Saada-Ahmady-Aïssata (1839-1851).
Après la mort de Malick, tous les Sissibés influents se mirent en avant pour lui succéder. Ahmadou-Sy son frère, héritier direct, avait peu de partisans. En présence de compétitions aussi nombreuses, les courtisans et les captifs de la couronne se réunirent et nommèrent Saada-Ahmady-Aïssata, fils d’Ahmady-Aïssata. Le sort favorisait encore la branche de Boulébané. Les Sissibés de Koussan-Almamy durent baisser la tête, non sans exprimer leur mécontentement.
A peine fut-il monté sur le trône qu’il eut à soutenir contre le Guoy et le Kaméra une guerre qui se termina promptement sans grandes pertes des deux côtés. Peu après il eut à lutter contre les Maures qui, sans aucun motif, avaient, sous la conduite de leur chef Déya, envahi une partie des états de l’almamy. Celui-ci se porta à leur rencontre et les attaqua au gué de Béréba, près de N’Dangan, sur la Falémé. Les Maures furent complètement défaits, et depuis cette époque ils ne se sont plus hasardés à traverser la Falémé pour envahir le Tiali.
Mais toutes ces expéditions étaient peu fructueuses, et le butin qu’elles rapportaient était bien insuffisant pour satisfaire l’avidité de la horde affamée des princes sissibés. Aussi, afin de se faire bien venir d’eux, Saada leva-t-il une nombreuse armée dont il prit le commandement et alla-t-il attaquer le Saloum, dont les habitants pillaient toutes les caravanes qui revenaient du Bondou après y avoir fait le commerce des chevaux et des captifs. Il traversa le Ouli et le Niani en quelques jours, et s’empara de plusieurs villages du Djoloff.
Le roi du Saloum, Bala-Dougou, dut faire sa soumission et demander la paix, que Saada lui accorda, moyennant une forte somme d’argent et plusieurs centaines de pièces de guinée. Il lui fit promettre, en outre, de ne jamais plus inquiéter les caravanes du Bondou et de les laisser commercer librement sur tout son territoire. Il rentra chez lui, ramenant un immense butin et une partie de la population des pays soumis.
Durant cette campagne, il causa une telle frayeur et une telle admiration aussi aux tiédos (soldats) du bour (roi) du Saloum que ceux qui eurent, cette année-là, des enfants mâles dans le pays, les surnommèrent Saada.
L’expédition du Saloum eut un grand retentissement. Tous les souverains voisins s’empressèrent d’envoyer vers l’almamy des députations chargées de lui faire part de leur sincère désir de vivre en paix avec le Bondou, et, pour donner plus de poids à leurs protestations respectueuses, lui firent offrir des présents assez importants. Le Tenda seul refusa de lui témoigner ses déférences. Aussi Saada résolut-il de se venger et leva une armée qui vint s’installer sous les murs de Diamjoïko, capitale du Tenda. Après une énergique résistance des assiégés, les Bondounkés s’emparèrent de cette ville et firent main basse sur toutes les richesses qu’elle renfermait. Après un repos de quelques jours, l’armée de Saada reprit le chemin du Bondou, en infligeant de dures leçons à tous les villages du Tenda qui, trop faibles pour l’attaquer, arrivaient à l’inquiéter et à retarder sa marche.
Saada avait une cavalerie absolument dépourvue de montures, et pour remplir ce vide il ne trouva rien de mieux que de tomber sur le Ouli pour y ramasser un butin en vue de subvenir aux achats de chevaux. Comme il arrivait à Naoudé (village de la frontière sud du Bondou), il se trouva insulté par Lalli-Penda, chef de Gouniam, près de Bakel, qui l’accompagnait et avait répondu par un refus formel à une demande de l’almamy.
Invité de suite à quitter le camp, Lalli-Penda rentra chez lui et apprenant peu de jours après que Saada voulait l’attaquer, il lui fit des propositions de paix. Sur le point de les accueillir favorablement, car il lui semblait peu politique d’entrer en lutte avec les Bakiris, ennemis acharnés de Mayacine, de Makhana, qui était en guerre continuelle avec le Bondou, Saada préféra à la politique l’honneur de son pays et refusa toute réconciliation. De ce moment il ordonna à tous ses soldats de tout ravager et de tout brûler sur leur passage et, après des fatigues inouïes, arriva devant Gouniam, qu’il attaqua le lendemain. Malgré tous ses efforts, l’armée du Bondou dut battre en retraite après avoir perdu beaucoup de monde.
Deux mois après, Lalli-Penda, comprenant que son succès amènerait infailliblement une revanche, dont il prévoyait les suites terribles, fit de nouvelles propositions de paix à Saada qui, cette fois, les accueillit favorablement.
L’année suivante, Saada se dirigeait vers le Bambouck, mais les Sissibés mécontents de lui, ne voulurent pas le seconder. Il dut se contenter de parcourir le pays en prélevant des impôts et pénétra même jusque dans le Tambaoura, dont il rapporta de riches butins.
C’est sous son règne que fut envoyée vers l’almamy du Bondou une mission française chargée de traiter avec lui de l’établissement d’un comptoir à Sénoudébou. Ce comptoir devait être en même temps un poste frontière.
Cette mission était composée de MM. Parent, officier du génie, chef ; Menu-Dessables, Paul Holle, commandant du fort de Bakel, et Potin-Patterson, agent de la Compagnie.
Saada convoqua à Sénoudébou tous les Sissibés de Boulébané et de Koussan-Almamy pour leur transmettre la proposition du gouvernement français. Elle fut combattue par ces derniers : « Si vous laissez les blancs, disaient-ils à l’almamy, s’installer chez nous, nous ne serons bientôt plus maîtres de nos femmes et de nos captifs ; nous voulons commercer avec eux, mais nous n’entendons pas qu’ils soient nos maîtres. Du reste, vous êtes souverain, décidez et nous nous inclinerons. »
L’almamy répondit à ces observations : « Le Bondou m’appartient, à moi donc de décider. Je veux que les blancs s’établissent dans notre pays. »
Le fort fut vite construit, et à peine les bastions furent-ils élevés que chacun se trouva garni d’une pièce de canon. A cette vue Saada devint furieux : « J’avais permis, disait-il, l’établissement d’un comptoir et non d’un fort armé. »
Ce fut seulement au mois d’août 1847 que M. de Grammont, gouverneur du Sénégal, vint à Sénoudébou et eut une entrevue avec Saada, qui persistait toujours pour l’enlèvement des canons.
Paul Holle, qui accompagnait le gouverneur, très lié avec le roi du Bondou qui avait grande confiance en lui, crut devoir essayer de son influence et lui dit : « Almamy Saada, vous avez à Boulébané deux canons que vous a donnés Duranthon et ils vous servent à protéger vos biens de tout pillage. Pourquoi ne voulez-vous pas que nous protégions par les mêmes moyens les grandes valeurs que nous allons déposer dans notre comptoir ? Si nous n’avions rien pour intimider les voleurs, ils viendraient prendre nos marchandises et feraient ainsi une mauvaise réputation à votre pays. »
Ces paroles et un cadeau persuadèrent Saada, et les canons restèrent.
Les richesses du Bondou et les produits qu’on en tirait avaient captivé la Compagnie de Galam, qui espérait qu’à proximité des mines de Kéniéba, les seules connues, on pourrait tenter la création d’ateliers de lavage des terres aurifères ; mais les difficultés que l’on rencontra firent abandonner ce projet, dont les résultats étaient fort douteux. Déjà, en 1843, une mission avait été envoyée pour faire l’hydrographie de la Falémé et visiter les mines d’or de Kéniéba. M. Raffenel, officier du commissariat de la marine, en faisait partie et eut à rédiger le journal de route. La mission rendit visite à l’almamy Saada à Boulébané. L’accueil qu’elle en reçut fut cordial. Elle eut surtout à se louer de son fils Boubakar, qui lui offrit l’hospitalité à Sénoudébou.
L’almamy Saada mourut dans les derniers jours de l’année 1851. Cette année-là les sauterelles avaient envahi le Bondou et y avaient fait de grands ravages. Il laissa six enfants : Ahmady-Saada, mort à Gabou sans avoir régné ; Boubakar-Saada, qui régna ; Ciré-Soma, mort sans régner et dont le fils vit encore à Sénoudébou ; Koli-Mody, mort tout récemment dans le Macina ; Ousman-Saada, mort sans avoir régné, et enfin Oumar-Penda, qui régna et fut tué par le marabout Mahmadou-Lamine.