CHAPITRE II.
Règne de la terreur.—Mes homonymes.—Danton s'oppose à mon départ pour
Naples.—L'abbé Delille.—Lemière.—Drames divers.—L'Ami des
Lois.—M. Laya.—Fabre d'Églantine.
Les temps devenaient plus durs de jour en jour. La condamnation du roi, à laquelle les Girondins eurent la faiblesse de consentir après avoir eu le courage d'en démontrer l'illégalité, leur avait ouvert le chemin de l'échafaud; les misérables qui les y poussèrent les y suivirent, et Robespierre lui-même y monta après Danton qu'il y avait poussé, et qui avait répondu à ceux qui l'avertissaient de son danger: Robespierre ne peut pas vouloir m'envoyer à l'échafaud; il sait trop que m'y faire monter serait prouver qu'il y peut monter lui-même.
Pour échapper aux dangers dont tout le monde était menacé, le plus sage était d'en user comme dans les temps où la foudre gronde, et de s'abstenir de mouvement autant que possible.
Je m'appliquai donc à ne me faire remarquer de quelque manière que ce fût dans ma section. Supportant toutes les charges et ne recherchant aucun bénéfice, je ne portais ombrage à personne; bien plus, je m'étais fait quelques amis parmi mes concitoyens du bas étage, parce que je me faisais remplacer par eux dans le service de la garde nationale, et que je payais grassement mes remplaçans.
Je me souviens à cette occasion que dans les huit premiers mois qui suivirent mon retour à Paris, les billets de garde venaient fréquemment me réclamer. Au lieu d'un que je devais recevoir par mois, j'en recevais trois. Mon nom, à la vérité, n'était pas orthographié sur tous de la même manière; sur un d'eux il était terminé par un d, sur un autre il était accolé au nom Condé. Veulent-ils me rappeler par là mon émigration et mes relations avec les émigrés? me disais-je; et je payais sans contester, trouvant qu'il valait mieux sacrifier sa bourse qu'exposer sa vie.
Un jour pourtant que je m'expliquais sur ce fait avec mon caporal, qui était mon portier, «Je veux l'éclaircir, me dit-il; j'en parlerai au sergent-major,» qui était notre savetier commun. À force de recherches, ces militaires découvrirent que cela provenait d'une erreur du tambour qui, chargé de porter à domicile les billets de garde, portait chez moi non seulement les billets qui m'étaient destinés, mais aussi ceux qui s'adressaient à un citoyen Arnaud, notaire, demeurant comme moi rue Sainte-Avoie, et à son frère qui, pour se distinguer de lui, avait ajouté à son nom ce nom de Condé qui m'avait donné tant d'inquiétude. Ainsi je payais pour tous les Arnault du quartier.
Ce qu'il y a de pis, c'est que, pendant ce temps-là, les bourriches qui m'étaient envoyées d'Amiens, de Chartres, et d'autres lieux où j'avais des relations, prenaient une marche inverse de celle de ces billets de garde, et allaient chez mes homonymes. Il y avait plus d'avantage alors à être connu des commissionnaires que des tambours.
Une fois enfin je me déterminai à mettre un terme à ces quiproquo. Un exemplaire relié de ma tragédie de Lucrèce, et relié par Bozérian, avait été porté chez ce notaire, à qui certes je ne le destinais pas, et qui s'obstinait cependant à le garder. J'allai le réclamer moi-même, et comme il hésitait à me le rendre et me sommait de justifier de mes titres à cette propriété: «Ils sont sur le titre même de l'ouvrage, lui répondis-je. Lisez: Lucrèce, tragédie en cinq actes; ces actes là sont-ils de ceux qui se font dans votre cabinet? Tenez-vous-en à vos actes; s'ils valent moins que ceux-ci, ils rapportent davantage.»
Toutes les puissances européennes n'étaient pas entrées d'abord dans la coalition qui par suite de l'exécution de Louis XVI s'était formée contre la France. Naples, Venise et Constantinople conservaient, en apparence du moins, avec la république les relations qu'elles avaient eues avec la monarchie.
Trois nouveaux ambassadeurs furent envoyés à ces trois gouvernemens, M. Noël à Venise, M. Maret à Naples, M. de Sémonville à Constantinople. M. Noël seul parvint à sa destination. MM. Maret et Sémonville, qui voyageaient ensemble, furent arrêtés sur territoire neutre par les agens de l'Autriche qui violait ainsi dans nos ambassadeurs les droits de toutes les nations. Ce n'est pas, au reste, la seule fois que cela lui est arrivé.
Les deux ambassadeurs furent enfermés dans la forteresse de Mantoue. Peu s'en fallut que je ne partageasse leur sort. Maret, à qui j'avais témoigné le regret de ne pouvoir aller à Naples avec lui, avait, sans m'en parler, porté mon nom sur la liste des personnes qu'il désirait emmener, liste qui devait être soumise à la censure du comité de salut public. Rayez ce nom, lui dit Danton qu'il consulta sur ses choix; il réveille des souvenirs qui vous compromettraient ainsi que celui qui le porte.
Étranger aux factions qui se disputaient le sceptre, ou plutôt la hache, je n'ai rien de particulier à raconter sur les grandes querelles qui alors ensanglantèrent la France, sur cette guerre d'extermination entre deux partis dont l'un en voulait faire une république fédérative, et l'autre une république une et indivisible. Le premier succomba, et sa chute aggrava nos maux. De cette époque date l'établissement de ce système de gouvernement si bien nommé la terreur, gouvernement aux yeux duquel c'était être suspect qu'être modéré, et criminel qu'être suspect. Pendant son règne, les prisons, qui s'étaient multipliées, ne cessèrent pas de se remplir au gré du hasard, et, semblables à l'antre du cyclope, de se vider au caprice du féroce Fouquier-Tainville, pour se remplir encore.
La tactique dont les députés dits montagnards usèrent pour assurer l'arrestation des députés dits girondins et de leurs fauteurs est aussi remarquable que celle dont ils avaient usé pour assurer l'exécution de Louis XVI. Craignant des mouvemens en faveur des accusés, ils firent ordonner à tous les gardes nationaux de se rendre à leurs sections respectives, pour y attendre l'ordre de se porter où leur présence serait requise. Là, sous l'empire de la discipline militaire, et se surveillant les uns les autres, ils attendirent pendant trois jours l'ordre de marcher, que ne leur envoyait pas le gouvernement, qui cependant faisait arrêter par des gardes d'élite les députés signalés.
Mlle Contat occupait pendant le printemps de cette année 1793 un appartement dans la délicieuse retraite que Watelet s'était faite dans une île de la Seine vers Argenteuil, et qu'on appelait Moulin-Joli. J'allai l'y voir souvent. J'y rencontrai à chaque voyage l'abbé Delille, à qui ce beau lieu doit une partie de sa célébrité, et qui s'efforçait d'y oublier Paris et ses horreurs. Tout à la poésie, il y travaillait à son poëme de l'Imagination, dont il nous récitait des fragmens sans trop se faire prier. Vigée s'y trouvait aussi. Entre eux et une des femmes les plus spirituelles qui aient existé, je retrouvai là quelques heures qui me semblaient appartenir à une autre époque.
Delille, alors célibataire, était un homme de la société la plus aimable. Doué de l'humeur la plus facile et la plus égale, doux comme une femme, gai comme un enfant, ingénu jusqu'à la naïveté, avec un esprit des plus vifs et des plus brillans, c'était tout l'opposé de La Harpe. Ne refusant pas des conseils, mais ne dictant pas de lois, et aussi indulgent pour la jeunesse que son confrère lui était sévère, il en était aimé presque autant que des femmes, et n'a eu pour ennemis que les envieux que lui faisait son talent, dont il était impossible de ne pas lui pardonner la supériorité quand on connaissait l'excellence de son caractère.
Quelques traits, qui trouveront ailleurs leur place, mettront le lecteur à même d'en juger.
J'allais souvent aussi, comme par le passé, à Saint-Germain. J'eus plusieurs fois pour compagnon dans la voiture publique le bonhomme Lemière, dont la famille habitait cette ville. Je le trouvai singulièrement affaibli; il était presque tombé en enfance. Son âme honnête, plus encore qu'énergique, n'avait pu, sans en être accablée, voir les terribles catastrophes qui venaient de se succéder. Il ne reconnaissait, dans les fureurs auxquelles sa patrie était en proie, ni les sentimens de ce Guillaume Tell, ni les vertus de ce Barnevelt dont il avait été l'interprète. La tragédie court les rues, disait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi il ne faisait plus de tragédies. Cette horreur avança le terme de sa vie.
Lemière, qu'on a beaucoup ridiculisé, et c'est un des torts de Palissot, a droit à plus d'un éloge. Si défectueux qu'ils soient, ses ouvrages présentent à côté des passages les plus répréhensibles des beautés d'un ordre supérieur. Le nombre des beaux vers l'emporte de beaucoup chez lui sur le nombre des mauvais. Il y a même des morceaux de longue haleine qui sont tout-à-fait irréprochables. Plusieurs de ses tragédies ont long-temps occupé la scène, et cela se conçoit: on y trouve, dans des scènes vraiment belles, des traits de dialogue dignes des grands maîtres, et des effets dont il n'a pris le modèle nulle part. Mais ce n'est pas sous ce rapport qu'on se plaît à le citer. L'entend-on nommer, on s'arme contre sa mémoire de quatre ou cinq vers ridicules, et l'on ne parle pas des autres.
Il réunissait plus d'un genre d'esprit, et la force en lui n'excluait pas toujours la grâce. J'ai parlé du quatrain qu'il écrivit sur un éventail, et dont on a fait honneur à Monsieur, depuis Louis XVIII, ce qui n'est pas moins flatteur pour l'un que pour l'autre. Son poëme sur la peinture contient plusieurs morceaux non moins gracieux que celui-là et d'une bien autre importance.
Lemière a dit quantité de mots heureux qui sont moins connus que certains traits échappés à sa vanité naïve. J'en citerai deux que je tiens de son neveu, homme bien plus vain et bien moins spirituel que lui.
Un soir que seul à minuit, en habit de taffetas, le chapeau sous le bras et la brette au côté, il revenait de souper en ville, un homme dont il lui était permis de suspecter l'intention, venant droit à lui sous les piliers des halles, lui demande d'un ton assez arrogant quelle heure il est à sa montre: «Regardez-y, voici l'aiguille,» répond Lemière en lui présentant la pointe de son épée.
Déjà sur le retour, il avait épousé une femme jeune et jolie. Rien d'ingénieux comme la forme par laquelle il exprimait l'idée qu'il voulait donner de la beauté de celle qui était pour lui belle comme un ange. Tous les jours, disait-il, je passe ma main sur ses épaules pour sentir s'il ne lui vient pas des plumes.
Les théâtres cependant étaient restés ouverts. Bien plus ils n'étaient pas déserts. Les muses dramatiques, au milieu de ces terribles événemens, n'étaient restées ni stériles ni muettes. Au second Théâtre-Français, qui avait pris le nom de Théâtre de la République, on avait représenté successivement l'Intrigue épistolaire de Fabre d'Églantine, la Virginie de La Harpe, le Caïus Gracchus, le Calas et le Fénélon de Chénier.
On sait à quel genre de mérite l'Intrigue épistolaire dut son succès; c'est au vis comica dont elle abonde. Quoiqu'elle fût l'oeuvre d'un révolutionnaire forcené, quoiqu'elle ait été jouée dans des circonstances où chaque auteur croyait devoir s'appuyer sur la révolution, et où c'était en raison des allusions aux intérêts du moment qu'une pièce réussissait, cette pièce tout-à-fait étrangère aux circonstances fut accueillie avec enthousiasme par un peuple qui aimait à rire et qui voulait rire même entre deux actes de barbarie. C'est, après celles de Beaumarchais, une des pièces d'intrigue les plus amusantes qui soient au théâtre; il ne lui manque qu'un meilleur style pour être excellente. L'Intrigue épistolaire et le Philinte, je le répète, suffisent pour assurer à leur auteur une place des plus honorables après Molière et avant Collin.
Fabre avait le génie essentiellement comique. «Entre le moment où je vous donne cette tabatière et celui où vous me la remettrez, me disait-il un jour, il y a une comédie;» et tout en disant cela il improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comédie partout.
La Virginie de La Harpe, qui avait été jouée sans succès avant la révolution, en obtint dans des circonstances avec lesquelles elle avait quelque analogie. Ce n'est pas une bonne pièce; mais elle contient de bonnes scènes, elle en contient même de belles: en tête il faut mettre celle où le décemvir et le tribun, où Appius et Icilius sont aux prises. Cette scène contient des beautés d'un ordre supérieur. On y trouve entre autres sur le despotisme un morceau rempli de pensées aussi vraies qu'énergiques, morceau non moins bien raisonné que bien écrit, espèce de prédiction qu'on applaudissait par pressentiment, et dont la fin déplorable de Robespierre et de ses collègues démontra dix-huit mois après la justesse.
La Harpe, qui avait gardé l'anonyme lors de la première apparition de Virginie, avoua cette fois sa pièce. Lorsqu'il se coiffait du bonnet rouge, il pouvait accepter un triomphe révolutionnaire. Ce succès est un des péchés qu'il crut devoir expier dans le sac et dans la cendre à une époque où il en fit de moins pardonnables.
Les trois pièces de Chénier, malgré la faveur qui s'attachait à son talent et à ses opinions, n'obtinrent pas toutes trois la même fortune. Caïus Gracchus et Fénélon réussirent pleinement; mais le succès de Calas fut moins complet.
Caïus Gracchus, où l'on trouve une peinture des plus vives et des plus animées des discussions du forum, discussions relatives aux intérêts avec lesquels ceux qui occupaient alors les esprits avaient tant de rapport, Caïus Gracchus, dis-je, devait plaire à un peuple qu'il grandissait en le représentant. Aussi cette pièce, qui pourrait paraître froide aujourd'hui, mais qui brûlait alors des passions du moment, fut-elle accueillie avec transport et resta-t-elle à la scène jusqu'au moment où la démence révolutionnaire convertie en rage ne permit plus même d'y prononcer le nom de loi. Tout considéré, le succès de Caïus Gracchus ne doit pas surprendre.
Mais on peut être surpris de celui de Fénélon, ouvrage où les leçons de la philantropie la plus douce sont données par un homme appartenant aux deux ordres qu'on poursuivait alors avec tant de fureur, par un homme qui, tout à la fois noble et prêtre, prêche de parole et d'exemple cette tolérance qu'alors on ne pouvait pas pratiquer sans crime. Par quelle bizarrerie un public composé en partie de cannibales et d'athées applaudissait-il à une pièce qui, dans chacun de ses vers, contenait la réprobation de ses principes et de ses actes? Ce n'est pas seulement parce qu'elle est écrite avec une grâce particulière, parce que le rôle de Fénélon est plein d'onction, parce que Monvel le jouait avec un talent admirable; c'est aussi, j'aime à le croire, parce que la vertu a un charme auquel le scélérat lui-même n'est pas insensible, et qu'une bonne action commande l'admiration même aux coeurs les moins capables de l'imiter:
Video meliora proboque,
Deteriora sequor. OVID.
Peut-être est-ce aussi parce que les coeurs les plus durs ont besoin de se reposer du mal.
La même philosophie se retrouve dans Calas; mais l'action de ce drame est moins attachante, indépendamment de ce qu'elle est trop lente. On y trouve de fort belles scènes, mais point ou peu de mouvement. Il y a de plus, à mon sens, un grand défaut; c'est que le style y manque souvent de vérité. Chénier, qui croyait que la tragédie ne pouvait pas être écrite d'un style trop élevé, et qui voulait que son Calas fût une tragédie, y prête parfois à ses personnages, qui sont nos contemporains, un langage pareil à ceux des héros d'Athènes et de Rome; il semble même se complaire à enfler son style en raison de l'humilité des acteurs qu'il fait parler, ou de la trivialité des idées qu'il veut rendre. Ce défaut a été plus senti que les beautés dont il a semé cette pièce. Calas n'a pas pu rester au théâtre.
Le Théâtre-Français, où l'année précédente on avait donné avec un grand succès le Vieux Célibataire, fut assez abandonné dès la fin de 1792. La tragédie s'y jouait pourtant avec plus d'ensemble qu'au Théâtre de la République, où Monvel et Talma n'étaient que médiocrement secondés, et la comédie y était incomparablement mieux jouée aussi, Baptiste, Dugazon et Grandménil, soutiens de la nouvelle scène, n'y figurant qu'avec des femmes fort inférieures en talent à Mlle Contat, à Mlle Joly, à Mlle Devienne et à Mme Petit. N'importe: la réputation d'aristocratie dont les ci-devant comédiens du roi étaient entachés éloignait d'eux plus de monde que leur talent n'en attirait; et quoique merveilleusement jouée par la réunion des plus jolies actrices qui fussent à leur théâtre, où elles abondaient, les Femmes, comédie de Desmoustiers, n'y rappelèrent guère que les vieux amateurs.
L'Ami des Lois seul y avait ramené momentanément la foule. L'effet de cette pièce, où domine l'amour d'une liberté sage, et qui exprimait par cela même l'opinion de la plus grande partie des Français, fut prodigieux. Heureux d'entendre ce qu'ils n'osaient dire, les honnêtes gens accouraient y applaudir leurs secrètes pensées, et manifester ainsi leur horreur pour tout ce qui se faisait. Les anarchistes, qui s'y virent démasqués, hurlèrent contre ce succès toujours croissant. La commune de Paris en voulut arrêter le cours; mais elle en fut empêchée par la Convention, non que celle-ci tout entière approuvât l'esprit dans lequel la pièce était composée, mais parce que les droits de l'auteur y furent défendus par les girondins qui professaient l'amour de l'ordre; et plus encore peut-être parce que les anarchistes de la Convention s'indignaient que ceux de la commune rivalisassent avec eux de tyrannie. Protégé peut-être moins par l'esprit de justice que par l'esprit de rivalité, l'Ami des Lois continua d'être joué, mais ce triomphe fut court; la mort de l'infortuné Louis XVI y mit un terme, et Laya l'eût payé de sa tête, s'il ne se fût soustrait en se cachant aux vengeances du parti dont il avait osé livrer les atroces ridicules à la risée publique.
Je me rappelle à cette occasion une conversation que j'eus avec Fabre de l'Églantine, ou d'Églantine, surnom qu'il s'était donné en mémoire d'un prix remporté par lui aux jeux floraux.
L'auteur de l'Ami des Lois s'était condamné depuis quelques mois à une réclusion volontaire pour éviter la prison que lui réservaient ses ennemis, quand une personne qui lui portait un vif intérêt me pria de prendre des informations auprès des gens en place que je pourrais connaître, pour savoir si les jours de Laya étaient menacés, et s'il y avait nécessité pour lui à se faire, en se privant de sa liberté, plus de mal que ses ennemis ne voulaient peut-être lui en faire. Au fait, il n'y avait pas de mandat lancé contre lui.
Rencontrant un soir aux Italiens d'Églantine qui, ainsi que je l'ai dit, s'était montré obligeant pour moi lors de mon incarcération, je l'abordai, et après l'avoir félicité de s'être fait le patron des gens de lettres auprès des comités de gouvernement, je lui parlai de quelques uns d'entre eux qui ne se croyaient pas en sûreté, et entre autres de Desfaucherets et de Laya. «Desfaucherets, me dit-il, je ne vois pas pourquoi il aurait de l'inquiétude. Il ne nous aime pas, mais il ne l'a pas prouvé publiquement. On ne pense pas à lui. Qu'il n'y fasse pas penser; qu'il ne se montre pas; on n'ira pas le chercher. S'il se trouvait dans l'embarras, au reste, venez me le dire; je ferai ce que je pourrai pour l'en tirer.—Bien; mais Laya?—Oh! pour Laya, c'est autre chose. Laya qui a fait l'Ami des Lois!—N'aimeriez-vous pas les lois?—Laya qui a attaqué Robespierre!—Vous aimez donc bien Robespierre?—Robespierre!» et me regardant avec les yeux les plus expressifs: «Savez-vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre? peut-on se cacher trop soigneusement quand on a attaqué Robespierre?—Est-ce donc un crime de lèse-majesté que d'attaquer Robespierre? Robespierre est-il un roi?—Robespierre… est Robespierre,» répliqua-t-il en élevant l'index de sa main droite dont il gesticulait. «Attaquer Robespierre!» répéta-t-il d'une voix qui devenait plus grave à mesure qu'il répétait ce nom. Je n'en pus pas obtenir d'autre réponse.
Je tirai de cela deux conséquences qui, ce me semble, ne manquaient pas de justesse: l'une, que le pauvre Laya était infailliblement perdu si on le découvrait: je le lui fis dire; l'autre, que Robespierre était devenu un objet d'inquiétude et de jalousie pour ses noirs collègues; et que n'osant encore l'accuser comme usurpateur de l'autorité, ils s'étudiaient à le désigner pour tel par la déférence qu'ils affectaient envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher à sa personne.
Il me parut évident dès lors que la discorde était dans le camp d'Agramant, et qu'avant peu elle éclaterait. En effet, quelques mois après, la faction de Danton, dont Fabre faisait partie, monta sur l'échafaud, où, quelques mois après, Robespierre fut entraîné à son tour. Fabre, dans notre conversation, préludait à l'accusation du tyran.