CHAPITRE III.

Théâtre du faubourg Saint-Germain.—Les Femmes, de Desmoustiers.—Paméla, de François de Neufchâteau, etc.—Le Somnambule.—Anecdote curieuse.—Les ci-devant comédiens ordinaires du roi sont arrêtés.—Mlle Lange.—Manuscrit de l'auteur soustrait aux scellés.—Anecdotes.

À travers ces désordres et ces horreurs, la littérature obéissait encore à l'impulsion qu'elle avait reçue antérieurement à la révolution, et certains esprits s'obstinaient à lui conserver le caractère de recherche et de galanterie qui lui avait été dernièrement donné par Dorat. De ce nombre était notre ami Vigée, qui se complaisait à rimer, d'après Chapelle, des riens en rimes redoublées: c'était pour lui le plus brillant emploi que l'homme de lettres pût faire de son talent. Rien ne contrastait avec les circonstances comme une épître qu'il adressa à Mlle Contat, et qui fut insérée dans tous les journaux du temps. C'était presque une bouffonnerie que d'entendre les crieurs publics qui, pour stimuler la curiosité, avaient l'habitude d'énoncer le sommaire de ce que leurs feuilles contenaient, annoncer dans leurs hurlemens, entre la grande colère du père Duchêne et le grand décret de la Convention nationale, la petite épître du citoyen Vigée à Louise Contat. Le poëte fut plus flatté de cette publication que l'actrice qui, loin de cacher son dépit, l'exprimait de la manière la plus piquante, et surtout ne pouvait pas pardonner à Vigée d'avoir employé en parlant d'elle le pronom possessif ma, licence poétique qui au fait prouvait en lui plus d'imagination que de jugement. Ma Louise! répétait-elle. Vigée en effet, tout galant homme qu'il était, ne manquait ni de pédanterie ni de fatuité; ces deux défauts ne s'excluent pas.

Vigée crut racheter son tort, si tant est qu'il l'ait reconnu, en composant pour Mlle Contat un acte intitulé: la Matinée d'une jolie femme. Cette petite pièce est faite sur le modèle de la Manie des arts, petite pièce faite par Rochon de Chabanne sur le modèle du Cercle, petite pièce de Poinsinet, que ces deux imitations sont loin de valoir. Le talent de Mlle Contat ne put donner à l'oeuvre de Vigée qu'un succès éphémère. On y venait voir l'actrice avec laquelle elle a probablement disparu pour jamais de la scène, comme ont disparu de la société les moeurs qu'elle reproduisait. C'est, sans contredit, ce qu'a fait de moins bon Vigée, à qui le théâtre est redevable de quelques jolis ouvrages.

Si musquée qu'elle fut, cette pièce paraissait toutefois sévère comparativement à celle qui fut jouée immédiatement après elle; je veux parler des Femmes, de Desmoustiers. Nulle oeuvre de l'époque n'est moins empreinte de sa couleur que celle-là; on la croirait de la fin du règne de Louis XV; on la prendrait pour une oeuvre posthume de l'auteur de la Coquette corrigée, ou de celui de la Feinte par amour. Il faut l'avouer pourtant, dans son style apprêté, Desmoustiers exprime souvent des idées justes, des sentimens vrais, et développe parfois des observations très-fines. Les Femmes sont d'un auteur à qui la connaissance du coeur humain n'est pas étrangère; mais cette pièce est trop vide d'action; la vérité du fond ne s'y retrouve pas assez souvent dans les formes, et quelques traits heureux et naturels ne compensent pas l'afféterie qui règne dans la majeure partie de cette composition.

Cette comédie qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était jouée avec un talent rare par des femmes charmantes, commençait à devenir à la mode pour un certain monde, quand les Français qui, en multipliant les nouveautés, s'efforçaient de réparer le déficit que la défection des acteurs dissidens avait produit dans leur répertoire, représentèrent la Paméla de François de Neufchâteau.

Sans être un ouvrage du premier ordre, cette comédie, imitée de Goldoni, et faite sur le même fond que Nanine, n'est pas dénuée de mérite. Je doute néanmoins qu'elle eût produit une grande sensation dans une autre circonstance que celle où elle a été jouée. Elle est écrite avec pureté, mais d'un style généralement terne et rarement comique. L'action en est lente, et ce n'est pas sans se traîner qu'elle arrive au dénouement.

Le succès de Paméla n'avait pas été très-brillant, quoique cette pièce fut merveilleusement jouée par Fleury et par cette Mlle Lange, à qui sur sa figure on aurait donné son nom; cependant elle attirait quelque attention parce que certains personnages s'y montraient décorés des ordres anglais, appareil qui frappait d'autant plus les yeux que toutes les décorations françaises, même celle de l'ordre de Saint-Louis, avaient disparu, les institutions auxquelles elles appartenaient étant proscrites par la nouvelle législation. Les révolutionnaires se prévalurent de cela pour imputer à l'esprit contre-révolutionnaire le succès de Paméla. Le Théâtre-Français fut fermé par ordre du comité de salut public, et les comédiens ci-devant ordinaires du roi furent jetés en prison, à l'exception pourtant de Molé, qui, en considération de ses opinions, eut le malheur d'être exempté de la peine portée contre ses camarades.

La représentation de Paméla fut moins la cause que l'occasion de cet acte de rigueur. C'était le théâtre par lequel avait été accueilli et représenté l'Ami des Lois qu'on voulait détruire. J'ajouterai qu'un incident qui passa inaperçu au milieu des faits monstrueux dont chaque journée était alors remplie, provoqua l'explosion d'un ressentiment que les terroristes n'avaient jusqu'alors réprimé qu'avec peine, et qui n'attendait que le moment pour éclater.

À la suite d'une représentation de Paméla, on avait donné le Somnambule, de Pont de Veyle. Dans cette pièce, un bonhomme tourmenté de la manie de détruire et de construire, ne pense qu'aux changemens qu'il peut opérer dans ses jardins. Une montagne masque la vue de son château. Comme il n'a que cette montagne en tête, dans un moment où il s'agit de tout autre chose entre les personnages avec lesquels il est en scène, il s'écrie du ton le plus résolu: La montagne sautera. Or on désignait dans le public, par la dénomination montagne, le groupe qui, dans certaine partie de la salle où s'assemblait la Convention, formait la faction qu'avait dominée Marat, groupe au sommet duquel ce monstre avait long-temps siégé, et d'où s'exhalaient comme d'un volcan les propositions les plus épouvantables et les plus atroces résolutions.

Par un rapprochement subit, le parterre fit application à cette montagne de la détermination prise à propos de l'autre, et manifesta par des applaudissemens redoublés le désir qu'il avait de la voir sauter. On devine le reste. Le parterre fut châtié comme l'étaient, disent les bonnes gens, les fils de France, sur le derrière d'autrui. Les comédiens payèrent pour ce prince.

Je courus grand risque de partager leur sort. Voici comment:

J'avais rassemblé dans un cahier quelques essais poétiques de ma façon, des pièces fugitives, des romances, des chansons qui, dans le temps, avaient obtenu quelques succès. Mlle Lange m'ayant témoigné le désir de lire ce recueil, je le lui prêtai, et il était en sa possession quand elle fut arrêtée comme ses camarades. Or toutes les pièces qu'il contenait n'étaient pas du genre le plus innocent. Quelques unes avaient trait à ce qui se passait; et ce n'était pas pour en faire l'éloge que j'en parlais. Il y avait entre autres certains couplets où la promotion de Robespierre à la dignité de juge au tribunal de Versailles était célébrée de manière à ne pas concilier au chansonnier la bienveillance de ce législateur. C'est le prouver que dire qu'ils avaient été insérés dans les Actes des Apôtres. Au reste les voici:

Monsieur le député d'Arras,
Versailles vous offre un refuge:
De peur d'être jugé là-bas,
Ici constituez-vous juge.
Juger vaut mieux qu'être pendu
Je le crois bien, mon bon apôtre;
Mais différé n'est pas perdu,
Et l'un n'empêchera pas l'autre.

On vous salarie en raison
Ou triste état de nos finances;
Mais c'est sur le tour du bâton
Que nous fondons nos espérances.
Lecointe[1] sait le produit net
Du poste brillant qu'il vous donne,
Et chacun de nous se promet
De vous mesurer à son aune.

Versailles, par cet heureux choix,
Moins à blâmer qu'on ne le trouve,
Sert toute la France à la fois,
Et voici comment je le prouve:
En tout temps, brave homme, et surtout
Dans les présentes conjonctures,
Il est bon d'avoir un égout
Où pousser toutes les ordures.

La plaisanterie était un peu vive. Quand j'appris que les scellés avaient été mis chez les acteurs arrêtés, il me parut impossible que le maudit recueil échappât aux recherches des agens du gouvernement, et que le salut de Mlle Lange ne fut pas compromis par cette découverte.

Ma perte d'autre part était inévitable. Bien que ce cahier, que je possède encore, ne fut pas écrit de ma main, et qu'il ne portât pas mon nom, pouvais-je ne pas le réclamer? pouvais-je, par un lâche silence, laisser tomber sur la tête d'autrui une vengeance que j'avais provoquée?

Torturé par ces idées, j'attendais depuis vingt-quatre heures le résultat des perquisitions de la police, quand mon manuscrit me fut remis.

Au lever des scellés, Mlle Lange avait eu l'adresse de l'escamoter, comme Rosine escamote un billet sous les yeux même de son tuteur. Plus fière de son habileté qu'effrayée de son péril, elle me le remit en riant, et me rendit deux fois la vie, car ce tour de passe-passe ne sauvait pas moins sa tête que la mienne.

Cette communauté de danger fortifia notre liaison, qui n'a fini qu'avec sa vie; et cela se conçoit, elle était fondée sur la plus pure amitié.

Puisque j'en suis sur cet article, je veux le compléter, et faire connaître Mlle Lange, qui n'a pas toujours été jugée avec justice.

Quant au physique, il n'est pas possible d'imaginer des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche admirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains, faisaient de sa tête une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage ni en délicatesse ni en blancheur; elle eût été la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu à l'élégance du reste de sa personne.

Quant au moral, elle n'avait qu'à se louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui dans Mlle Contat éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité ni de pénétration. Elle possédait surtout cette vivacité d'intelligence qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui, et rien ne lui plaisait tant que la conversation de gens supérieurs. Douée d'ailleurs d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle fût un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle ait réussi à se faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue d'un premier mariage.

Je ne me lassais pas de contempler cette tête charmante: en conclura-t-on que je ne l'ai pas contemplée impunément? On se trompera: je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas, avec plaisir, mais sans envie, sans désir de l'acquérir en échange de la modeste propriété qui s'accommode à toutes mes convenances, mais que je ne connais pas seulement par ses qualités extérieures.

Je ne sache pas qu'il existe un portrait ressemblant de Mlle Lange. Un grand artiste essaya de la peindre et n'y réussit pas. Était-ce un malheur réel pour lui? Ce portrait, d'ailleurs admirablement peint, compromettait-il son talent? Il faut qu'il l'ait cru, car ce portrait donna lieu à une aventure qui compromit assez fortement son caractère. Voilà un malheur véritable.

M. Simons, négociant de Bruxelles, homme dont les dehors modestes couvrent une haute capacité pour les affaires, avait épousé Mlle Lange. Il chargea Girodet d'en faire le portrait. Enchanté d'avoir à reproduire une si belle figure, Girodet se mit au travail avec enthousiasme, avec amour. L'ouvrage fini, il porta la recherche jusqu'à orner de camées le cadre où il l'enferma, camées qui faisaient aux perfections de l'original les allusions les plus flatteuses, puis il l'exposa au Salon. Comme on l'a déjà dit, le portrait ne ressemblait pas; tout le monde fut de cet avis. Soit que Mme Simons ait été de l'avis de tout le monde, soit qu'au prix qu'on mit à son tableau Girodet ait eu lieu de s'apercevoir qu'on n'en était pas entièrement satisfait, prenant plus d'humeur que de chagrin, il résolut de se venger de l'injure qu'on faisait à son talent, et redemanda son tableau sous le prétexte de le retoucher, mais en réalité pour le mettre en pièces; ce qu'il fit, après avoir renvoyé le prix qui lui en avait été donné.

Son dépit avait fait du bruit; mais on n'y pensait plus, quand au bout de six semaines, dans le cadre même où le portrait avait été exposé, et où les madrigaux peints étaient remplacés par des camées satiriques, on voit paraître au Salon un tableau allégorique des plus injurieux pour Mme Simons. Pendant le temps qui venait de s'écouler, renfermé dans son atelier, Girodet s'était uniquement étudié à outrager avec le pinceau dont il s'était complu à la caresser, cette femme qu'il avait proclamée angélique. Le cri des honnêtes gens fit disparaître ce monument d'une vengeance si indigne d'un artiste français, quand même elle aurait été provoquée par des torts suffisans, mais le souvenir en reste encore; il a imprimé à la mémoire de son auteur une tache proportionnée à l'esprit et au talent dont il fit preuve en cette circonstance, qui honore moins son caractère que son esprit.

Le souvenir de ce fait se représentait toujours à moi quand je rencontrais Girodet, et me donnait presque autant d'aversion pour sa personne que j'avais d'admiration pour ses ouvrages. Il me semblait incompatible surtout avec le sentiment qui lui a inspiré son Endymion. La tête où naquit une conception si suave concevoir une pareille noirceur!

Né avec un tempérament bilieux, Girodet était irritable au dernier point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour pour la gloire. L'émulation n'était en lui que de la jalousie; il avait cependant assez de talent pour n'être pas jaloux.

Mlle Lange, par le crédit de quelques amis, obtint la faveur d'avoir une maison de santé pour prison. Ce mode de réclusion n'avait rien de sévère. Sauf la faculté de sortir, la prisonnière était aussi libre là que chez elle; elle y vivait dans la meilleure compagnie, et recevait qui elle voulait depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Réunie à quelques autres détenus, elle y tenait une table excellente, où elle invitait qui elle voulait. J'y dînai plusieurs fois, et je tiens note de ce fait, parce qu'il me mit en rapport avec plusieurs personnages de haute distinction qu'hélas! je n'ai pas revus depuis. De ce nombre était le président de Nicolaï. Je le vis trop et trop peu. Quelques mois après que j'eus fait connaissance avec lui, il avait cessé d'exister. Dans ces prisons, pas plus que dans les autres, on n'était à l'abri des réquisitions de l'atroce Fouquier-Tainville. Il prenait aussi son horrible dîme sur les privilégiés qu'elles renfermaient. Plus d'une fois le vide qu'un convive laissait à cette table m'annonça qu'il y avait attendu la mort moins tristement qu'ailleurs, mais qu'il n'y avait pas échappé.

Bientôt on envia aux prévenus les adoucissemens dont ils jouissaient dans les maisons de santé, et l'accès en fut interdit à leurs amis, à leurs parens même, s'ils n'étaient porteurs d'une permission qu'il fallait aller chercher au comité de sûreté générale. Je ne revis Mlle Lange, à dater de là, qu'après que la mort de Robespierre eût rendu à la vie tant d'infortunés qui attendaient sous clef le coup sous lequel tant de têtes sont tombées, et qui ne respectait pas plus la beauté que le génie.

La galanterie n'était pas plus à l'ordre du jour en ce temps-là que la pitié. Non seulement les bourreaux qui régnaient se plaisaient à faire tomber sous leur faux des têtes de femmes, comme un polisson à faucher des roses avec sa baguette, mais ils les tourmentaient par les exigences les plus ridicules dans la vie civile. Les femmes étaient assujetties comme les hommes à solliciter des comités de leurs sections respectives des certificats de toute espèce, soit pour voyager en paix, soit même pour vivre en paix dans le domicile où elles se renfermaient.

La mesure la moins ridicule de ce genre n'est pas celle par laquelle la municipalité de Paris les astreignait, ainsi que les autres habitans de quelque maison que ce fut, à consigner sur une affiche placardée à la porte qui donnait sur la rue leurs noms, prénoms, surnoms et leur âge. Quels mécontentemens cette taquinerie tyrannique ne provoqua-t-elle pas! Je ne sache guère que l'affiche où le général Santerre proposait la proscription des chiens qui en ait provoqué d'aussi grands.

Malgré le danger auquel on s'exposait en désobéissant à cet arrêté, peu de dames s'y conformèrent exactement. Aucune n'en profita, il est vrai, pour se donner, en se vieillissant, un caractère plus respectable, mais beaucoup en usèrent pour rapprocher leur âge de celui de l'innocence et se rajeunir. Je me souviens qu'une femme fort jolie, et qui n'était pas à beaucoup près d'âge à avoir intérêt à mentir sur cet article, saisissant cette occasion pour réformer son extrait de baptême, se débarrassa de quelques années; si bien que nous n'étions plus du même âge, quoique deux ans auparavant, dans un moment où elle n'avait rien de caché pour moi, elle se fût félicitée d'être née la même année et je crois aussi le même jour que moi. Ainsi le temps ayant reculé de deux ans pour elle, tandis qu'il avait avancé de deux ans pour moi, nous nous trouvions à quatre ans de différence. Comme je la félicitais d'avoir rajeuni précisément dans la mesure où j'avais vieilli: «Mon ami, me dit-elle, je compte bien, si cette vilaine loi dure, en profiter tous les ans pour me rajeunir encore. Savez-vous bien que, dans dix ans, l'affiche de cette année fera autorité?»