’ordre de succession, fut reconnu almamy du Bondou par la France et par les Sissibés. Il fixa sa résidence à Boulébané, et à peine fut-il installé qu’il se trouva aux prises avec les plus grosses difficultés. Le marabout Mahmadou-Lamine, ce faux prophète qui rêvait de se créer, comme El-Hadj-Oumar, un grand empire au Soudan en exploitant le fanatisme des populations musulmanes, attaquait le Bondou de toutes parts.
L’histoire du règne d’Oumar-Penda n’est absolument que celle de la guerre qu’il eut à soutenir contre lui.
Mahmadou-Lamine-Dramé naquit à Safalou (Bondou). Son véritable nom est Malamine-Demba-Dibassi. Comme, au Soudan, les indigènes ne conservent pas la mémoire des dates, il est assez difficile de fixer exactement l’époque de sa naissance. Toutefois, grâce à la concordance de certains faits importants, on peut dire que ce fut vers 1840 qu’il vit le jour. Son père était un marabout assez renommé, pour lequel on a conservé dans le pays un certain respect. Il se nommait Alpha-Ahmadou et était fils d’Alpha-Mahmadou-Salif, qui était originaire de Goundiourou, près Médine (Khasso). Mahmadou-Salif vint s’établir près de Safalou, dans un petit village de culture qui en dépendait et qui se nommait Cocoumalla. Là, Alpha-Ahmadou se maria avec une femme dont les parents étaient originaires du Diafounou. Ce fut elle qui donna le jour à Mahmadou-Lamine. On n’est pas encore bien fixé sur la race à laquelle appartenait cette famille. Toutefois, on admet généralement qu’elle est d’origine sarracolée ; mais, en tout cas, elle serait fortement mitigée de sang toucouleur et de sang bambara.
Mahmadou-Lamine fit ses premières études religieuses dans la maison paternelle, car à Safalou il y eut toujours des écoles arabes très fréquentées. Un jour, étant encore enfant, Mahmadou-Lamine accompagna sa mère et son jeune frère dans les lougans pour y faire la cueillette de l’indigo. Par un malheureux hasard, des pillards venus de Gamon, avec lequel le Bondou était alors en guerre, les surprirent dans leur travail et les firent prisonniers. Arrivés dans leur village, les gens de Gamon mirent leurs captifs aux fers, comptant bien qu’ils en tireraient un profit considérable en les vendant dans le Niani ou dans le Fouladougou. Quelques jours après, une caravane venant des bords de la Gambie pour aller dans le Guidimakha passa par Gamon. Les habitants les chargèrent de prévenir les gens de Cocoumalla que la femme d’Alpha-Ahmadou se trouvait chez eux avec ses fils, et que s’il voulait qu’ils lui fussent rendus, il eût à payer une forte rançon. Le marabout Alpha-Ahmadou, ou Fodé-Ahmadou, comme disent également les Sarracolés, fit tout ce qu’il put pour les racheter. Mais dans cet intervalle, la mère de ses enfants vint à mourir à Gamon en peu de jours. Mahmadou-Lamine et son frère revinrent donc seuls à Cocoumalla.
Si l’on considère combien les peuples du Soudan, à quelque race qu’ils appartiennent, ont d’affection et de respect pour leur mère, on comprendra aisément quelle haine Mahmadou-Lamine, devenu homme, dut ressentir contre Gamon. Aussi, depuis le jour où il était devenu orphelin, demandait-il régulièrement à Allah, à l’heure de la prière, le châtiment des infidèles de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et qui avaient, par leurs mauvais traitements, causé la mort de sa mère.
Revenu dans la maison de son père, il y continua avec ferveur ses études de talibé. Cela dura ainsi jusque vers 1850. Cette année-là, son père partit de Safalou et se rendit à Boulébané pour faire à l’almamy la visite d’honneur qui, d’après la coutume, est imposée à tout chef de village ou de canton et à tout marabout qui jouit d’une autorité ou d’une influence quelconque. Cette visite se fait généralement vers le mois de décembre, après les récoltes.
Alpha-Ahmadou arriva donc à Boulébané le jour même où l’almamy Saada, père de Boubakar, venait de perdre un de ses fils qu’il chérissait le plus, Ciré-Sôma. L’almamy donna au marabout de Safalou le cheval de Ciré-Sôma et ses vêtements. Ce qui est une preuve qu’il le tenait en bonne estime et qu’il jouissait d’une certaine considération.
Quelques années plus tard, vers 1854, à l’époque où El-Hadj-Oumar quittait son village pour aller s’établir dans le Dinguiray avec sa famille, Mahmadou-Lamine s’éloignait de la maison paternelle pour aller à Bakel continuer ses études auprès d’un marabout fameux qui se nommait Fodé-Mohammed-Saloum, et qui tenait une école assez fréquentée.
Quand El-Hadj-Oumar passa par Bakel, Mahmadou-Lamine alla le voir et obtint sa bénédiction. Quelques années plus tard, lorsque El-Hadj commença à faire la guerre aux Bambaras et aux Malinkés, Mahmadou-Lamine, ayant terminé ses études, se mettait en route pour faire le pèlerinage de la Mecque. Il traversa toute l’Afrique, en passant par le Macina, le Mossi et le Haoussa, et mit, dit-on, trois années pour effectuer ce pénible et dangereux voyage, mendiant sa subsistance de chaque jour auprès de ses coreligionnaires. Arrivé dans la ville sainte, il s’y fit remarquer par son zèle, sa foi ardente et son intelligence à interpréter le Coran. Il y resta sept années, après quoi il reprit le chemin de son village.
Partout il fut accueilli avec respect et admiration. Onze rois, rapporte le colonel Frey, cherchèrent en vain à le retenir auprès d’eux. De jour en jour et de village en village sa réputation grandissait, et il avait déjà une suite nombreuse de talibés quand il arriva dans les états de Tombouctou. Ce fut alors que, pour la première fois, l’idée du merveilleux lui vint à l’esprit. M. le capitaine de Brisay, qui commanda pendant trois années consécutives le cercle de Médine, a recueilli de la bouche d’un des croyants fanatiques le récit des premiers actes de ce genre qu’on lui attribue. Nous empruntons les lignes et bon nombre des détails qui suivent au remarquable livre de M. le colonel Frey : Campagne dans le Haut-Sénégal et le Haut-Niger (1885-1886) :
« A quelques journées de marche de Tombouctou, Lamine fut prévenu que le roi envoyait à sa rencontre une armée ayant pour mission de l’arrêter et de le faire prisonnier. Aussitôt il réunit les gens de sa suite et leur fait part de la nouvelle qu’il vient d’apprendre. Chacun se prépare au combat, et les talibés jurent à leur maître de le défendre jusqu’à la mort. Lamine, se tournant alors vers le tombeau du prophète, lève les bras au ciel, puis se prosterne la face contre terre ; les guerriers suivent son exemple, et, dans une suprême prière, ils demandent à Dieu le courage et la victoire. Après le salam, le marabout paraît radieux et inspiré ; tous s’approchent de lui, et au nom d’Allah, il leur annonce qu’ils n’ont plus rien à craindre. Un hourra d’enthousiasme accueille cette promesse, et la petite troupe, pleine de confiance, se remet en marche.
» Peu d’instants après, l’armée ennemie se montre. Elle est si nombreuse qu’elle couvre l’horizon. Lamine, sans hésiter, marche vers elle, et, dit la légende, la traverse tout entière sans qu’un seul ennemi cherche à s’y opposer. Il s’était rendu invisible ! » Dès lors, il traverse sans encombre le pays de Tombouctou et arrive dans le Macina, où Tidiani, roi d’Hamdallahi, neveu d’El-Hadj-Oumar et cousin d’Ahmadou, sultan de Ségou, lui fit bon accueil, lui offrit des présents et lui donna comme gage d’amitié une captive que le marabout épousa.
Après un séjour de peu de durée à Hamdallahi, Lamine partit pour Ségou. A son arrivée dans cette ville, Ahmadou, après lui avoir fait restituer la captive que Tidiani lui avait donnée, voulut le faire saisir et mettre à mort. Mais, ses talibés, montrant une sainte vénération pour l’envoyé de Dieu, refusèrent d’exécuter cet ordre. Ahmadou fut forcé de transiger. Il reçut Lamine, lui laissa la vie sauve et lui assigna pour demeure l’emplacement d’un village détruit situé à peu de distance de la ville. Ce lieu fut appelé Salam (prière). Il devint rapidement le centre d’un ardent prosélytisme, et la renommée du faux prophète commença dès lors à se répandre dans tout le Soudan occidental. Des caravanes de dioulas Sarracolés revenant du Sangara et de Kankan rapportaient jusque sur les rives du Sénégal le récit des miracles que faisait dans le Ségou leur compatriote. Vers cette époque apparut une grande comète dont la queue était tournée vers le nord. Pendant trois mois, elle fut visible. Les Sarracolés ne manquèrent pas de répandre la version que cette comète était un signe évident qu’Allah allait envoyer un prophète et que ce prophète ne pouvait être autre que Mahmadou-Lamine qui était destiné à relever l’ancien empire sarracolé dont la dynastie était depuis longtemps éteinte. Dans leur joie, ils projetaient déjà de grandes choses qu’ils rêvaient de réaliser prochainement avec certitude de succès. Ils firent ainsi à Lamine une grande popularité dans tous les pays sarracolés bien avant sa venue sur les bords du Sénégal.
Cependant le soupçonneux sultan de Ségou commençait à se méfier du trop remuant marabout et à prendre ombrage de ses menées et de la réputation qu’il avait parmi ses sujets. Depuis longtemps il avait conçu le plan de sa campagne du Kaarta ; mais il ne voulait pas partir, laissant libre, derrière lui, au cœur de son empire, l’homme dont il redoutait l’influence et dont il connaissait les vues ambitieuses. Dans ces circonstances encore, la légende attribue à une intervention miraculeuse le salut du marabout.
« Après avoir beaucoup hésité, Ahmadou parvint, au moyen de cadeaux et de promesses, à décider quelques-uns de ses plus fidèles talibés à s’emparer en secret de Mahmadou-Lamine et à le lui ramener prisonnier.
» La petite troupe partit donc pour Salam.
» Ce jour-là les heures paraissaient longues au sultan, impatient de tenir son ennemi sous sa dépendance, quand, vers le soir, du haut de son palais où son attente inquiète l’avait conduit, Ahmadou aperçut de loin ses cavaliers rentrant à la débandade. Que s’était-il passé ? Les talibés avaient cerné le village. Le silence et la solitude régnaient partout. Peu rassurés, ils s’étaient avancés vers les palissades ; mais au moment où ils allaient pénétrer dans l’intérieur, huit poissons monstrueux s’étaient dressés devant eux, la gueule béante. Saisis d’effroi, les talibés s’étaient enfuis, confiant leur salut à la rapidité de leurs coursiers, qui, affolés eux-mêmes, les ramenèrent bride abattue vers la capitale. Le sultan, après avoir entendu ce récit fantastique, déclara n’y pas croire. Il fit honte à ses talibés de leur poltronnerie, et leur ordonna de retourner à Salam, en les prévenant qu’il les y conduirait lui-même.
» Le lendemain, Ahmadou partit, en effet, à la tête de quelques cavaliers. En arrivant près du village, il arrêta son escorte, mit pied à terre, et s’avança seul vers la demeure du marabout. Comme il se préparait à en franchir l’enceinte, les huit monstres de la veille se dressèrent encore devant lui pour lui barrer le passage. Lamine apparut alors et dit au sultan : « Fils d’El-Hadj-Oumar, tu as renié ta foi ! Au nom de ton père je t’adjure de rentrer dans ton palais. » Ahmadou, ne pouvant compter sur ses talibés effrayés, et ne voulant pas rester à la merci de son ennemi, remonta à cheval et reprit le chemin de Ségou.
» Quelques jours se passèrent pendant lesquels il ne fut question dans la ville que du nouveau prodige de Salam.
» N’ayant pu réussir à se rendre maître de Lamine par la force, Ahmadou essaya de s’en débarrasser par la ruse. Il chargea son plus habile griot d’aller porter au marabout des présents parmi lesquels il glissa un gourou (noix de kola) empoisonné. Le griot s’acquitta, avec toute la ruse dont il était capable, de la mission délicate qui lui avait été confiée. Il présenta les excuses de son maître à l’envoyé d’Allah, lui fit de belles promesses, puis il tira de sa poche le gourou empoisonné que le sultan avait choisi parmi les plus beaux.
» Lamine le prit et remercia le griot qu’il renvoya avec des présents. Mais en arrivant au palais pour rendre compte de la réussite inespérée de sa démarche, le griot ne put retenir une exclamation de surprise en dépit du respect dû au sultan (car l’étiquette était sévère à la cour de Ségou), et il recula de plusieurs pas, laissant voir sur sa physionomie l’expression de la terreur la moins dissimulée. Il venait d’apercevoir sur la natte royale, aux pieds mêmes du sultan, la noix perfide dont il croyait déjà l’effet produit.
» Ahmadou, composant son visage pour ne pas trahir son étonnement, saisit la noix et la remit au griot en lui disant d’un ton sévère : « Puisque tu crois que c’est là le gourou que je t’ai chargé de remettre au marabout, prends-le et porte-le-lui. » L’ordre était formel et l’exécution n’en pouvait être différée. Malgré la frayeur qui s’est emparée de lui, le griot part sans répliquer et reprend le chemin de Salam.
» En route, il se livre à de tristes réflexions sur le sort qui lui est réservé.
» Inquiet, l’idée lui vient de chercher le gourou qu’il avait placé dans la poche de son vêtement, mais c’est en vain qu’il en sonde les profondeurs : la noix magique a disparu. En proie à la plus grande perplexité, il se jette la face contre terre, implorant Allah de conjurer la colère de son maître. Puis, désespéré, il retourne à Ségou, et, tremblant, vient se prosterner devant le sultan. Mais à peine a-t-il mis un genou en terre que le gourou magique reparaît à la même place que la première fois. C’en était trop. Le malheureux griot, épouvanté, prit la fuite, et Ahmadou fut obligé de renoncer à son projet homicide.
» Le récit de ces exploits merveilleux était colporté dans tout le Soudan par des fidèles de Lamine, qui, tous, affirmaient avec une assurance imperturbable, qu’ils en avaient été les témoins. Leurs auditeurs les écoutaient avec recueillement et y ajoutaient une foi entière. » Il n’en fallait pas plus pour exciter le fanatisme des Sarracolés et pour les inviter à regarder le marabout comme un envoyé de Dieu. Dans tous les pays riverains du haut Sénégal, il passait déjà pour un être doué d’un pouvoir surnaturel. Les anges, disaient-ils, constituaient auprès de lui une garde vigilante. Il en était même qui prétendaient que, tous les jours, de nombreux porteurs de paille sèche entraient chez lui et que, pendant la nuit, toute cette paille était dévorée par les chevaux des anges qui l’assistaient et qui, invisibles pour les autres hommes, étaient visibles pour lui seulement. D’autres enfin prétendaient que tout homme qui croyait en lui et à la sainteté de sa mission devenait par cela même invulnérable, que les balles ne pouvaient pas l’atteindre, etc., etc. Lui-même, du reste, entretenait d’une façon habile ces croyances superstitieuses et faisait, entre autres choses, courir le bruit que Dieu avait exaucé ses vœux et lui avait promis de lui construire une mosquée à Sansandig sur la Falémé.
Sur ces entrefaites, Ahmadou avait résolu de commencer sa campagne du Kaarta. Il prit ses dispositions pour un prochain départ. Avant de quitter Ségou, le sultan fit des présents à Lamine et lui promit une large part du butin qu’il devait rapporter, tout cela sans doute pour l’attacher à sa cause et endormir son ambition. Il ne pouvait pas se défendre à son égard de graves appréhensions ; car il répétait souvent ces mots à ses fidèles en parlant de lui : « Voilà, disait-il, un homme qui, s’il est prophète, comme on le prétend et comme beaucoup le croient, fera tôt ou tard le malheur de plus d’un peuple. S’il n’est pas prophète, comme je m’en doute, du reste, il est du moins un hypocrite dominé par un mauvais esprit. Il essaiera d’entreprendre de grandes choses ; mais son ambition sera déçue. Si donc les Foutankés (hommes du Fouta) avaient accédé à mon désir, je l’aurais arrêté et mis quelque part pour éviter les malheurs que sa présence dans le pays ne tardera pas à engendrer. »
Après le départ d’Ahmadou, Madani, son fils, fut investi du pouvoir souverain. Il avait reçu le sceptre du commandement des mains de son père au moment où celui-ci partait à la tête de ses armées. Le jeune prince, qui avait été élevé dans les principes de la religion du Coran, avait un grand respect pour le marabout de Salam. Il lui accorda bientôt sa liberté. Mahmadou-Lamine n’attendait que cela pour pouvoir mettre à exécution ses projets de substitution d’un empire sarracolé à celui des Toucouleurs. Mais pour arriver à son but, il avait besoin de faire connaître ses qualités guerrières, et ce n’était pas dans le pays bambara qu’il comptait recruter ses partisans.
Il quitta donc, ajoute M. le colonel Frey, Ségou dans le courant de l’année 1885, traversa le Niger et s’arrêta à Nyamina, marché important, à 150 kilomètres au nord-est de Bammako.
En route, il rencontra une députation venue de Tabacoura pour lui demander de faire une levée de boucliers dans le Bélédougou et de prêcher la guerre contre Ahmadou. Lamine déclina l’honneur du commandement qui lui était offert, disant que le temps n’était pas venu. Il se rendit ensuite à Bammako, d’où il se dirigea par la ligne de nos postes sur Médine.
Au mois de juillet 1885, Lamine arriva à Médine, puis s’établit à Goundiourou où son grand-père avait habité. Il y jouit bientôt d’une certaine influence et elle grandissait d’autant plus que sa renommée l’avait précédé depuis longtemps et qu’il entretenait depuis deux ou trois ans des relations suivies avec les Sarracolés et les Diakankés de la région, au moyen d’actives correspondances que ses émissaires, voyageant comme Dioulas pour ne pas exciter les soupçons, répandaient dans tous les villages du Kaméra, du Guidimakha, du Guoy et même du Bondou.
Notre vieil allié Sambala, roi de Médine, se portait garant de ses intentions pacifiques, toutes les fois que le commandant supérieur attirait son attention sur les projets qu’on lui prêtait. En hypocrite consommé et en diplomate habile, Mahmadou-Lamine, dont les partisans devenaient chaque jour plus nombreux, sut endormir les soupçons des autorités françaises et même s’attirer leurs bonnes grâces. Pendant ce temps-là, il organisait sans relâche la révolte qui devait bientôt incendier tout le Haut-Sénégal. Ses émissaires portaient ses lettres aux chefs des différents pays sur lesquels il avait jeté son dévolu. Nous avons vu comment Boubakar-Saada, almamy du Bondou, lui avait répondu. Mais Goundiourou était trop près des postes français de Kayes et de Médine. Lamine, pour mieux mettre ses projets à exécution, résolut de s’en éloigner. En conséquence, il demanda l’autorisation de se rendre dans le Guoy où se trouvait une partie de sa famille. Le colonel commandant supérieur « lui répondit qu’il était libre de voyager au même titre que les autres indigènes, c’est-à-dire qu’il ne devait emmener avec lui ni suite nombreuse de serviteurs, ni escorte d’hommes en armes. Lamine promit de se soumettre à la loi commune. Il ajouta qu’au premier appel qui lui serait fait, au cas où des rapports malveillants seraient adressés sur son compte, il viendrait aussitôt se disculper lui-même de ces accusations mensongères. »
Dans les premiers jours de décembre 1885, le marabout partit pour Dramané, village dont les habitants sont renommés par leur fanatisme musulman, puis se rendit de là à Bakel, laissant à Goundiourou, comme gage de ses intentions pacifiques, ses femmes, ses enfants et ses captifs.
« Des dispositions furent prises pour surveiller de près les faits et gestes du marabout.
» A son passage à Bakel, Lamine fit une visite au commandant de ce poste et lui renouvela ses protestations de dévouement.
» Sur ces entrefaites, le 18 décembre, Boubakar-Saada, almamy du Bondou, vint à mourir. C’était un vieil allié des Français, comme nous l’avons vu dans le cours de ce récit, peu aimé, il est vrai, de ses sujets qu’il avait accablés d’impôts, mais qui, grâce à une ferme et habile politique, avait su maintenir intacte son autorité et assurer pendant de longues années la tranquillité dans ses états.
» Cette mort marque l’origine de l’agitation de Mahmadou-Lamine dans le pays.
» A la mort de Boubakar-Saada, son frère et successeur légitime Oumar-Penda prit en main le pouvoir. D’une santé délicate, presque aveugle, à l’esprit étroit, Oumar était sans autorité. Celui qui avait hérité des richesses de l’almamy du Bondou, de ses captifs et de son influence, c’était son fils Ousman-Gassy, jeune homme intelligent, intrépide cavalier, et qui avait donné en d’autres circonstances des preuves de décision et de bravoure. Respectueux des lois du pays, mais ne défendant pas à ses partisans de le poser en rival, en compétiteur d’Oumar, Ousman-Gassy affecta, au début, de se désintéresser des affaires du Bondou, laissant Oumar sans forces, sans appui, aux prises avec les difficultés qui allaient surgir. Mais dès qu’il devina les intentions du marabout, il voulut organiser la résistance. Il était trop tard.
» Mahmadou-Lamine, sentant tout le parti qu’il pouvait tirer de l’inaction d’Ousman-Gassy, du manque de cohésion des forces du Bondou, projeta ce qu’il n’eût jamais osé tenter du vivant de Boubakar-Saada. » Suivons-le maintenant pas à pas.
De Dramané, il suivit le cours du Sénégal, s’arrêtant dans tous les villages sarracolés, acclamé partout par les populations qui, chaque jour, se pressaient à sa rencontre pour le contempler et lui faire des cadeaux. Nous avons vu comment, au cours de ce voyage, il sut, par ses paroles doucereuses et ses protestations de dévouement, tromper le commandant de Bakel qui lui laissa continuer son voyage.
Il arriva ainsi jusqu’au village de Goumel, dans le pays d’Aéré, mais ne put aller plus loin. Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar, lui barra le passage et l’empêcha de pénétrer plus avant dans le Fouta, alléguant comme prétexte que son père ne se trouvant pas actuellement dans le pays, il ne pouvait lui permettre de s’avancer plus avant dans le Fouta. Abdoul-Boubakar se trouvait alors dans le Ripp, au secours de Saër-Maty, fils de Maba, roi du Saloum, qui était en guerre contre Mour-Seïni, un ancien lieutenant de son père. Mahmadou-Abdoul lui fit cependant cadeau d’un cheval et de 40 pièces de guinées. Lamine rebroussa alors chemin et revint jusqu’à Arondou, au confluent du Sénégal et de la Falémé. De là il se rendit à Balou, à quelques kilomètres d’Arondou, où il campa pendant quelques jours durant lesquels tous les Sarracolés des pays environnants vinrent le rejoindre. On s’aperçut alors que son séjour prolongé à Goumel n’avait pour but que de permettre à ses partisans de le rejoindre au premier ordre à Balou, point fixé depuis longtemps pour leur concentration. A peine arrivé à Balou, il reprit son projet qui lui était si cher d’aller infliger un châtiment aux habitants de Gamon et de venger la mort de sa mère. Il entra alors en pourparlers avec Oumar-Penda et lui demanda de l’autoriser à traverser le Bondou avec sa colonne pour aller attaquer Gamon. Il lui proposa de s’allier à lui pour marcher contre les idolâtres, et lui demanda des guides pour le diriger, sur la rive droite de la Falémé, jusqu’à Sansandig d’où il gagnerait Gamon.
En même temps, il envoyait des émissaires dans tous les pays sarracolés aussi bien que dans les provinces voisines, le Bambouck, le Khasso, le Logo, etc., etc., invitant les populations à venir le rejoindre en masse pour les conduire au pillage de Gamon et aussi des riches villages de la Gambie.
Lamine savait bien qu’en s’adressant à la passion favorite du noir, l’amour du brigandage, l’appât du butin et des captifs, il ne manquerait pas de partisans. En effet, de toutes parts accourut en foule à Balou tout ce que ces provinces recélaient de pillards. De même, la jeune partie de la population sarracolée, intelligente et vaine, exaltée par les prédications des marabouts, et pour laquelle la guerre aux infidèles était également synonyme de pillage, vint s’enrôler sous ses ordres.
Il avait, d’ailleurs, depuis longtemps déjà son plan bien arrêté. Depuis son départ de Goundiourou, il ne rêvait rien moins que de chasser les Sissibés du trône du Bondou et de s’emparer du pouvoir pour lui, et du pays, qu’il livrerait aux Sarracolés. Depuis longtemps aussi, ses émissaires circulaient dans le Bondou et visitaient particulièrement les villages sarracolés et diakankés, qu’il savait devoir le seconder soit en vertu de leur origine, soit par fanatisme. Tous, du reste, l’avaient assuré de leur dévouement et ils n’attendaient que le moment propice pour se lever comme un seul homme et aller se ranger sous sa bannière. La meilleure preuve en est que, lorsque Boubakar-Saada mourut à Sénoudébou, aucun homme de ces deux races qui habitaient le Ferlo et le Diaka ne vint à Sénoudébou pour y faire à son successeur leurs compliments. De plus, les envoyés de l’almamy étaient depuis quelque temps toujours fort mal reçus dans leurs villages.
Ainsi Fodé-Bokkar, de Diamwéli-Taracorouabé ; Fodé-Mahmadou-Sanoussy, de Kouddi ; les habitants de Badé, près de Kouddi ; Fodé, chef de Bani ; Fodé-Ismaïla, chef de Dianna et doyen d’âge de tous les Diakankés ; Fodé-Antioumané, chef de Bagagadié ; Fodé-Dibaya, chef de Sansandig, originaire de Safalou et en un mot tous les Fodés sans exception de race sarracolée ou diakankée, s’étaient depuis longtemps entendus avec le marabout et entretenaient avec lui des relations suivies depuis qu’il était dans le Ségou. Elles étaient devenues plus étroites et plus amicales pendant son séjour à Goundiourou.
Dans ces circonstances, les Sissibés du Bondou ne pouvaient guère compter sur eux. D’autre part, le Tiali et le Niéri, voisins du Diaka, penchaient également pour le marabout, et le Lèze-Bondou, voisin du Guoy, ne comprenait que de petits villages dont les guerriers étaient peu nombreux et incapables de se défendre dans le cas où Oumar serait battu. Enfin les autres cantons du Bondou étaient ou trop éloignés pour que leurs troupes pussent arriver à temps, ou bien encore enchantés de voir les malheurs qui menaçaient les Sissibés, dont les pillages et les exactions les avaient depuis longtemps irrités. On ne pouvait donc absolument avoir confiance que dans le Bondou proprement dit, où habitaient les Sissibés et leurs familles.
Malgré cela, Oumar-Penda fit appel à tous ses sujets et se rendit à Gabou pour y concentrer ses troupes. En même temps, il faisait dire au marabout, à notre instigation, qu’il ne pouvait accepter ses propositions et qu’il lui interdisait absolument de mettre les pieds dans le Bondou.
A cette nouvelle, Mahmadou-Lamine se mit immédiatement en marche avec ses bandes, déclarant qu’il remonterait la Falémé jusqu’à Sénoudébou pour aller visiter le tombeau de Boubakar-Saada, et que de là, il continuerait sa route vers le Tenda qu’il se promettait de conquérir. « Rien ne pourra m’arrêter, disait-il, car je marche sur le terrain de Dieu. »
C’était un plan bien combiné. Une fois dans la capitale du Bondou, en effet, il était absolument maître de tout le pays et pourrait faire tout ce qu’il voudrait à l’abri des murs de Sénoudébou. Dès qu’ils eurent connaissance de ces faits, les Sissibés tinrent un grand palabre au camp de Gabou. Les uns proposèrent d’aller immédiatement attaquer Lamine en rase campagne. D’autres proposèrent d’aller l’attendre à Sénoudébou. Ce fut ce dernier avis qui prévalut.
Mahmadou-Lamine, après avoir quitté Balou, longea, comme il l’avait annoncé, la Falémé. Il arriva ainsi à Allahina, petit village alors habité par des Bambaras sujets de Daman. A son approche, ils s’enfuirent et allèrent rejoindre leur chef à Goré, dans le Kaméra.
D’Allahina, Lamine envoya deux hommes à Ousman-Gassy qui habitait alors Diamwéli. Celui-ci refusa de les recevoir, mais garda, dit-on, les chevaux qu’il trouva de bonne prise. Le lendemain, le marabout partait d’Allahina au son de ses tams-tams de guerre et marcha vers Sénoudébou devant les murs duquel il défila sans l’attaquer et alla camper à quelques kilomètres au sud, près des ruines de Débou.
Le lendemain, de bonne heure, il quitta Débou pour se rendre à Diamwéli, disait-il, dans le but d’avoir avec Oumar-Penda une entrevue et pour faire auprès de lui une dernière démarche afin d’obtenir l’autorisation que l’almamy lui avait refusée.
Tout cela n’était que mensonges. Son plan véritable était d’appeler les Sissibés dans un grand palabre et, pendant qu’on discuterait, de les faire cerner par ses hommes et de les faire massacrer au moment où ils s’y attendraient le moins.
Oumar-Penda, informé de la marche du marabout, se transporta aussitôt avec ses hommes de Boulébané à Diamwéli-Taracorouabé.
Arrivé en vue de ce village, Lamine expédia trois cavaliers à Oumar pour le prévenir de son arrivée et fit immédiatement déployer ses guerriers en trois colonnes. La première était destinée à sa garde, la seconde et la troisième devaient cerner le village.
Oumar-Penda, en voyant le mouvement, congédia les envoyés du marabout et à la tête de ses hommes se dirigea vers le marigot qui entoure en partie le village. Il en descendit la berge et s’y embusqua. Un coup de fusil parti de la troupe de l’almamy du Bondou engagea l’action. Pendant deux heures, on se fusilla avec furie, mais sans se causer de part et d’autres de pertes sérieuses. Accablé par le nombre, Oumar-Penda ne put résister plus longtemps. Il fut obligé de s’enfuir et de regagner Boulébané sa résidence habituelle, abandonnant son fils Boubakar-Oumar qui se trouvait cerné dans le marigot avec une trentaine d’hommes. Vingt environ furent tués, les autres grièvement blessés et Boubakar-Oumar fait prisonnier avec les survivants. Il fut immédiatement conduit au marabout, qui le fit garder à vue. Diamwéli fut pris et brûlé.
Oumar-Penda avait pu gagner Boulébané et y rallier quelques débris de ses troupes. Il leur confia la garde du village et se rendit en toute hâte à Bakel pour y demander des secours. Malheureusement il n’y avait dans ce poste qu’une garnison absolument réduite. La plus grande partie des troupes disponibles se trouvant alors aux prises avec Samory sur les bords du Niger, le commandant ne put donner à l’almamy que de la poudre et des balles. Oumar se rendit alors dans le Damga et tenta d’intéresser le fils d’Abdoul-Boubakar à la cause du Bondou. Celui-ci lui refusa net les secours qu’il lui demandait.
Pendant ces quelques jours, de graves événements se passaient dans le Bondou. Peu après le départ d’Oumar-Penda de Boulébané, le marabout apparaissait devant le village à la tête de ses hommes déployés toujours en trois colonnes. Il arrivait par la face est du village et, lorsqu’il fut à 150 ou 200 mètres du tata, il fit commencer le feu et se disposa à donner l’assaut. Abdoul-Ahmady-Gaye, prince sissibé de la branche de Boulébané qui commandait, n’avait guère avec lui que trente-cinq fusils. Les autres hommes enfermés dans le tata n’avaient aucune arme sérieuse et ne pouvaient que charger les fusils et les faire passer aux défenseurs embusqués derrière les créneaux. Du haut du tata, Abdoul-Ahmady-Gaye dirigeait la défense et excitait ses hommes. Les femmes et les filles d’Oumar-Penda apportaient la poudre aux guerriers et de l’eau pour se désaltérer. Sur le bastion qui faisait face à la garde d’honneur du marabout se trouvait un des griots d’Oumar-Penda nommé Bilali-Mody et excellent tireur. Il fit à lui seul subir de grandes pertes à l’ennemi. De même également qu’un chasseur émérite qui se nommait Tierno-Mahmadou et qui s’était embusqué sur un bastion voisin.
Les Sarracolés, furieux de voir ainsi tomber leurs hommes sous les coups d’une troupe si peu nombreuse se ruaient à chaque instant sur le tata avec acharnement et voulurent même y pratiquer une brèche. D’autres firent le tour des murailles et tentèrent vainement d’enfoncer une des portes. Une décharge générale les avait arrêtés et les avait forcés à se retirer en laissant bon nombre des leurs sur le terrain. De leur côté, les habitants de Boulébané avaient perdu 25 hommes et parmi eux plusieurs Sissibés dont voici les noms : Sega-Demba, Ahmady-Oumar, Bokkar-Oumar-Ahmady-Gaye, cousin de Boubakar-Saada et frère aîné d’Abdoul-Ahmady-Gaye.
Un groupe de 100 à 160 guerriers environ s’étaient cependant portés du côté de la poudrière d’Oumar-Penda, bien par hasard, car ils ignoraient qu’elle se trouvait dans ce quartier de la ville. Ils avaient commencé à y pratiquer une brèche et, entassés pêle-mêle, s’acharnaient à ce travail, lorsque une épouvantable détonation retentit de ce côté et un pan du tata, d’environ trente mètres de longueur, s’écroula tout à coup ensevelissant sous ses décombres la plus grande partie des assiégeants qui se trouvaient là. C’étaient deux filles d’Oumar-Penda qui, voyant tomber leurs frères et le feu pénétrer dans l’intérieur du tata de l’almamy, avaient fait sauter la poudrière et causé cet épouvantable désastre. Par miracle, elles échappèrent à la mort et ne furent même pas blessées. Abdoul-Ahmady-Gaye et ceux qui étaient avec lui sur le tata aux environs de la poudrière furent projetés violemment en dehors des murailles et n’eurent que de légères contusions. Ils furent faits prisonniers par les gens du marabout. Boulébané, privé de ses chefs, tomba aux mains de l’ennemi vers six heures et demie ou sept heures du soir. La plupart de ses habitants profitèrent de l’obscurité pour se frayer un passage à travers les rangs ennemis et se sauvèrent vers le Fouta dans l’espoir d’y rejoindre Oumar-Penda.
Toute la famille de l’almamy, celles des ministres et des principaux notables, un notable de Diamwéli nommé Nima-Niakhallé et bien d’autres qui s’étaient réfugiés à Boulébané furent faits prisonniers. Les meilleurs captifs de la couronne avaient succombé durant l’attaque. Le désastre était complet.
Cependant quelques chefs de la colonne ennemie firent relâcher Abdoul-Ahmady-Gaye et Nima-Niakhallé avant que le marabout eût connaissance de leur captivité ; car ils savaient bien que, s’il avait connu la qualité des prisonniers, il les aurait fait immédiatement exécuter.
Après ces deux faits d’armes, tous les Sarracolés et tous les Diakankés du Bondou se prononcèrent aussitôt en faveur de Mahmadou-Lamine et vinrent grossir son armée. Les Sissibés, abandonnés, se dispersèrent partout.
Le marabout resta quatre jours à Boulébané. Ses hommes les consacrèrent en réjouissances de toutes sortes et à chasser dans les environs les bœufs et les moutons du village. Le cinquième jour, au matin, il se mit en route pour Sénoudébou, qu’il trouva abandonné de ses habitants. Il y entra sans coup férir et s’installa en roi dans cette ville que l’on est habitué à considérer comme la capitale du Bondou.
Voici ce qui s’y était passé pendant ces quelques jours qui avaient suffi à Mahmadou-Lamine pour anéantir l’autorité de l’almamy et s’emparer du pouvoir.
Immédiatement après le départ de l’armée ennemie pour Diamwéli, Ousman-Gassy avait fait battre le tam-tam de guerre à Sénoudébou et rassembler ses guerriers pour aller au secours de son oncle Oumar-Penda, car il était intimement persuadé que Lamine ne manquerait pas de l’attaquer. Arrivé à deux ou trois kilomètres de Diamwéli avec environ 250 hommes, il attendit le moment où le combat allait s’engager pour tomber sur les derrières de l’ennemi. Mais, sur ces entrefaites, le fils de Sambala, roi du Khasso, Guissiry-Oussauby, qui se trouvait à Sénoudébou pour y porter les compliments de condoléances de son père à l’occasion de la mort de Boubakar-Saada et qui était tout dévoué à la cause du marabout, vint rejoindre Ousman au moment où il se disposait à attaquer les Sarracolés et lui annonça que Lamine avait divisé son armée en deux corps dont l’un devait attaquer Sénoudébou et l’autre Diamwéli. Ce qui était faux, on le sait. A cette nouvelle, Ousman-Gassy vit combien il avait été imprudent de quitter Sénoudébou. Il se hâta donc de rebrousser chemin, et ce fut environ à mi-route qu’il apprit, par un jeune captif, l’affaire de Diamwéli et la prise de Boulébané. En apprenant le désastre, tous ses hommes se débandèrent et la population de Sénoudébou, la femme favorite de Boubakar-Saada, Lallya, fille de Sambala, roi du Khasso, en tête, s’enfuit par la Falémé vers le Khasso, abandonnant à la merci du vainqueur tout ce que contenait le village. Quand donc, vers quatre heures du soir, Ousman-Gassy arriva dans la capitale, tout était désert. Il se remit immédiatement en route, traversa la Falémé avec quelques fidèles et se lança à la recherche des siens. Arrivé à Kotiéré, il ne trouva que quelques vieillards qui n’avaient pas pu suivre les fuyards et qui lui apprirent que Lallya avait fait prendre aux émigrés le chemin de Gatiari, afin de pouvoir aller coucher à Farabanna de façon à partir le lendemain matin pour le Khasso au premier chant du coq. Ousman n’eut pas de peine à deviner quels étaient les motifs qui avaient ainsi poussé Lallya à se réfugier dans le Khasso. Elle n’avait, en effet, d’autre but que de profiter des circonstances pénibles du moment pour frustrer les enfants de Boubakar-Saada de la plus grande partie de leur héritage en emmenant les captifs qui appartenaient à la succession de son mari, alors qu’elle n’avait absolument droit qu’au remboursement de sa dot. Telle était la cause de l’évacuation de Sénoudébou avant le retour d’Ousman-Gassy. De Gatiari, il suivit les traces des fugitifs, les atteignit environ à mi-chemin de Farabanna et leur fit rebrousser chemin. Malheureusement Lallya et quelques autres avaient suivi une route opposée. Revenu sur ses pas, il campa à Tourecounda, puis, se frayant un chemin à travers la brousse, il se dirigea vers la Falémé qu’il traversa au gué de Naïé et arriva le lendemain soir à Gabou, et deux jours après à Bordé. Il s’y reposa deux jours, et en passant par Allahina vint, avec sa famille, se mettre sous la protection du commandant de Bakel. « Je viens, lui dit-il, me mettre sous la protection de la France, avec toute ma famille, comme mon père l’a fait du temps d’El-Hadj-Oumar. »
Le commandant lui répondit qu’il n’avait qu’à rester dans les villages voisins de Bakel et lui conseilla de s’y retrancher derrière de solides sagnés pour pouvoir se défendre, le cas échéant.
Mahmadou-Lamine, arrivé à Sénoudébou, s’y installa et y séjourna environ trois semaines durant lesquelles des groupes nombreux de partisans lui arrivèrent sans cesse de tous les pays voisins. Il vit bientôt rangés sous sa bannière tous les mécontents, des pillards et des ambitieux désireux de faire fortune à la faveur du désordre. Bien peu étaient ceux qui s’étaient joints à lui pour la seule cause de l’Islam. Ainsi les Sarracolés du Guoy et du Kaméra furent les premiers qui répondirent à son appel. Dominés par l’envie d’élargir leur territoire du côté du Bondou, ils ne songeaient à rien moins, comme Lamine lui-même, qu’à relever leur ancien empire. Déjà, du reste, après la prise de Boulébané, et à son arrivée à Sénoudébou, le marabout avait commencé à distribuer les villages du Lèze-Bondou et du Less-Maïo entre les Sarracolés du Kaméra, et Maka-Koulonko, l’ancien allié de Boubakar-Saada, avait été nommé chef de Boulébané et du canton qui en dépendait. Un second canton était réservé au Guoy et aux Aïrankés. Le Dao-Maïo était promis à Dibaya de Sansandig, originaire comme Mahmadou-Lamine de Safalou. Les Diakankés avaient suivi les Sarracolés sous les ordres de leurs chefs Fodé-Ismaïlia et Fodé-Antioumané, et beaucoup de villages malinkés du Bambouck avaient également répondu à son appel.
Les Sarracolés du Niocolo l’avaient rejoint sous les ordres du chef de Boutiguel, et les Peuls sous les ordres de Samba-Alpha qui avait toujours été un pillard endurci. Il serait trop long d’énumérer ici tous les pays qui lui fournirent des contingents. Qu’il suffise de savoir que depuis le Diafounou au nord, la Gambie au sud, le Niani et le Fouta à l’ouest, le Khasso et le Bambouck à l’est, tous les villages lui fournirent chacun un nombre plus ou moins grand de guerriers.
Le lendemain de la prise de Boulébané, les Sarracolés du Guoy et du Kaméra, qui connaissaient parfaitement le Ferlo-Baliniama et le Ferlo-M’Bal pour les avoir souvent parcourus en dioulas et qui savaient combien les habitants en étaient riches en bétail et en or, partirent au nombre d’environ 400 pour en faire la conquête. Ils parcoururent le pays en tous sens, semant partout le meurtre et la ruine jusqu’à Ouro-Kaba et N’Dia. Ils rentrèrent à Sénoudébou avec bon nombre de prisonniers et environ 600 bœufs. Au cours de cette campagne, leur chef Sansan fut tué à Ouro-Kaba.
Pendant que ces faits se passaient au nom du marabout, celui-ci envoyait partout des émissaires pour dire aux habitants du Bondou qu’ils pouvaient sans crainte revenir dans leurs villages, qu’il ne leur serait fait aucun mal et qu’il n’en voulait qu’aux Sissibés qui les avaient toujours pillés et pressurés.
Les habitants du Ferlo-Baliniama qui n’avaient pu aller dans le Ferlo-Fouta rejoindre Oumar-Penda, et qui s’étaient contentés de se tenir seulement cachés dans la brousse et sur les bords des lacs intérieurs de leur canton furent les premiers qui répondirent à son appel. Ils lui furent présentés par le chef de Goudéry. Leur exemple fut suivi par un grand nombre d’habitants du Bondou qui vinrent à Sénoudébou faire acte de soumission. Ils saluèrent avec joie Mahmadou-Lamine, l’appelèrent le « prophète bienvenu, le grand et magnanime libérateur du peuple. Car, disaient-ils, avant ta venue le pays était mal administré par les Sissibés qui ne nous ont jamais assuré la tranquille possession de nos biens ». Ils ajoutèrent qu’il était temps que la Providence leur envoyât un libérateur pour les délivrer de ces chefs qui étaient excessivement durs pour eux. Qu’ils aient été sincères ou non, il n’en est pas moins certain que, dans la suite, ce furent les auxiliaires les plus fanatiques et les plus fidèles du marabout.
Les Malinkés se plaignaient également des mauvais traitements de Boubakar-Saada qui, sans aucun motif, leur avait fait, pendant tout son règne, une guerre impitoyable. Quant aux Sarracolés du Diafounou et du Guidimakha, c’était pour fuir la féroce domination du sultan de Ségou, Ahmadou, qu’ils avaient embrassé la cause du marabout. Un autre motif avait guidé ceux du Guoy et du Kaméra. Outre leur ardent désir de voir se reconstituer, au détriment du Bondou, l’ancien empire sarracolé, ils ne souhaitaient rien moins que de voir les Français chassés du Soudan. Leurs marabouts allaient prêchant partout que la bénédiction d’Allah était sur eux et qu’il n’avait envoyé Mahmadou-Lamine que pour les délivrer des blancs.
Du reste, dans la proclamation qu’il adressa à ses troupes à Sénoudébou, le marabout ne cacha plus ses projets : « Faisons, dit-il, la guerre aux blancs et aux Sissibés. Les Sissibés sont idolâtres puisqu’ils sont les amis des blancs. Nous ferons ensuite la guerre aux autres idolâtres. » Éloquence bien pâle comparée à celle d’El-Hadj-Oumar.
« Grisé par ses rapides succès, Mahmadou-Lamine se décide alors à pousser plus loin ses projets ambitieux.
» Pour fanatiser davantage les bandes qui l’entourent, et qui ont été, comme nous l’avons vu, principalement fournies par les populations sarracolées, pour rattacher à sa cause le reste de ces populations, les plus nombreuses et les plus riches de ces contrées, Lamine se pose en libérateur de sa race. Il leur fait part de ce qui a toujours été le but de sa vie : la reconstitution de l’empire sarracolé. « Les Sarracolés ont été assez humiliés, ont assez souffert de leur maître, dit-il. Il est temps qu’ils secouent le joug sous lequel ils sont courbés et qu’ils reconquièrent leur indépendance. »
» Mais pour permettre aux nombreux partisans, qui viennent de tous côtés grossir son armée, d’arriver jusqu’à lui, il cherche à gagner du temps par une politique artificieuse dont il est intéressant de dire quelques mots, parce qu’elle dépeint son caractère adroit et dissimulé. »
L’admirable relation du colonel Frey ajoute :
« Le marabout feint d’être affligé de ce qui est arrivé. Il reproche à Oumar-Penda et à sa famille d’avoir abandonné le Bondou, affirme que les circonstances seules ont amené les événements qui viennent de se précipiter contre son gré, en appelle aux chefs du pays et invite l’almamy lui-même à venir s’expliquer avec lui dans un palabre solennel.
» Comme on le voit, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il agissait en maître.
» Oumar, comptant sur l’appui des Français, répondit qu’il ne rentrerait à Sénoudébou que les armes à la main.
» Cependant tous les Sarracolés du pays, ceux du Guidimakha, les Diawaras et quelques villages malinkés du Bambouck ont embrassé la cause du marabout, qui se trouve bientôt à la tête de 6 à 7,000 hommes prêts à combattre pour lui.
» Son audace et son ambition croissant avec le nombre de ses partisans, il veut alors grandir l’importance de son rôle, étendre le théâtre de ses exploits. Il lui vint à l’idée de mettre à profit cette surexcitation générale des esprits, pour provoquer autour de lui une explosion de fanatisme religieux, qui gagnerait successivement toutes les autres provinces de la Sénégambie et produirait un soulèvement général contre la domination étrangère.
» Dans l’exécution de ses projets, Lamine se décerne le premier rôle : il prend le titre de mahdi de l’Occident. Déjà, se comparant à Mahomet, il avait raconté aux Noirs qu’il avait couché aux côtés du prophète, et que Mahomet n’avait que deux doigts de plus que lui, insinuant par là que son rôle serait aussi grand que le sien. Mais pour provoquer ce soulèvement, il fallait, à l’exemple du grand El-Hadj-Oumar, affirmer sa puissance par un coup d’audace, celui d’attaquer un poste français.
» Lamine sonde les esprits ; mais lorsqu’on connaît ses intentions téméraires, un mouvement de recul se produit et le nouveau prophète est abandonné par un assez grand nombre de partisans.
» Cependant il ne perd pas courage et demande encore au merveilleux de l’aider dans ses projets. Il exploite la naïveté de ses crédules adeptes. Il se procure des images d’Épinal représentant des soldats français ; il les fait voir dans une calebasse pleine d’eau : « Voilà les troupes du colonel, disait Lamine, vous allez voir ce que nous en ferons. » Il souffle sur l’eau qui se ride, s’agite fortement ; les images se brouillent, puis tout disparaît. « C’est ainsi que s’évanouira la colonne française en ma présence, » s’écrie-t-il.
Il proclame que les canons ne partiront pas et que nos fusils ne lanceront que de l’eau. Enfin, pour confirmer cette dernière prophétie, raffermir les cœurs ébranlés et achever de fanatiser ses guerriers, il imagine le miracle suivant : Il se rend un soir à la mosquée, à l’heure habituelle du salam, y récite la prière avec un profond recueillement ; après une dernière prosternation, il se retourne vers la foule et montre un baril de poudre qu’il avait fait apporter. Levant alors une torche enflammée qu’il tenait à la main, Lamine demande : « Qui veut monter au ciel ? » Un guerrier s’avance, saisit la torche et la plonge sans hésiter dans le baril qui était ouvert devant lui ; mais quelle ne fut pas la stupéfaction des assistants lorsqu’ils virent que la poudre ne prit pas feu ! Il n’en fallut pas davantage. Le bruit du nouveau prodige se répandit dans le pays. On proclama partout que, par sa puissance divine, le marabout empêcherait la poudre des canons des toubabs (blancs) de s’enflammer.
» Ces faits se passaient dans les premiers jours de mars 1886.
» Lamine se sentant à l’apogée de son prestige, n’ayant plus besoin de dissimuler, leva le masque et emmena ses contingents au pillage des environs de Bakel. » L’éloignement de la colonne française, qui opérait alors sur le Niger contre Samory, favorisait singulièrement ses projets ambitieux.
Mais le jour est proche où il va avoir à se mesurer avec les troupes françaises.
Nous ne ferons pas ici l’historique de cette lutte célèbre d’une poignée de braves au milieu des steppes soudaniennes. Nous ne pourrions que rééditer ce que le colonel Frey, qui commanda en personne cette glorieuse première campagne contre le marabout Mahmadou-Lamine, a écrit dans son remarquable livre avec une netteté et une précision de faits surprenantes. Nous ne parlerons absolument que de ce qui touche de près à l’histoire du Bondou, en rappelant autant que possible à leurs dates les événements militaires qui ont marqué cette page de notre gloire militaire coloniale.
Dès qu’il fut absolument certain du fanatisme et du dévouement à sa cause de ses partisans, Mahmadou-Lamine forma à Sénoudébou une colonne d’environ 1,200 hommes qu’il envoya le soir même à Bordé pour attaquer Ousman-Gassy qui, sur les conseils du commandant de Bakel, s’était fortement retranché dans ce village. Il lui fallait la tête du vaillant fils de Boubakar-Saada. Le lendemain matin, il expédia un nouveau contingent d’un milliers de guerriers, et le soir un second de 1,300 hommes. Ces différentes troupes opérèrent leur concentration à Gabou. Ousman, prévenu à temps, expédia toute sa famille à Bakel, ne gardant avec lui que ses guerriers. Il prit toutes ses dispositions pour se défendre avec le plus de chances possibles de succès. Les hommes du marabout n’osèrent pas l’attaquer et se contentèrent d’aller brûler le mil qui se trouvait dans les greniers du village de Gouinang et qui appartenait aux habitants de Bakel, dans le but d’affamer ce village. Délivré des gens du marabout, Ousman-Gassy se rendit à Bakel avec ses guerriers et se mit à la disposition du capitaine Lefranc, commandant le poste qui était déjà menacé.
Les bandes de Lamine revinrent alors et brûlèrent les deux villages de Bordé, Allahina et Gouinang. Dès le soir même, ils annoncèrent ces nouvelles au marabout. Celui-ci leur fit répondre d’aller camper à Kounguel et d’attendre ses ordres. Ils occupèrent le village pendant plusieurs jours, interceptant toutes les routes et inquiétant tous ceux qui s’aventuraient dans cette région. Ce fut à ce moment, le 14 mars, qu’eut lieu cette pénible affaire de Kounguel, sur les bords du marigot de Gouniam-Kolé, que la trahison de l’interprète de Bakel, Alpha-Sega, avait si bien préparée, et au cours de laquelle la vaillante troupe du capitaine Joly, des tirailleurs sénégalais, perdit son unique canon, qui tomba aux mains de l’ennemi sans avoir pu tirer un coup de canon. Ainsi se réalisait la prédiction du marabout.
On comprend qu’après cette première affaire, qui s’était terminée à l’avantage des Sarracolés, Mahmadou-Lamine n’eut pas de peine à entraîner ses bandes au siège de Bakel. Aussi le 1er avril, vers deux heures du soir, le fort et le village sont-ils simultanément attaqués par une douzaine de mille hommes que le marabout commande en personne. En vain pendant quatre jours multiplia-t-il les attaques les plus furieuses, le fort et le village résistèrent victorieusement, et le 5, les bandes des assaillants se disloquèrent non sans nous avoir fait éprouver des pertes sérieuses. « La défense de Bakel, écrit le colonel Frey, est un beau fait d’armes qui fait honneur aux officiers, à la troupe et aux contingents indigènes, traitants ou alliés qui y ont pris part. »
Lamine, malgré son échec devant Bakel, ne se désespère pas et entraîne environ 5 à 6,000 de ses partisans à l’attaque de la colonne française qui, sous les ordres du colonel Frey et des commandants Combes et Houry, venait d’infliger au Kaméra et au Guidimakha de dures leçons pour les punir d’avoir suivi le marabout. Le combat eut lieu le 19 avril 1886 à Tambo-N’Kané. Les troupes de Lamine y furent complètement défaites, et son étendard, qui porte comme devise : « Qui me voit, fuit, » tomba entre nos mains.
Poursuivi par nos colonnes, il s’enfuit vers la haute Falémé et brûle Sénoudébou, après avoir de nouveau été battu à Kydira-Tata.
Dans cet incendie, le village entier et le fort sont complètement détruits. Harcelé par la colonne du commandant Houry, il est obligé de fuir de nouveau jusqu’à Dalafine, ayant en même temps à ses trousses Ousman-Gassy avec environ 400 cavaliers qu’il était parvenu à recruter dans le Bondou et le Fouta.
Pendant que les troupes françaises pourchassaient ainsi Mahmadou-Lamine, Oumar-Penda, qui avait réussi à former une petite colonne de 300 fusils environ, à son retour du Fouta, s’avançait par l’intérieur pour lui couper la route. Il arriva à Bokolako, dans le Tiali, quelques heures à peine après son départ de ce village. Le lendemain, Oumar partait de bonne heure pour Gangali croyant y trouver le marabout ; mais lorsqu’il arriva dans ce village, il apprit que Mahmadou-Lamine avait passé la nuit à Sanoundi, et qu’indubitablement il devait être en route pour Dianna, dans le Diaka, dont les habitants lui avaient, avec empressement, offert l’hospitalité. On lui annonça en plus que, la veille au soir, Lamine avait reçu un fort contingent du Sandougou, commandé par le brigand Mahmadou-Fatouma, toujours prêt à prendre part à toutes les expéditions où il pouvait y avoir à voler et à piller.
Cependant, Oumar-Penda avait pu réussir à rassembler autour de lui des forces relativement considérables ; environ 2,000 hommes, tant fantassins que cavaliers, lui étaient venus d’un peu partout. Mais la majeure partie avait été recrutée dans le Fouta-Toro et était commandée par Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar. Ils voulaient aller attaquer le marabout à Dianna ; mais, après un long palabre, il fut décidé qu’il ne serait pas prudent de s’aventurer ainsi avec une aussi faible troupe au cœur d’un pays qui lui était absolument dévoué. Il était bien préférable de harceler les Diakankés pour les empêcher de faire leur jonction avec le marabout.
De Gangali, les contingents alliés du Bondou et du Fouta se mirent donc en route pour Kaparta et, de là, allèrent camper à Goundiourou. Bien guidés à travers la brousse par des chasseurs qui connaissaient à fond le pays, ils tombèrent sur les Diakankés à Kounamba et les firent presque tous prisonniers. Oumar-Penda fit jurer aux hommes libres de suivre désormais sa politique, et il retint les femmes et les captifs. Il ramena leur chef Fodé-Mahmadou à Kaparta, son ancien village.
Pendant ce temps, Mahmadou-Fatouma, de son côté, était parti de Dianna avec une forte colonne pour tâcher de surprendre l’almamy ; mais il ne put l’atteindre. Il se contenta alors de piller Goulongo et Dalafine (Tiali). Il détruisit le tata de ce dernier village, sous prétexte qu’il s’entendait avec l’almamy du Bondou. De là, il se rendit à Nionsonko, qu’il brûla, puis à Sansandig, sur la Falémé, qu’il détruisit et dont il fit mettre à mort le chef Fodé-Dibaya et cinq des principaux notables, qui étaient pourtant de chauds partisans du marabout. Ces hauts faits d’armes accomplis, il rentra à Dianna avec quelques captifs et quelques bœufs.
Oumar-Penda était rentré à Sénoudébou, dont le colonel, avant son départ pour la France, avait fait occuper militairement les ruines du poste par un détachement de 70 tirailleurs sénégalais et une pièce de canon. Cette petite garnison était commandée par le lieutenant indigène Yoro-Coumba, auquel était adjoint comme second l’adjudant Fougasse, de l’artillerie de marine.
Oumar ne resta que peu de temps à Sénoudébou et en repartit à la tête de quelques centaines d’hommes pour le Diaka. Le marabout ayant appris sa marche envoya contre lui Mahmadou-Fatouma qui, au lieu de se porter à la rencontre de l’almamy, alla brûler le village de Talibadji, dans le Ferlo-Niéri, alléguant comme prétexte que les habitants de ce village n’avaient pas prévenu le marabout de la marche de l’almamy. Pendant ce temps, Oumar, de son côté, s’emparait de Talicoyel, sur les bord du Niéri-Kô, et accordait la vie sauve au chef de village dans le but de s’attirer des partisans.
Dans le courant de juillet, Ousman-Gassy partit de Sénoudébou à la tête de 6 à 700 hommes venant du Bondou, du Fouta et du Niani, et auxquels vinrent se joindre les guerriers des villages bambaras du Kaméra, au nombre de 150 environ. Cette colonne passa par Ououndou-Aly (Ferlo) et alla attaquer et brûler Sabicassé, sur le Niéri-Kô, dont la population, composée de Sarracolés, avait embrassé la cause du marabout. Sabicassé fut pris la veille de Tabaski, vers onze heures du soir, et Ousman-Gassy rentra à Sénoudébou avec un grand nombre de captifs.
Quelques jours après, Mahmadou-Lamine expédiait de Dianna contre le Bondou une colonne d’environ 1,500 hommes dont il avait donné le commandement à son neveu Fâ-Kaba, à Mahmadou-Fatouma et à Mahmadou-Sanoussi. Cette colonne passa par Kaparta, Belpounegui, à l’ouest de Koussan-Almamy, entre ce village et Boggal, par Coutanabé, Boulébané, et vint surprendre Oumar-Penda à Fissa-Daro. Le village fut emporté et l’almamy du Bondou tué par des hommes même de sa suite, dit-on, que le marabout avait grassement payés pour commettre ce forfait. Son cadavre fut mutilé et sa tête portée au marabout par un cavalier de Mahmadou-Fatouma. Mahmadou-Lamine exhiba à ses troupes ce sanglant trophée pour raffermir la foi de ceux qui commençaient à perdre confiance en lui et pour bien montrer à tous qu’il avait eu raison de l’almamy du Bondou. De Fissa-Daro, la colonne de Fâ-Kaba fit un long détour à travers la brousse pour retourner à Dianna, afin d’éviter la poursuite des guerriers de Sénoudébou qui, prévenus de ce qui venait de se passer, arrivèrent trop tard pour venger leur souverain. Ils ne purent que lui rendre les derniers honneurs.
Oumar-Penda n’avait même pas régné une année. Il laissa six enfants qui sont encore vivants et résident à Allahina et à Kydira. Ce sont : Bokkar-Oumar, Ousman-Oumar, Toumané, Ciré-Bokkar, Sega-Oumar et Moussa-Yéro.