Saada-Ahmady (1886-1888).

Saada-Ahmady, fils d’Ahmady-Saada et petit-fils de l’almamy Saada-Ahmady-Aïssata, succéda à Oumar-Penda et fut reconnu par la France et les Sissibés, bien que, pendant les événements qui avaient ensanglanté le règne de son prédécesseur, il se fût montré peu dévoué à la cause du Bondou. Pendant son court règne, il fit peu pour reconquérir son autorité et ne nous seconda que mollement dans la guerre que nous fîmes à Mahmadou-Lamine pour l’en débarrasser. Tout l’honneur de ce qui se fit à ce moment-là de courageux et d’utile revient à son cousin Ousman-Gassy, qui, au cours de ces années de troubles, ne cessa jamais de se montrer le digne fils de Boubakar-Saada.

Après la défaite de Fissa-Daro et la mort d’Oumar-Penda, Ousman rentra absolument désespéré à Sénoudébou. La colonne du marabout, de son côté, avait suivi la route de Diauré et de Guéoul. Arrivée dans la plaine qui entoure ce dernier village, elle y rencontra la population de tous les villages du Ferlo-Baliniama qui avaient été reconstruits depuis la retraite de Mahmadou-Lamine à Dianna ; ses habitants, en apprenant les événements de Fissa-Daro, s’étaient enfuis et se dirigeaient vers le Ferlo-Fouta. Les hommes de Lamine ne manquèrent pas de se précipiter sur ces malheureux incapables de se défendre. Ils en tuèrent un grand nombre, emmenèrent les autres en captivité et s’emparèrent de plus de 200 bœufs. Ils rentrèrent à Dianna avec leur butin en passant par Kouddy, Badé et Bani.

Dans le courant d’août, Saada-Ahmady, le nouvel almamy qui n’avait pas encore quitté sa résidence de Samba-Médina-Gouro, expédiait son cousin Ahmady-Ciré avec 4 ou 500 hommes contre Dalafine, dans le Tiali, où s’étaient réfugiés tous les Peulhs Hamanabés, partisans du marabout. Dalafine fut pris après une opiniâtre résistance et bon nombre de rebelles y perdirent la vie. Les Bondounkés y firent environ 120 captifs, femmes et enfants, et s’emparèrent de plus de 400 bœufs.

Peu après, Mahmadou-Lamine lui-même se mit en campagne avec environ 2,000 hommes. Son objectif était Sénoudébou. Par Dalafine, Dindoudy, Bounguel et Koussan-Almamy, il arrive à Sambacolo, où son avant-garde rencontre quelques captifs d’Ousman-Gassy, partis le matin de Sénoudébou pour y chercher du mil. Les hommes du marabout les attaquèrent et leur tuèrent plusieurs des leurs, entre autres un des chefs des captifs de la couronne nommé Demba-N’Diamban. Les autres parvinrent à se dégager et à gagner Sénoudébou dans la nuit même. Ousman-Gassy, aussitôt prévenu de l’arrivée des bandes de Mahmadou-Lamine, se hâta d’en informer le lieutenant Yoro-Coumba, qui commandait le poste, et qui prit immédiatement ses dispositions pour la défense.

Depuis l’affaire de Boulébané, Ousman-Gassy avait fait entourer tout le village de Sénoudébou d’un fort sagné, où il n’avait ménagé que quatre ouvertures, l’une donnant sur la route de Boulébané, une autre sur la route de Kaïnoura, la troisième sur celle de Débou, et enfin la dernière sur celle de Bakel. Il disposa ses guerriers en conséquence et de façon à ce que chaque porte fût défendue. A l’une, il porta les captifs de Sénoudébou qu’il commandait lui-même ; à la seconde, les guerriers de Boulébané ; à la troisième, les guerriers de Sénoudébou, commandés par Ahmadou-Ciré, et enfin la quatrième était défendue par les auxiliaires sous l’autorité d’Oumar-Sané. Saada-Ahmady, qui était venu l’avant-veille de Médina-Samba-Gouro, devait rester avec la réserve et attendre les événements. Toutes ces dispositions prises, le lieutenant Yoro-Coumba fit placer une petite avant-garde à 500 mètres environ en avant de chaque porte et veilla à ce que les défenseurs ne s’endormissent pas pendant la nuit.

Mahmadou-Lamine, de son côté, après avoir dépassé Sambacolo, se dirigea directement sur Soumourdaka. A 5 kilomètres environ de ce village, il abandonna la route de Débou et se dirigea droit au nord en coupant la route de Boulébané. Il passa par l’ouest de la montagne de Kadjambiré, au sud-ouest de Sénoudébou, franchit le col du même nom tout près de Diala et, se dirigeant vers l’est, atteignit Kaïnoura presque sur les bords de la Falémé ; mais, par un hasard heureux pour les défenseurs de Sénoudébou, la nuit qui précéda l’attaque il tomba une grande pluie. Les guerriers du marabout, absolument transis par le froid, allumèrent de grands feux pour se sécher et pour sécher leurs armes. De Sénoudébou, on aperçut la fumée et on entendit quelques coups de fusil. La présence de l’ennemi fut ainsi dévoilée et l’on se tint sur ses gardes. Un homme fut mis en vigie sur un baobab situé au centre du village, et, vers onze heures du matin, il signala l’arrivée de la colonne du marabout qui s’avançait par la route de Kaïnoura. L’alarme fut aussitôt donnée et tout le monde courut à son poste.

A 600 mètres du village environ, le marabout partagea ses hommes en trois colonnes. Il en lança deux contre le village et garda la troisième en réserve. Les assiégés soutinrent brillamment le choc. Mais écrasés par le nombre, ils durent battre en retraite et la porte de Kaïnoura fut emportée. L’ennemi entra dans le village. La seconde colonne fut tenue en respect par Ousman-Gassy, et le marabout, voyant l’impuissance des siens, leur envoya sa troisième colonne en renfort.

Le lieutenant Yoro-Coumba, qui, de l’intérieur du poste, surveillait tous les mouvements de l’ennemi, jugea le moment opportun pour entrer en scène. Il répartit sa petite troupe en deux sections. Il confia le commandement de l’une à l’adjudant Fougasse et prit le commandement de la seconde. La section Fougasse devait défendre le poste au cas où il serait attaqué. Avec sa section, Yoro-Coumba courut en toute hâte au-devant des ennemis qui avaient forcé la porte de Kaïnoura et étaient entrés dans le village. Ils les rencontra à 30 mètres environ du tata de Boubakar-Saada, avec les défenseurs duquel ils échangeaient des coups de fusil. Il les attaqua vigoureusement, rompit leurs rangs, les dispersa et les chassa hors du village.

De là, Yoro-Coumba se porta immédiatement au secours d’Ousman-Gassy qui défendait la porte de Bakel. Par une belle manœuvre, le lieutenant arriva à prendre l’ennemi entre deux feux. Il ne résista pas et ses colonnes se dispersèrent dans toutes les directions et dans le plus grand désordre. Mahmadou-Lamine et les guerriers qui lui servaient d’escorte avaient déjà pris la fuite depuis environ une demi-heure. Ousman-Gassy se mit alors à la poursuite de l’ennemi avec tous ses cavaliers. Mais, à cette époque de l’année, la campagne étant complètement inondée par suite des grandes pluies de l’hivernage, les fuyards ne pouvaient s’aventurer en dehors des sentiers sans voir leurs chevaux s’embourber. Il fut donc facile aux hommes d’Ousman de faire environ 150 ou 200 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient bon nombre de personnages importants du Tiali, du Niéri, du Ferlo et du Diaka. Nous citerons particulièrement Boubakar-Diawandou, le confident de Mahmadou-Lamine, venu avec lui de Ségou, et qui était un Diawandou du Kaarta ; Mahmadou-Kana, le chef de ses griots ; Mahmadou-Sanoussy, chef de Kouddy, etc., etc. Ils furent tous fusillés le soir même.

Mahmadou-Lamine rentra en toute hâte à Dianna, suivi de ses troupes absolument démoralisées. Ses guerriers ne gagnèrent le village que par petits groupes de huit ou dix au plus, et parmi lesquels il y avait toujours quelques blessés.

L’échec du marabout devant Sénoudébou changea brusquement la face des affaires dans le Diaka et le Niéri. Les Diakankés, qui avaient en lui une grande confiance, virent avec regrets son étoile commencer à pâlir, et quelques-uns de leurs chefs quittèrent son armée en le chargeant de malédictions et en lui reprochant de les avoir trompés et de les avoir fait courir à leur perte. Enfin les Peulhs du Niéri, dont beaucoup, comme ceux de Bentenani, par exemple, n’avaient embrassé la cause du faux prophète que par peur et contraints par la force, n’attendaient, pour s’en séparer, que le jour heureux où une colonne française marcherait contre lui.

De son côté, Mahmadou-Lamine, tout en faisant secrètement ses préparatifs pour fuir, s’efforçait de les retenir en leur disant dans les palabres : « Ne craignez rien en restant avec moi, les Français ne viendront pas m’attaquer, car j’ai traité avec le colonel et le gouverneur. » Et pendant qu’il les trompait ainsi, il envoyait dans le Ouli un de ses confidents, Sourakata-Diawara, avec la mission d’aller à Toubacouta demander au chef de ce village, Dimbo, de lui donner asile dans le cas où il serait forcé de s’enfuir de Dianna. En même temps, il expédiait dans le Saloum un courrier à Saër-Maty pour lui demander de venir le seconder dans sa lutte contre les infidèles.

Sur ces entrefaites, la colonne française commandée par le colonel Gallieni, qui venait de succéder au colonel Frey, arrivait à Sénoudébou et marchait sur Dianna avec les guerriers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. L’almamy Saada-Ahmady restait toujours dans l’inaction et ne faisait preuve d’aucune énergie pour reconquérir son royaume. Il suivit cependant la colonne à Dianna. Elle passa par Soumourdaka, Sambacolo, Koussan-Almamy, Kaparta et Soutouta. Mais là, pendant qu’on cherchait un endroit favorable pour que les animaux pussent franchir le marigot qui coule dans les environs, les troupes françaises furent reconnues par des cultivateurs dont les éclaireurs n’avaient pas signalé la présence. Effrayés, ces hommes s’enfuirent et donnèrent l’éveil à quelques guerriers du marabout qui étaient campés dans le village. Quelques feux de salves les en délogèrent et ils ne tardèrent pas à prendre la fuite, les uns vers Bani-Israïla, les autres vers Dembacoli, et la plus grande partie gagna Dianna pour demander secours au marabout. Dès leur arrivée, ils le mirent au courant de ce qu’ils avaient vu. Alarmé, Mahmadou-Lamine se disposa à fuir dès que les colonnes françaises approcheraient de Dianna.

Le colonel Gallieni fit camper ses troupes à Soutouta. Après la longue marche qu’elles venaient de faire, un peu de repos leur était indispensable. Dès le lendemain, la colonne se remit en marche dans la direction de Dianna. Elle était précédée toujours dans ses mouvements des spahis sénégalais et des cavaliers bondounkés de l’almamy Saada-Ahmady. Le 24 décembre 1886, on entendit le canon vers l’est. C’était la seconde colonne qui, commandée par le chef de bataillon d’infanterie de marine Vallière, était partie de Diamou, avait traversé le Bambouck, franchi la Falémé et arrivait à jour fixe au rendez-vous. Elle était aux prises avec un fort contingent de l’armée du marabout qui occupait le village de Saroudian. Immédiatement, le colonel envoie en avant les spahis et les cavaliers du Bondou, sous la direction du capitaine Fortin, pour prêter main-forte, si besoin était, à la deuxième colonne, et en même temps, il donne l’ordre à sa colonne entière de marcher droit au canon.

Cependant, la colonne Vallière a emporté d’assaut le village de Saroudian et les deux colonnes ont fait leur jonction à Sanoundi. Les cavaliers du capitaine Fortin sont arrivés à temps pour poursuivre les fuyards et ramener quelques prisonniers qui, après avoir été interrogés, furent laissés, à leur grand étonnement, en liberté.

La route de Dianna était libre. Sans perdre de temps, par une marche forcée, on arrive le lendemain sous les murs de ce fort village, où le marabout avait passé la plus grande partie de l’hivernage. Mais tout est calme. Mahmadou-Lamine s’est enfui précipitamment la veille, dans la soirée, à la nouvelle de la prise de Saroudian. On le disait réfugié à Safalou, son village natal, à 50 kilomètres environ vers le sud. Le 25 décembre 1886, les troupes françaises entrèrent dans Dianna, où l’on trouva dans le logement même du marabout sa peau de lion, ses sandales, son coran et une grande couverture provenant de Djenné. Après avoir mis en lieu sûr les approvisionnements considérables en mil, maïs, etc., etc., que Lamine y avait entassés, Dianna fut incendié.

Le lendemain de la prise de Dianna, une petite colonne volante, composée de 200 tirailleurs environ, des spahis et des cavaliers du Bondou, était lancée, sous le commandement du capitaine Robert, à la poursuite du marabout. Elle arrive rapidement à Safalou, où elle trouve un petit détachement que le marabout y avait laissé pour couvrir sa retraite et l’en déloge aisément. Par une marche de nuit remarquable de hardiesse, elle arrive au marigot de Kagnibé, après avoir traversé le Niéri-Kô à la nage. Là elle est attaquée par le gros des troupes de Mahmadou-Lamine et par ses meilleurs talibés. La petite colonne eut à soutenir à Kagnibé l’effort le plus sérieux de cette campagne ; mais, grâce à l’énergie du capitaine Robert, du lieutenant de spahis Guérin et d’Ousman-Gassy, elle résista victorieusement à toutes les attaques, et défit complètement et définitivement l’ennemi. Quant au marabout, il avait encore échappé et fuyait à toutes brides vers Toubacouta. Le 30 décembre, la colonne Robert, épuisée de fatigue, rentrait victorieuse à Dianna, et peu après, les troupes françaises reprenaient la route de Kayes et de Diamou. Le combat de Kagnibé est un de nos plus glorieux faits d’armes coloniaux, et la campagne de Dianna peut être considérée, à juste titre, comme un des modèles les plus parfaits de la tactique militaire à suivre dans les régions à peine explorées du Soudan français.

Durant le combat de Kagnibé, Mahmadou-Lamine se trouvait à environ 8 kilomètres au sud-ouest, à Simbanou. Alarmé par les fugitifs et croyant avoir affaire à toute la colonne française, il prit aussitôt la fuite et se dirigea vers le Ouli, escorté par les contingents du Diaka, du Niéri et d’une partie du Tiali. Ces rebelles, qui naguère avaient une si grande confiance en leur prophète, le suivaient maintenant en désespérés et surtout parce qu’ils craignaient de tomber entre les mains des Français. Ils accusaient le marabout d’être l’auteur de leurs malheurs, et un chef du Niéri l’invectiva même un jour en plein palabre en ces termes : « Prophète de malheur, le jour où tu as apparu dans notre pays a été pour tout le monde un jour néfaste. »

Dans cette fuite désespérée, la frayeur du marabout et de ses hommes était telle que le moindre bruit qui se produisait dans la forêt les glaçait d’épouvante. Ainsi un jour, à peu près à mi-chemin entre Bamba-Diaka et Mountoungou, sur la route de Soudouol à Nétéboulou, un arbre mort vint à tomber tout à coup à quelques pas des fugitifs. Ils furent tellement effrayés que tous se sauvèrent dans toutes les directions, abandonnant leurs bagages et leurs femmes. Mahmadou-Lamine lui-même, affolé, piqua des deux, se sépara des siens et s’enfuit à bride abattue. Une demi-heure après seulement, on reconnut que c’était une fausse alerte. Aussitôt Sourakata, son homme de confiance, et Kissima, son cousin, se mirent à sa recherche pour le rassurer. Ils ne le trouvèrent que 5 ou 6 kilomètres plus loin, le tranquillisèrent et le décidèrent à attendre la tête de la colonne des émigrés qui marchaient à sa suite.

Le surlendemain matin, Mahmadou-Lamine arrivait avec tout son monde près de Nétéboulou, dans le Ouli. Dès la veille, il avait, dans la soirée, envoyé des émissaires au chef de ce village, Malamine-Diamé, pour lui demander l’hospitalité. Celui-ci ne voulut même pas les recevoir dans le village. Il en fit fermer les portes devant eux et leur enjoignit de retourner auprès de leur maître et de lui dire que, si jamais il mettait les pieds dans la plaine de Nétéboulou, il l’attaquerait coûte que coûte. Quelques mois auparavant, le colonel Frey, alors commandant supérieur du Soudan français, avait rencontré à Bakel un des frères de Malamine-Diamé, Mody-Moussa, et l’avait chargé de le prévenir que, pendant la campagne suivante, les Français ne manqueraient pas de marcher contre Dianna. Le marabout ne les y attendrait certainement pas et prendrait la fuite à son approche. Il pourrait donc se faire qu’il se présentât alors dans le Ouli. En conséquence, il invitait Malamine et le massa (roi) du Ouli à l’attaquer, afin de prouver aux Français que l’alliance qu’ils avaient conclue avec eux était sincère.

Repoussé de Nétéboulou, le marabout envoya auprès du massa du Ouli un cavalier pour lui demander l’hospitalité. Immédiatement un grand palabre fut tenu de nuit à Sini ou Sine, capitale du Ouli, et on hésita longuement à prendre une détermination. Les uns voulaient ouvrir les portes au marabout qui, malgré ses défaites, était encore redoutable. Les autres, au contraire, voulaient marcher à sa rencontre et le chasser du Ouli, manu militari.

Sur ces entrefaites, un des princes de la famille régnante, nommé Dally-Nianama, qui n’avait encore pris aucune part à la discussion, se leva tout à coup et, dans une courte harangue, leur démontra qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de l’indépendance du Ouli : « Que ceux qui sont prêts à mourir avec moi pour la défense du pays, dit-il, se lèvent donc. Je suis décidé à aller attaquer immédiatement Mahmadou-Lamine. Je le vaincrai ou périrai, mais qu’on sache bien que les membres de la famille royale qui craindront de prendre part à ce combat seront à jamais exclus du trône du Ouli, si nous sommes assez heureux pour remporter la victoire. » Ces paroles hardies relevèrent le courage des assistants, et tous, sans exception, jurèrent de courir sus au faux prophète. Aussi quand, vers minuit, Dally-Nianama monta à cheval et sortit de Sini, fut-il suivi par tous les guerriers du village, commandés par Sarra-Baly, fils aîné du massa, et auxquels s’étaient joints ceux de Makadian-Counda, que commandait en personne le chef de ce grand village, Penda-Mahmady.

Dally-Nianama vint alors camper avec ses hommes dans la plaine de Faro-Talel. Réveillés de bonne heure, le lendemain matin, par le tabala (tam-tam de guerre) du marabout qui avait passé la nuit dans la plaine de Nétéboulou, les guerriers du Ouli se levèrent rapidement et, au son de leurs tams-tams de guerre, marchèrent hardiment à sa rencontre, pendant que les hommes de Nétéboulou, sous la conduite de Malamine-Diamé, attaquaient l’ennemi par derrière. Le combat dura une heure et demie environ. Les bandes du marabout furent complètement défaites. Ses guerriers s’enfuirent dans la brousse en laissant 150 des leurs environ sur le champ de bataille et à peu près autant de blessés. Le nombre des captifs qui tombèrent entre les mains des guerriers du Ouli fut énorme, et chaque homme n’en eut pas moins de 10 pour sa part.

Mahmadou-Lamine n’avait pas attendu l’issue du combat pour prendre la fuite. Escorté par quelques cavaliers qui protégèrent sa retraite, il chercha un refuge sur la montagne que l’on voit au sud-ouest de Nétéboulou, et de là assista en simple spectateur à la défaite de ses troupes. Il y resta la plus grande partie de la nuit, et ce ne fut qu’au point du jour qu’il quitta sa retraite. Il longea alors la rive droite de la Gambie, passa entre Biroufou et Passamassi et alla chercher un refuge à Toubacouta auprès de son ami, le chef de ce village, Dimbo, fils du marabout Simotto-Moro, le fondateur de Toubacouta.

L’histoire de ce marabout est assez curieuse et mérite d’être racontée ici.

Vers 1869 ou 1870, le marabout Simotto-Moro (Moro en mandingue veut dire marabout) avait émigré de la rive gauche de la Gambie, du marigot de Simotto-Ouol, qui se jette dans ce fleuve près du village de Oualiba-Counda, dans le Fouladougou, situé à environ 3 kilomètres au sud-ouest de Gabou-Teguenda. Il avait acquis une grande renommée dans le village qu’il venait de quitter, et beaucoup d’adeptes lui étaient venus des autres villages du Ghabou. Aussi ne tarda-t-il pas à éveiller la méfiance du roi du pays, Alpha-Molo, père de Moussa-Molo, le souverain actuel du Fouladougou. Alpha-Molo résolut d’en finir avec cet agitateur et de s’emparer de sa personne ; mais le marabout, instruit de ce qui se tramait contre lui et ne se sentant plus en sûreté dans son village, traversa la Gambie à la tête de 5 ou 600 de ses compatriotes et vint demander au massa du Ouli de lui donner l’hospitalité. Celui-ci l’autorisa à s’établir là où il lui plairait sur le territoire auquel il commandait. Depuis longtemps déjà le vieux marabout avait remarqué de fertiles terrains sur les bords du marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou. Ce fut là qu’il résolut de construire son village, et le Massa-Ouli lui envoya même son frère Penda-Mahmady avec 400 hommes pour l’aider dans ce travail. Durant quinze jours environ, les hommes du massa et ceux de Simotto-Moro travaillèrent avec acharnement à édifier un solide sagné, pour lequel ils furent obligés d’abattre une quantité considérable d’arbres dans les environs. Ce sagné fut entouré d’un fossé extérieur et d’un fossé intérieur, larges de 3 mètres et d’une profondeur de 2 mètres à 2m50 environ.

En sûreté à l’abri de cette solide enceinte, le vieux marabout continua à recevoir des populations des pays riverains de la Gambie des cadeaux de toutes sortes, et partout il n’était connu que sous le nom de Simotto-Moro, du nom du marigot de Simotto-Ouol, dont il venait de quitter les bords. Sa renommée s’étendait au loin et son influence était grande. Aussi ne tarda-t-il pas à profiter de ces avantages pour chercher en maintes occasions à en imposer à son trop confiant suzerain, le massa du Ouli. Celui-ci, d’ailleurs, comme tous les idolâtres, avait pour le marabout un grand respect mélangé d’une crainte profonde. Il n’osa jamais l’évincer ni contrecarrer sa propagande. Ce fut une grande faute, comme on le verra plus loin.

Les choses restèrent cependant ainsi jusque vers 1875, époque à laquelle Ousman-Gassy organisa dans le Ferlo-Bondou une petite colonne et marcha contre le village du vieux marabout. En arrivant dans la plaine de Toubacouta, quand il se fut rendu compte de l’importance des défenses du village, il reconnut, mais trop tard, que ses forces étaient insuffisantes pour s’en emparer. Il se contenta donc, par bravade, de faire caracoler ses chevaux jusque sous les murs de la place, échangea avec les défenseurs quelques coups de fusil et se retira en emmenant une vingtaine de prisonniers qui, à son approche, n’avaient pas eu le temps de regagner le village. Il traversa alors la Gambie et alla dans le Fouladougou offrir ses services et ses guerriers à Moussa-Molo, qui avait à réprimer une grave révolte de presque toute la partie ouest de son pays.

De son côté, Massa-Ouli envoya des émissaires à Sénoudébou pour se plaindre à Boubakar-Saada, à l’instigation de Simotto-Moro, du préjudice qui avait été causé par Ousman-Gassy à Toubacouta, et pour lui demander une juste réparation. Boubakar n’accorda rien, et de ce moment Simotto conçut pour l’autorité du massa un profond mépris, et pour l’almamy du Bondou une haine profonde. Il n’eut plus dès lors qu’une seule pensée, qu’un seul désir : c’était de tirer une vengeance éclatante de l’affront qu’il venait de recevoir. Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés.

Vers la fin de 1876 ou au commencement de 1877, les marabouts Mour-Seïny et Biram-Cissé, lieutenants de Mahmadou-Dadi, roi du Saloum, qui venait de soumettre à son autorité la plus grande partie du Niani-Mandingue, levèrent une colonne de 2 à 3,000 hommes et marchèrent contre le Ouli, et si le marabout Simotto-Moro ne leur donna pas de guerriers pour les seconder, du moins il leur donna tous les renseignements nécessaires pour faciliter leurs entreprises. Et, en effet, grâce à ses indications, Médina, qui était alors la capitale du Ouli, tomba dans les mains des envahisseurs. Le massa ne put s’enfuir et échapper au massacre qu’avec une faible partie de la population. Malgré cet échec, ses guerriers ne perdirent pas courage. Pendant la nuit, alors que les vainqueurs se livraient à la joie de la victoire, Penda-Mahmady et Dally-Nianama, frères du massa, réussirent, non sans peine, à rallier 200 ou 300 de leurs hommes avec lesquels ils allèrent s’embusquer au gué de Paqueba, sur le Sandougou, afin de couper la retraite à l’ennemi. Le surlendemain matin, Mour-Seïny et les siens se présentèrent au gué. Au moment où ils allaient prendre leurs dispositions pour le traverser, les guerriers du Ouli se levèrent vivement et les reçurent par une fusillade bien nourrie. Les hommes de Mour-Seïny se remirent promptement de leur surprise et purent reprendre l’offensive. Ils engagèrent alors avec les troupes du Ouli un combat meurtrier qui dura près de trois heures. Le Ouli, accablé par le nombre, ne put résister plus longtemps. Ses guerriers lâchèrent pied et s’enfuirent en laissant sur le terrain un grand nombre des leurs tués ou blessés. Dans la journée, ces derniers furent exterminés sans pitié par les Ouolofs de Mour-Seïny.

Le Ouli, dans cette journée, perdit plusieurs de ses meilleurs guerriers, au nombre desquels se trouvaient 6 princes de la famille régnante, environ 10 ou 12 captifs de la couronne et 50 à 60 hommes.

Mour-Seïng rentra triomphalement à Koussalan, après avoir ravagé tout le Ouli et satisfait ainsi la vengeance du marabout du Simotto.

A la nouvelle de la défaite du massa, on fit de grandes fêtes à Toubacouta, et l’on s’y réjouit ouvertement des malheurs qui venaient de fondre sur les infidèles, comme le marabout avait l’habitude d’appeler ses bienfaiteurs. Mais la reconnaissance n’a jamais été, comme on le sait, le fait des dévots, et des musulmans en particulier.

A la mort de Simotto-Moro, survenue en 1880 ou 1881, son fils aîné, nommé Dimbo, lui succéda comme chef de Toubacouta. Il avait hérité de son père de la haine que ce dernier avait vouée aux Oualiabés du Ouli et aux Sissibés du Bondou. Jusqu’en 1887, il n’y eut aucune hostilité ni d’un côté ni de l’autre. Après la prise de Dianna, lorsque le marabout Mahmadou-Lamine s’enfuit devant la colonne du colonel Gallieni et les troupes du Ouli, Toubacouta était le seul village où ce rebelle pût se réfugier. Aussi, malgré nos conseils et nos avis, y fut-il reçu à bras ouverts par son chef Dimbo.

Du jour où le marabout se fut retiré à Toubacouta, ce village devint le refuge de tous les brigands et de tous les rebelles du Niani, du Sandougou et de tous les pays mandingues riverains de la Gambie et du Saloum. Cet état de choses ne pouvait durer ainsi sans exposer les pays qui s’étaient rangés sous le protectorat de la France à devenir encore la proie des attaques des bandes de Mahmadou-Lamine.

Le colonel Gallieni comprit bien la situation. Mais il lui était impossible d’y remédier pour le moment, car il avait besoin de toutes les troupes dont il disposait pour se rendre sur les bords du Niger où sa présence était devenue indispensable. Il dut donc remettre à la campagne suivante l’expédition qui était devenue nécessaire pour débarrasser le pays d’un agitateur aussi dangereux que Mahmadou-Lamine. Mais il fallait, avant tout, mettre nos alliés à l’abri de ses attaques, et leur permettre de cultiver, pendant l’hivernage qui approchait, leurs lougans en toute sécurité. Il décida donc, en conséquence, qu’une colonne volante serait concentrée en un point qui serait ultérieurement choisi, pour surveiller de près les menées du marabout.

Il expédia, à cet effet, le lieutenant indigène de tirailleurs sénégalais Yoro-Coumba dans les pays riverains de la Gambie, avec la mission de nouer des relations avec les habitants et de tenter de les détacher de la cause du marabout, que beaucoup d’entre eux, surtout les Mandingues, musulmans fanatiques, avaient embrassée avec enthousiasme.

Yoro-Coumba s’acquitta avec soin et succès de cette délicate mission, et il put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda, sur les bords de la Gambie à une journée de marche de Toubacouta, après avoir parcouru le pays de Gamon, le Tenda et la plus grande partie du Ouli. Dans ce voyage dangereux de reconnaissance, le brave lieutenant n’était accompagné que de 10 tirailleurs et de quelques cavaliers du Bondou qu’Ousman-Gassy commandait. Le prince sissibé Abdoul-Séga, le chef actuel de Koussan-Almamy, lui avait été adjoint comme secrétaire. Quant à Saada-Ahmady, l’almamy du Bondou, il n’avait cru devoir accompagner la petite colonne que jusqu’à Nétéboulou, à une étape de Sini, capitale du Ouli. Il commençait déjà à pratiquer cette politique à double face dont un an plus tard sa déposition devait être la conséquence inévitable.

Yoro-Coumba revint à Sini dans la dernière quinzaine d’avril 1887, et là, il reçut du commandant supérieur du Soudan français l’ordre de se replier sur le Bondou, où il devait choisir, non loin du Niéri-Kô, l’endroit où serait concentrée la colonne volante qui devait, pendant l’hivernage, opérer dans la région et surveiller le marabout. Il devait, en plus, y accumuler le plus de mil et de riz possible pour pourvoir à la nourriture des troupes indigènes qui allaient y séjourner plusieurs mois. S’inspirant des instructions qui lui avaient été données, il choisit dans ce but le village important de Bani-Israïla, dans le Diaka, situé à peu de distance du Niéri-Kô, dans une position exceptionnelle, et dont les habitants, musulmans fanatiques, avaient pour la plupart suivi le marabout dans sa fuite.

Au cours de sa mission, Yoro-Coumba était arrivé à y faire revenir la plus grande partie de ceux qui s’étaient réfugiés dans le Tenda, le pays de Gamon et à Damentan où ils n’attendaient qu’un moment opportun pour rallier à Toubacouta le drapeau du marabout.

Dans la première quinzaine de mai 1887,1e capitaine Fortin, de l’artillerie de marine, fut nommé par M. le Commandant supérieur du Soudan au commandement de la colonne volante du Diaka, avec mission de s’établir à Bani-Israïla et d’y construire un poste provisoire, afin de pouvoir donner à ceux des habitants qui y étaient revenus une sécurité complète et d’y attendre paisiblement le moment où les chemins seraient redevenus praticables pour exécuter l’expédition décidée contre Toubacouta et en finir avec le marabout.

Fortin se rendit donc à Bani-Israïla et procéda immédiatement à la construction d’un camp retranché dont on voit encore les vestiges et qui se trouvait situé à 5 ou 600 mètres environ au sud-est du village, sur une petite éminence d’où on pouvait aisément surveiller la plaine entière. Ce camp était assez vaste pour pouvoir abriter la garnison et, en cas d’attaque, donner refuge à la population du village.

La garnison de ce petit fort se composait de la 3e compagnie de tirailleurs sénégalais, commandée par le lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Yoro-Coumba qui venait de terminer sa mission. Une pièce de canon servie par des tirailleurs la défendait. Dans l’intérieur, on avait élevé des cases en pisé pour loger les officiers, les soldats européens, les chevaux et les mulets et pour servir de magasins et de poudrière. Le parc à bestiaux et le village des tirailleurs étaient placés sur le plateau en arrière de la gorge de l’ouvrage.

A défaut de médecin, la direction de l’ambulance fut confiée à M. le pharmacien de 2e classe Liotard. Deux interprètes, dont l’un était notre ami Abdoul-Séga, devaient seconder le capitaine dans ses rapports avec les populations voisines.

Le séjour de Bani-Israïla pour des Européens arrivés depuis peu de France était loin d’être bienfaisant. Ils ne s’y acclimataient que difficilement. Aussi la petite garnison blanche y paya-t-elle un large tribut aux fièvres et aux maladies auxquelles nous sommes si souvent sujets dans les pays chauds. Néanmoins, il n’y eut pas à déplorer de décès pendant cette période si insalubre de l’hivernage.

Pas un arbre ne protégeait de son ombre le campement. Un marigot voisin l’empestait, pendant les pluies, de ses miasmes pernicieux. Ce marigot, c’est celui de Goundiourou, qui coule dans la direction est-ouest, à 1 kilomètre environ au nord du poste, et vient se jeter dans le Niéri-Kô, à 7 ou 8 kilomètres environ à l’ouest de Bani-Israïla. Enfin, si cet endroit malsain était bien choisi au point de vue de la défense, il présentait encore d’autres avantages sérieux en pareille circonstance. On se trouvait aussi loin des cases des Diakankés, et les tirailleurs du poste ne pouvaient fréquenter que rarement avec le village. Ainsi furent évités tous les ennuis si fréquents au Soudan à la suite des rapports des tirailleurs avec l’élément civil.

A ce moment-là, le Bondou offrait peu de ressources pour subvenir aux besoins de la garnison de Bani. Le Diaka et le Niéri étaient presque complètement dépeuplés, et le capitaine fut obligé d’aller chercher au loin ce qui lui était nécessaire pour nourrir ses animaux et pour approvisionner ses troupes.

Fortin profita de son inaction forcée à Bani pendant la saison des pluies pour entamer et entretenir des relations suivies avec les chefs des différents pays riverains de la Gambie. Nous verrons plus loin comment il parvint ainsi à rendre toute fuite du marabout impossible au moment où la colonne française viendrait à marcher contre Toubacouta.

Le capitaine savait que dans la dernière quinzaine de juillet, le Niéri-Kô n’est plus guéable. Grossi par l’apport de nombreux cours d’eaux du Niéri, du Bondou et du Diaka, il déborde alors, et comme il n’y avait ni pont ni embarcations pour le traverser, le moment approchait où on ne pourrait plus le franchir. Il serait alors absolument impossible à la garnison de Bani de se porter vers l’ouest si, par hasard, le marabout venait à attaquer quelques-uns de nos alliés de cette région. Fortin remédia à cet état de choses qui pouvait devenir grave, selon les circonstances, en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec une centaine de cavaliers et 200 fantassins auxiliaires pour prêter main-forte au massa en cas de besoin. Ousman alla camper à Sini, la capitale de ce petit état malinké.

Cependant, Mahmadou-Lamine à Toubacouta recrutait sans cesse de nouveaux partisans. D’abord accueilli avec méfiance, il n’avait pas tardé à fanatiser absolument ses hôtes. Son titre de pèlerin, les miracles qu’il ne cessait de faire pour les besoins de sa cause lui attirèrent rapidement la vénération des naïves populations dont il exploitait sans vergogne la crédulité. Donc, en peu de temps, Toubacouta devint à la fois un véritable repaire de bandits et un centre fanatique de prosélytisme musulman. Il se passa alors sur la Gambie ce qui s’était passé dans le Haut-Sénégal. De même que les populations sarracolées s’étaient levées à la voix de Mahmadou-Lamine, de même les populations mandingues accoururent en foule se ranger sous sa bannière. C’est ainsi que l’on vit accourir la plupart des chefs du Niani-Padjine et du Niani proprement dit, entre autres Fodé-Gadially, Sountoukoma, chefs de County ; Birahima-Tendy, chef de Iona, et le plus puissant de tous, Mahmadou-Fatouma, qui avait déjà combattu à ses côtés et qui venait de s’installer en maître dans le Sandougou après en avoir chassé les souverains légitimes. Il lui vint même des partisans du Rip et du Saloum qui lui furent amenés par Biram-Cissé et Mour-Seïny, dont la colonne du colonel Coronnat venait de disperser les bandes. En peu de jours enfin, il se vit à la tête de 4 ou 5,000 hommes. Ce n’était plus le tremblant fugitif de Dianna qui était venu implorer l’hospitalité de Dimbo, chef de Toubacouta, à la tête des quelques talibés sarracolés qui lui étaient restés fidèles. C’était un véritable chef de guerre avec lequel il faudrait compter et qui pourrait nous causer de sérieux embarras.

Voyant ainsi ses forces augmenter sans cesse et son étoile briller d’un nouvel éclat, Lamine ne tarda pas à vouloir essayer sa puissance. Il n’était pas homme à avoir oublié la réception qu’il avait reçue dans le Ouli, et son premier soin fut d’en tirer une vengeance éclatante. Donc il se met de nouveau en campagne. Dans les premiers jours d’octobre il quitte Toubacouta avec une colonne de 7 à 800 hommes, longe le Sandougou qu’il traverse à Paqueba, passe à Colibentan, campe pendant quelques jours à Makacoto, retraverse le Sandougou, séjourne quelque temps à Licounda et de là, par une marche de nuit, vient tomber, vers sept heures du matin, sur Nétéboulou qu’il investit aussitôt. On se rappelle que le chef de ce village, Malamine-Diamé, n’avait pas voulu le recevoir lors de sa fuite de Dianna, et c’est de ce refus dont le marabout avait à cœur de se venger.

De sept heures à onze heures du matin il tenta de prendre Nétéboulou d’assaut. Les défenseurs, conduits par leur chef, repoussèrent vaillamment toutes ses attaques. Mais le feu ayant pris dans le village, les habitants sortirent en foule par la porte de Sini. Beaucoup de défenseurs avaient été déjà mis hors de combat. Antioumané, frère de Malamine, avait reçu quatre blessures et gisait inanimé dans la cour de sa maison. Quarante-cinq captifs du chef avaient été mortellement frappés. Enfin, au moment où les habitants s’enfuirent pour échapper aux flammes, Malamine, courant après eux pour les retenir et pour ranimer leur ardeur, tomba frappé à mort après s’être courageusement défendu. Peu après, le village tomba aux mains de l’ennemi. Une des femmes de Malamine, Diénéba-Ahmady, sœur de Saada-Ahmady et nièce de Boubakar-Saada, fut faite prisonnière par les hommes du marabout. Contrairement aux coutumes du Soudan, il la fit égorger ainsi que ses trois enfants, le soir même de la prise de Nétéboulou.

Mahmadou-Lamine, sa vengeance accomplie et satisfaite, rentra alors à Toubacouta, qu’il quitta de nouveau une vingtaine de jours après pour venir attaquer Sini, la capitale du Ouli, où se trouvait Ousman-Gassy avec ses guerriers.

Informés par leurs espions de la marche du marabout, Ousman et le massa prirent en toute hâte leurs dispositions pour se défendre vigoureusement. Dès le lendemain du jour où ils avaient été ainsi prévenus, vers onze heures du matin, un homme qui veillait du haut des murs du village signala la présence de l’ennemi. Le tam-tam de guerre fut aussitôt battu et les chevaux sellés en un instant ; les fantassins descendirent en hâte dans le fossé qui entourait le sagné et l’on attendit tranquillement. L’ennemi ne tarda pas à se présenter devant la face ouest du village. Quelques hommes d’Ousman-Gassy et ceux du Massa-Ouli sortirent alors à sa rencontre et dirigèrent sur ses colonnes un feu bien nourri qui fut couronné de succès. Les assaillants, après avoir échangé avec eux une vive fusillade qui dura environ une demi-heure, lâchèrent pied et se sauvèrent en toute hâte en laissant bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Les blessés furent achevés par les assiégés, qui rentrèrent en grande pompe et au son du tam-tam dans leur village.

Cependant Mahmadou-Lamine ne se découragea pas, et quelques jours après il quittait de nouveau Toubacouta avec 8 à 900 guerriers, cavaliers et fantassins et marchait de nouveau contre le Ouli. Il vint camper à Canapé, qui était alors en ruine, et s’avançait jusque sous les murs de Sini, qu’il n’osa pas attaquer. Revenant alors sur ses pas, il vint attaquer Makadian-Counda où se trouvait alors Penda-Mahmady, frère du Massa-Ouli. Pendant cinq heures le village se défendit de son mieux. Mais les hommes du marabout, ayant défoncé une des portes du sagné, pénétrèrent dans l’enceinte, et le village fut sur le point d’être emporté. Croyant la situation désespérée, Penda-Mahmady fit ouvrir les barils de poudre qui lui restaient et en versa le contenu devant lui, bien décidé à se faire sauter plutôt que de tomber vivant entre les mains du marabout. Les hommes de ce dernier avaient déjà fait sortir 200 prisonniers du village et tout enfin semblait absolument perdu, quand tout à coup on entendit un sourd roulement dans le lointain. C’était Ousman-Gassy qui arrivait au secours du village assiégé avec ses guerriers et ceux de Sini et qui faisait battre le tam-tam de guerre. Mahmadou-Lamine allait être cerné par les cavaliers d’Ousman lorsqu’il s’enfuit à toutes brides vers Canapé. Ses hommes le suivirent en désordre. Quant à ceux qui étaient parvenus à pénétrer dans le village, ils y furent tous massacrés ou faits prisonniers. Ceux qui furent pris vivants furent amenés devant Ousman-Gassy, qui se trouvait devant la face est du village, et par son ordre immédiatement fusillés. Ce fut une épouvantable tuerie, et aujourd’hui encore on peut voir non loin de Makadian-Counda, à quelques portées de fusil des remparts, à l’est, les ossements des talibés du marabout que le temps a blanchis. Mahmadou-Lamine perdit plus de 500 hommes dans cette affaire.

Quant au marabout et aux guerriers qui l’accompagnaient, ils furent poursuivis jusqu’à Soutouko, village qui se trouve à 35 kilomètres environ au sud de Makadian-Counda. Ousman-Gassy rentra le soir même à Sini, vers neuf heures, après avoir pris à l’ennemi une vingtaine de chevaux et fait encore une cinquantaine de prisonniers.

Lamine rentra à Toubacouta, heureux d’avoir échappé à un ennemi dont il savait ne devoir jamais attendre aucune pitié. Quelques jours après il expédia, dit-on, un émissaire au gouverneur du Sénégal, à Saint-Louis, afin d’entamer des négociations ; elles n’aboutirent pas.

Pendant que ces événements se passaient dans le Ouli, le capitaine Fortin négociait avec le roi du Fouladougou, Moussa-Molo, et arrivait à le décider à établir des postes militaires tout le long de la rive gauche de la Gambie, depuis le Kantora jusqu’à Mac-Carthy, afin de couper toute retraite au marabout dans le cas où Toubacouta pris, il parviendrait à s’échapper. Il écrivit au chef de Dougousine, Silly-Penda ; au chef de Diambour, Massa-Ali, et à celui de Coutia de réunir leurs guerriers au premier signal afin de barrer la route à Mahmadou-Lamine s’il venait à s’enfuir vers le Kalonkadougou. Enfin il donna les mêmes instructions à Ousman-Celli, à Oualia, à Maka-Cissé, chef de Dinguiray, à l’alcati de Koussalan et à tous les chefs torodos et ouolofs du Niani dans le cas où l’ennemi se dirigerait vers l’ouest.

Après avoir pris toutes ces dispositions, Fortin n’attendit plus pour agir que d’avoir reçu les renforts qui lui étaient annoncés de Kayes et les instructions du commandant supérieur.

Le 25 novembre, la colonne de la Gambie était complètement concentrée et formée à Bani. Elle était composée de deux compagnies de tirailleurs sénégalais, commandées par les lieutenants Chaleil, Poitout, Pichon et Renard, et formant un total d’environ 250 hommes armés de kropatscheks avec 200 cartouches par homme, et d’une section d’artillerie de 80 millimètres, commandée par le lieutenant Le Tanhouëzet. Enfin le Dr Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, était nommé médecin-major de la colonne expéditionnaire, et le lieutenant Levasseur était attaché à l’état-major du commandant. Quant à la cavalerie, elle était constituée par les guerriers du Bondou, sous les ordres d’Ousman-Gassy.

Le 28 novembre, à quatre heures du soir, la colonne partait de Bani pour Toubacouta. Il s’agissait maintenant de marcher rapidement et dans le plus grand secret afin de surprendre l’éternel fuyard et d’arriver devant Toubacouta avant que l’éveil fût donné. On savait que le marabout, sur des bruits vagues de mouvements de troupes dans le Bondou, avait aussi concentré tout son monde à Toubacouta où, comme à Dianna, l’année précédente, il avait été élevé d’importantes fortifications.

Une garnison de quelques hommes seulement est laissée à Bani pour établir les communications avec Sénoudébou et Bakel.

Le soir, on bivouaque à Bentenani. Le surlendemain on arrive à Goubaïel, sur les bords du Niéri-Kô, que l’on traverse sur un pont qu’il fallut faire de toutes pièces et qui existe encore. Le 1er décembre on est à N’Garioul, le 2 à Godjieil, le 3 à Tambacounda, le 4 à Baricounda, le 5 à Sini, le 7 on tourne le gros village de Barocounda qui est occupé par un contingent d’environ 300 hommes, presque tous talibés du marabout. Enfin le 8, par une marche hardie et remarquable en tous points de tactique militaire, on arrive devant Toubacouta qui est immédiatement investi à sept heures du matin. Le bombardement commence aussitôt, et dès que le feu de l’ennemi est éteint et que Fortin juge le moment opportun, il donne le signal de l’attaque. « L’attaque, dit le colonel Gallieni dans son remarquable livre : Deux Campagnes au Soudan français, 1886-1888, est brillamment conduite par Ousman-Gassy qui se montre le digne fils du roi Boubakar-Saada. La colonne pénètre dans le village, accueillie par le feu nourri des derniers défenseurs de Toubacouta. Ceux-ci luttent avec acharnement, et en moins de quelques minutes les assaillants ont une vingtaine de tués et autant de blessés. Mais cernés et acculés par l’incendie, les talibés finissent par jeter leurs armes et se rendent à discrétion. On s’informe de suite du marabout. Hélas ! cet éternel fuyard avait encore échappé. »

Voici ce que, d’après le même auteur, on apprit au capitaine Fortin : Mahmadou-Lamine avait reçu avis de la marche de la colonne le 7 décembre vers six heures du soir. La nouvelle lui était parvenue par un courrier du village de Gamon qui avait fait un grand détour par le Tenda. Toutefois ce renseignement n’avait pu lui indiquer la position exacte des troupes françaises. Il savait seulement qu’une colonne était partie de Bani pour l’attaquer. Vers huit heures du soir, le même jour, il sut que des mouvements de troupes étaient signalés du côté de Oualia et de Paqueba, le long du Sandougou, mais qu’aucun blanc n’avait encore paru dans cette direction. Le 7 au soir le marabout ignorait donc que le capitaine Fortin était campé à une dizaine de kilomètres à peine, entre son poste avancé de Barocounda et Toubacouta. Mais il préparait sa fuite, croyant d’ailleurs avoir beaucoup de temps devant lui. Toutefois, comme il s’était engagé par serment à défendre sa place d’armes, dans le cas où les Français viendraient l’attaquer, il avait peur, s’il dévoilait la vérité, d’être retenu de force. Aussi avait-il réuni tous les notables du village pour leur annoncer qu’il allait combattre les Torodos du Niani, qui venaient de s’installer dans les villages du Sandougou. Il ne prit avec lui que 100 de ses talibés, alla camper sur la rive droite du marigot de Douga, à 500 mètres à peine de Toubacouta. Là, il avait passé la nuit et avait dû s’enfuir par la route de Oualia au premier coup de canon. Les blessés et prisonniers interrogés n’en savaient pas plus long.

Les pertes subies par le marabout à Toubacouta étaient énormes ; le village et ses abords, le marigot et les pentes de la rive droite étaient jonchés de cadavres. Beaucoup de blessés étaient, en outre, allés mourir dans la brousse à 2 ou 3 kilomètres de là. Presque tous les lieutenants de Mahmadou-Lamine avaient été tués : son cadi, Ahmady-Boré, qui avait organisé et présidé le premier palabre secret de Balou, où les Sarracolés avaient décidé de se soulever contre les Français ; son ministre, Sourakata-Diawara, qui avait surpris, avant toute déclaration d’hostilité, la garnison de Bakel sortie pour aller surveiller le village insoumis de Yaféré, sur le Sénégal ; les principaux chefs talibés qui avaient pris la part la plus active au siège de Bakel et au pillage de nos comptoirs, etc.

De notre côté, nous comptions une cinquantaine de victimes, presque toutes parmi les auxiliaires du Bondou et du Ouli. Nos tirailleurs avaient trois ou quatre hommes hors de combat. Pas un soldat européen (il est vrai qu’ils se réduisaient à quelques canonniers et aux gradés des compagnies de tirailleurs) n’avait été atteint.

Le frère du chef de Toubacouta, Fodé-Bâ, fut tué par un homme de la suite de Malick-Touré, l’almamy du Bondou.

Le désastre était complet, il est vrai, pour le marabout ; mais il fallait à tout prix s’emparer de lui, car il aurait fallu recommencer la lutte la campagne suivante. Toubacouta pris, Fortin, bien que Lamine eût déjà plus de cinq heures d’avance, lança à sa poursuite tous les cavaliers auxiliaires dont il disposait.

Le 9 décembre, à six heures du soir, Moussa-Molo, roi du Fouladougou, débouche sur le champ de bataille de Toubacouta avec une armée de 2,000 guerriers. Fortin le lance à la poursuite du marabout, sachant bien que celui-ci n’échapperait pas et que, mort ou vivant, Moussa-Molo s’en emparerait.

Mahmadou-Lamine, en quittant Toubacouta, s’était sauvé à bride abattue vers le Sandougou. Il espérait bien, grâce à ses 100 talibés, en forcer les passages. Il se présente devant Oualia ; notre allié, Ousman-Celli, l’en chasse à coups de fusil. Il continue alors sa route vers le nord et veut forcer le gué de Paquéba ; mais là Maka-Cissé, avec les Torodos du Niani, l’oblige à rebrousser chemin. Toutefois, les hommes chargés de garder la route de Colibentan ont fait défection. La route est libre. Lamine franchit le Sandougou et se renferme dans le village de Maka, où il va attendre les événements et essayer de se défendre. Ce retard le perd. Le 9 au soir, les contingents du Ouli et du Bondou sont dirigés sur Maka, pendant que Moussa-Molo est lancé sur la rive droite de la Gambie pour lui couper la retraite.

Cependant, dans la soirée du 9, les auxiliaires du Bondou et du Ouli, arrivés devant Maka, en sont chassés par les talibés. Mais le chef du village ne veut pas garder un hôte aussi encombrant plus longtemps, et le chasse aussitôt de ses murs. Il prend alors la route du sud. Repoussé successivement de Cissé-Counda, de Countiao, Carantaba, Counting, Iona, il arrive, exténué de fatigue, dans le petit village de N’goga-Soukota. A peine y est-il installé qu’arrivent Moussa-Molo et ses cavaliers. Le village est cerné et les talibés, attaqués à la fois par les habitants et les contingents du Bondou, du Ouli et du Fouladougou, vendent chèrement leur vie. Enfin, Mahmadou-Lamine, blessé à la cuisse d’un coup de sabre par un Bondounké, est fait prisonnier. Porté en civière, il succombe à Counting de ses blessures. Les habitants de ce village qui, en secret, tenaient pour lui, réclament son corps, qu’ils veulent soustraire aux profanations de ses ennemis. Moussa-Molo refuse. Il fait laisser le cadavre sur la civière, et ordonne à son griot de confiance de le transporter jusqu’au camp français. Lui-même prend les devants pour annoncer l’heureuse nouvelle.

Mais ce cadavre entre bientôt en putréfaction ; le griot ne pouvant plus le faire transporter, et pour accomplir la mission qui lui a été donnée, tranche la tête du marabout, dont il abandonne le corps aux oiseaux de proie. Il accroche le trophée sanglant à l’arçon de sa selle, et rentre au camp le lendemain matin. Devant lui marchait le cheval blanc du marabout, portant ses armes et sa robe couverte de gris-gris. « Ainsi finit l’homme, dit le colonel Gallieni, qui rêva un moment la fortune des El-Hadj-Oumar et des Samory. Il eut tort de s’adresser trop tôt à la puissance française. »

La prise de Toubacouta et la capture du marabout Mahmadou-Lamine sont peut-être les deux faits d’armes les plus glorieux que nous ayons à enregistrer au Soudan français. Ils font le plus grand honneur au colonel Gallieni et au capitaine Fortin, qui ont su organiser cette victoire sans rien laisser à l’imprévu.

Dans cette courte campagne, le capitaine Fortin fit preuve d’une connaissance approfondie du pays, des mœurs et des habitudes militaires des indigènes. D’une énergie sans égale, il montra les qualités les plus précieuses d’un véritable homme de guerre, et le succès qui couronna ses efforts démontra d’une façon évidente combien était parfaite la tactique qui présida à ses opérations.

Aujourd’hui Toubacouta appartient aux Anglais. Nous le leur avons cédé par le traité du 10 août 1889, qui règle la situation réciproque de la France et de l’Angleterre dans le bassin de la Gambie.

Quelques semaines après, la colonne victorieuse rentrait à Kayes, où il lui fut fait une réception digne de ses travaux.

Peu après, Saada-Ahmady, l’almamy du Bondou, qui n’avait pas cru devoir marcher avec nous contre le marabout, et qui, s’étant déclaré ouvertement contre notre politique, s’était enfui avec son frère Yssaga-Ahmady dans le Bosséa, auprès d’Abdoul-Boubakar, fut déposé par le colonel Gallieni. Sur la proposition du capitaine Fortin, Ousman-Gassy fut placé sur le trône du Bondou.

Juste récompense du zèle et du dévouement dont il n’avait cessé de faire preuve pour la cause française.