CHAPITRE IV.
Voyage au Vésuve.—Herculanum.—Portici.—Pompéi.—Le tombeau de
Virgile.—Le lac d'Agnano.—La grotte du Chien.
J'ai parlé d'espions: les rapports de ceux dont la police napolitaine m'entourait, et à la tête desquels je devais mettre le domestique et le cocher qui me servirent pendant toute la durée de mon séjour à Naples, devaient fort rassurer le gouvernement sur le but véritable de mon voyage, et lui prouver que je ne m'occupais guère de lui que lorsqu'il s'occupait trop visiblement de moi. Excepté les heures que je passais à l'Opéra, mes heures les plus douces étaient, sans contredit, celles que j'employais à courir les champs, à chercher les vestiges des grands événemens, à étudier l'histoire sur ce terrain où elle est écrite par tant de monumens. Je n'y lisais pas non plus sans un vif intérêt les effets des grands phénomènes par lesquels la terre de Naples a été si fréquemment retournée. Comme la côte de Portici n'est pas moins riche, sous ce rapport, que celle de Pouzzoles, je ne négligeai pas d'y faire une excursion.
Talani me dirigea encore dans ce voyage, qui devait être plus long que l'autre, puisqu'il embrassait plus d'objets et une carte plus étendue que le premier. Il nous prit deux journées, l'une pour descendre dans Herculanum et visiter le Muséum de Portici; l'autre pour gravir le Vésuve et parcourir les fouilles de Pompéi.
Herculanum, qui est construit sur la lave, est à plusieurs toises au-dessous de la lave sur laquelle est construite Résina. Quoiqu'il y ait long-temps que l'on travaille à découvrir cette ville, on n'en voit qu'une très-petite partie, la nécessité de soutenir Resina, qui autrement s'écroulerait dans Herculanum, obligeant de combler les vieilles fouilles à mesure qu'on en ouvre de nouvelles, et dès qu'on en a extrait les objets qui peuvent en être transportés. C'est le théâtre qu'on déblayait alors: une partie de la scène seulement était visible. Pour y arriver il me fallut descendre à soixante-dix pieds sous le sol. Je fus frappé de la vivacité et de l'élégance des peintures dont ses murs étaient ornés, et particulièrement de certaines figures de danseuses, qui se dessinaient dans leurs divers compartimens. Je n'en parlerai pourtant pas plus au long, ces objets ayant été décrits et même copiés cent et cent fois.
Le même motif me dispense de promener le lecteur dans le Muséum de Portici, où sont recueillis les objets découverts tant à Herculanum qu'à Pompéi. Je dois dire toutefois que, parmi les fresques antiques qui s'y trouvent, il en est plusieurs qui me frappèrent par les idées ingénieuses et naïves qu'elles expriment.
N'est-ce pas là que j'ai vu, si je l'ai jamais vu, une jeune fille qui, la ligne à la main, assise sur un rocher, pêche, non pas des poissons, mais des amours qui se jouent autour de l'amorce, et se disputent à qui s'y prendra le premier? Je n'ai de ce tableau qu'un souvenir vague comme celui d'un rêve; peut-être même n'est-ce que le rêve d'une imagination moderne, de la mienne même. Il me semble néanmoins l'avoir vu ce symbole de la coquetterie, cette allégorie empreinte, à mon sens, de ce caractère de finesse et de justesse qui se retrouve dans certaines productions de l'antiquité, et particulièrement dans le tableau de cette marchande d'amours dont l'original est à Portici, composition que les modernes ont reproduite de tant de manières, composition aussi spirituelle et aussi gracieuse que la plus aimable fiction d'Anacréon.
Le voyage du Vésuve ne prend guère moins de huit heures, et l'exploration de Pompéi pas moins de quatre: voulant faire tout cela dans la même journée, nous couchâmes à Portici, au pied du volcan.
Par une mesure très-sage, le gouvernement napolitain ne donne qu'à des gens dont il est sûr le privilège de conduire au cratère les voyageurs, de la tête desquels ils répondent sur la leur. Ces bonnes gens, qui se chargent de pourvoir à tout, vinrent nous réveiller le lendemain avant le jour. Comme la famille qui m'avait donné l'hospitalité devait être de la partie, les abords du Vésuve étant inaccessibles aux voitures et peu praticables pour les chevaux, ils amenèrent autant de montures qu'il en fallait pour toute la société, où l'on comptait ainsi autant d'ânes que de personnes. Ces précautions étaient commandées par la nécessité: la course devait être longue, et la chaleur pouvait être excessive.
Après quelques heures de marche à travers les laves et les scories qui roulaient sous les pieds de nos quadrupèdes, sans toutefois les faire broncher, nous parvînmes à la région des cendres. Il était jour. Tournant le dos à la montagne aride qui nous restait à gravir, nous portâmes alors nos regards sur le golfe de Naples dont ils embrassaient toute l'étendue; sur cette mer d'où sortent les îles verdoyantes d'Ischia, de Nisita, de Procida et de Capri au front chauve et sourcilleux comme celui du tyran qui l'habitait; sur cette mer qui, unie en ce moment comme une glace, réfléchissait l'azur du ciel le plus pur et toute la splendeur du soleil levant.
L'admirable tableau que celui à qui les côtes riantes de Baja et de
Sorrento servent de cadre, et autour duquel se dessinent les quais de
Naples et de Portici!
Après avoir respiré quelque temps l'air délicieux du matin, satisfaite de ce qu'elle voyait, la majeure partie de la troupe, effrayée de la fatigue qu'il fallait se donner pour monter plus haut, prit la route de l'ermitage où nous devions nous réunir pour déjeuner. Quant à moi, plus stimulé qu'épouvanté par les difficultés, je persistai dans la résolution de gravir jusqu'au cratère, et accompagné de deux guides, je poursuivis mon chemin à travers les cendres.
Rien de laborieux comme la marche dans ces cendres où je m'enfonçais jusqu'à mi-jambes, et qui s'éboulant sous mes pieds, me faisaient perdre à chaque pas la moitié de l'espace que je venais d'enjamber. Dieu sait que de temps il m'eût fallu, tout alerte que j'étais, pour arriver par ce chemin mouvant au sommet de la montagne qui devenait de plus en plus escarpée, si mes deux compagnons ne m'eussent prêté aide et appui. Pour ces hommes robustes et adroits, et dont les pieds offraient à la cendre une surface au moins double des miens, courir où je pouvais à peine marcher, avancer où je ne pouvais m'empêcher de reculer, n'était qu'un jeu. Me plaçant entre eux deux, l'un, à la ceinture duquel j'étais accroché, m'entraînait en avant, et l'autre, me soutenant les reins, me poussait par derrière; si bien qu'en moins d'une heure je parvins au sommet du Vésuve.
Il était calme alors; et comme le soleil donnait à plomb dans le cratère, mes regards plongèrent sans difficulté dans toute la profondeur de cet immense entonnoir. Je n'y vis rien que de la cendre à travers laquelle s'échappaient des fusées d'une fumée blanchâtre et légère. J'espérais en voir davantage: les contours de ce cône, quoi qu'il ne fût pas coupé parallèlement à l'horizon, me paraissant praticables, je déclarai vouloir en faire le tour. Quand j'aurais annoncé la volonté de descendre dans l'abîme, mes guides ne m'auraient pas étourdi de cris plus lamentables. Observations, supplications, larmes même, ils employèrent tout pour me faire renoncer à cette résolution, et voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, ils me quittèrent en déclarant qu'ils n'étaient plus responsables des accidens qui m'arriveraient, et en me recommandant à Dieu et surtout à saint Janvier.
Je n'ai pas éprouvé deux fois un sentiment pareil à celui qui s'empara de moi quand seul, du haut de ce belvéder colossal, je promenai mes regards sur un horizon qui n'avait de bornes que celles où la faiblesse de mes organes le circonscrivait. Le Mont-Cénis est beaucoup plus élevé que le Vésuve. Arrivé là, je me savais bien haut; mais ma raison seule me le disait. Au sommet du Vésuve, que rien ne domine, je voyais une contrée immense se déployer autour et au-dessous de moi comme une carte de géographie. Je ne puis dire à quel point ce spectacle exaltait ma pensée. Et de quel bien-être je jouissais dans cette atmosphère si légère et si pure! mes organes semblaient s'y perfectionner: je respirais avec plus de facilité; j'entendais avec plus de finesse: rien n'échappait à mes regards dans cette vaste scène frappée dans tous ses détails par les rayons du soleil qui m'éclairait sans me brûler.
Trois quarts d'heure de marche me ramenèrent sans accident au point d'où j'étais parti. Au fait, je n'avais couru aucun danger. Le sol sur lequel j'avais marché était aussi ferme que le chemin le plus fréquenté, et ne m'avait offert aucune gerçure assez large pour que je ne pusse pas la franchir sans élan.
Le tour du cratère achevé, je me dirigeai vers Monte-Somma où se trouve l'ermitage. Une vallée sépare ce volcan éteint du volcan très-allumé d'où je descendais par une pente presque perpendiculaire. La tête en arrière, les jarrets tendus, le corps raide, et pesant tout entier sur les talons, je descendis promptement et sans fatigue cette pente, en me laissant glisser avec les cendres mises en mouvement par mon propre poids.
Formée d'une lave aride et raboteuse, la superficie de cette vallée ressemble à celle de la boue durcie par la gelée; elle me rappelait aussi une de celles que Dante a décrites. J'étais là seul, absolument seul. Depuis deux heures je n'avais pas vu une créature animée. Un lézard tout à coup s'offre à moi. Ce ne fut pas sans une douce émotion, je l'avoue, que je rencontrai cet être doué de la faculté de sentir et de se mouvoir; ce n'est pas sans un vif plaisir non plus que j'aperçus le premier brin de verdure qui pointait à travers ce sol brûlé. Ce plaisir est celui qu'apporte la première gorgée d'eau à un palais desséché par la soif. Sans trop m'en rendre compte, j'étais attristé par l'absence des êtres organisés. Par la même raison, le chant du premier oiseau que j'entendis fut pour mon oreille une musique délicieuse; ce n'était pourtant que le cri d'un moineau.
Le silence de cette vallée maudite n'est pourtant pas si absolu qu'il ne soit interrompu quelquefois, mais c'est par des détonations qui se font dans les entrailles du volcan. J'entendis plusieurs fois ce bruit formidable; plusieurs fois pendant mon trajet il ébranla le terrain sur lequel je courais. À en croire les guides, c'étaient des symptômes d'une éruption prochaine. Le Vésuve ne sortit pourtant que plusieurs années après du calme qu'il gardait déjà depuis plusieurs années[39].
Comparativement au Vésuve, Monte-Somma est un paradis terrestre. Revêtu de quelque verdure, il est ombragé de quelques arbres sous lesquels l'ermite s'est établi. Le déjeuner était prêt; j'y fis honneur. Sept heures de fatigue n'étaient pas nécessaires à l'assaisonnement des provisions que nous avions apportées, mais elles m'eussent fait trouver délicieuse la cuisine de l'ermite, si détestable qu'elle soit. Je m'accommodai même de ses oeufs, qui n'étaient pas des plus frais. Mais je ne pus m'accommoder de son vin, quoiqu'il l'ait baptisé du nom de Lacryma Christi. Si le Christ a jamais répandu de pareilles larmes, ce ne peut être que dans l'accès d'une douleur bien amère. Je ne sache guère que le Falerne de plus détestable que la liqueur ou plutôt la lie épaisse et brune qui remplissait une bouteille qu'il nous apporta avec solennité et qu'il nous fit payer en conséquence du prix qu'il affectait d'y mettre. Heureusement nous étions-nous pourvus d'excellent Malaga; nous en fîmes notre ordinaire.
L'ermite, ou l'individu à qui l'on donnait ce nom, était un drôle de cinq pieds six pouces pour le moins. Un froc qui lui tombait un peu au-dessous du jarret, et laissait voir nues ses jambes nerveuses, ne lui donnait rien moins qu'un air respectable. Son teint enluminé, sa barbe noire, son regard assuré, étaient d'un pécheur plus que d'un pénitent; aussi se trompe-t-on quand on prend ces gens-là pour des anachorètes. Ce sont des séculiers, qui n'ont du moine que l'habit, et que le gouvernement autorise à demeurer là, soit pour recevoir les étrangers, soit pour lui rendre compte de l'état du volcan. Plus d'un aventurier français s'est accommodé de cette place: celui qui nous reçut était Picard. Nos comptes réglés à sa satisfaction, il nous invita à ne pas partir sans avoir inscrit nos noms sur son registre. Il est peu de voyageurs qui, à cette occasion, n'aient consigné là quelque réflexion, soit sur le but, soit sur le résultat de leur voyage. Par déférence pour cet usage moins peut-être que par taquinerie, je griffonnai sur ce livre, que je savais devoir être présenté à la police, des vers dont voici à peu près le sens:
Soldat du fier Bonaparte,
Avec l'altier panache où resplendit sa gloire,
Au sommet du Vésuve aujourd'hui j'ai porté
Les trois couleurs de la victoire,
Les couleurs de la liberté.
La voiture m'attendait à Portici. Elle m'eut bientôt conduit à Pompéi.
La plus grande partie de cette ville que les Français devaient exhumer était encore ensevelie sous les cendres. L'activité avec laquelle Charles III avait commencé ce déblai n'avait pas été imitée par Ferdinand. Le petit nombre d'ouvriers qu'il y avait d'abord employés avait été retiré insensiblement. Il n'y en avait plus un seul quand j'entrai dans ces ruines.
Sans empiéter sur les droits des naturalistes, puis-je dire mon sentiment sur les causes de la catastrophe dans laquelle disparut Pompéi? Elle me semble provenir uniquement des cendres délayées dans de l'eau non bouillante que le Vésuve rejette quelquefois après avoir vomi ses dernières laves. Cela seul peut expliquer la facilité de cette matière à s'insinuer dans toutes les cavités des édifices qu'elle recouvre, et l'exactitude avec laquelle enveloppant les formes des objets qu'elle rencontre elle les reproduit avec la fidélité d'un moule, telle que cette empreinte d'un sein de femme qu'on admire à Portici. Cela peut expliquer encore la parfaite conservation de certains objets demeurés intègres dans cette boue consolidée et que l'action de l'eau bouillante eût infailliblement altérée. Il faut aussi que cette éruption se soit faite avec une effroyable rapidité, puisque les squelettes qu'on a retrouvés dans les fouilles de Pompéi étaient debout et semblaient avoir été surpris dans leur fuite.
Les maisons de Pompéi, toutes faites à peu près sur le même modèle, sont petites, mais distribuées avec goût et décorées avec élégance; leurs murs sont revêtus de peintures à fresque auxquelles le temps n'a pas tout-à-fait enlevé leur éclat, puisqu'il suffit d'un seau d'eau pour les raviver; elles sont pavées généralement en mosaïque. À l'entrée de quelques vestibules est figuré en mosaïque aussi un chien monstrueux, et dans tous on lit sur le seuil de la porte ces paroles que le maître de la maison adresse depuis tant de siècles à quiconque se présente: Salve hospes, salut à l'hôte, paroles qui semblent aujourd'hui sortir d'un tombeau.
Après avoir parcouru les rues désertes de cette ville muette, après avoir visité dans tous ses recoins le temple d'Isis, le théâtre, l'amphithéâtre, le camp des soldats, le palais de Diomède, la villa qui peut-être appartenait à Cicéron qui, comme le marquis de Carabas, avait des propriétés partout, je songeai à revenir à Naples. Comme pour rejoindre ma voiture je traversais un champ de vignes, j'y remarquai des pignons en brique et en mortier qui perçaient le sol. Il se pourrait bien que ce fussent ceux de quelques unes des maisons déblayées depuis par le roi Joseph ou par le roi Joachim, qui mirent aussi leur gloire à finir ce que Charles III avait si glorieusement commencé.
J'aurais bien désiré voir les temples de Pestum. Mais les bandits, et l'aria cattiva plus redoutables qu'eux, infestaient la contrée où sont ces ruines. Y aller en septembre, c'est aller chercher la fièvre, et je ne m'en souciais guère en songeant à l'état déplorable où elle avait mis mon pauvre camarade. Je n'entrepris donc plus d'autre incursion que celle qui devait me faire connaître quelques parties des champs Phlégréens, que je n'avais pas eu le temps de voir dans mon premier voyage, telles que le lac d'Agnano, les pisciarelli, le stuffe (les étuves) de San Germano et la grotte du Chien, qui sont à peu de distance de Pouzzoles.
Il me fallut traverser de nouveau le Pausilippe. Avant d'y entrer, je me détournai un peu du chemin pour aller faire une station au tombeau de Virgile ou sur les ruines qu'on décore de ce nom. Rien de remarquable dans cette cave remplie de décombres et dont la voûte est couverte de broussailles. Rien de remarquable non plus sur le monticule sous lequel elle est ensevelie. J'y cherchai vainement ce laurier qui, dit-on, se reproduit depuis tant de siècles sur la cendre du prince des poëtes. C'est là, me dit mon cicerone, en me montrant une place vide et non pas nette; et, sous des herbes brûlées par le soleil, je découvris, non sans peine, un chicot de bois sec gros comme le petit doigt, et, non sans peine, une feuille de laurier plus sèche encore. Était-ce la dernière, était-ce la seule qu'eût portée cet avorton? Je la recueillis religieusement, et l'envoyai à Legouvé, qui peut-être ne l'a pas reçue, car il ne m'en a jamais parlé.
En passant par Pouzzoles, Talani ne négligea pas de nous procurer un chien, pauvre animal aux dépens duquel le gardien de la grotte à laquelle il donne son nom démontre aux voyageurs la propriété délétère du gaz qu'elle exhale; pauvre animal qu'il tue et ressuscite, pour vous amuser, avec autant d'indifférence qu'il éteint et rallume une chandelle et qu'il décharge un pistolet dont il a soin de se munir aussi.
On conçoit, d'après cela, qu'à Pouzzoles un chien soit une propriété utile, un fonds qui rapporte; aussi les paysans spéculent-ils sur cette expérience, et vous louent-ils pour un écu leur meilleur ami. Mais les chiens qui, là, ont autant d'esprit qu'ailleurs, ne portent pas le dévouement jusqu'à se prêter deux fois à cette spéculation; rien de plus difficile que de rattraper ceux qui ont déjà fait une fois le voyage. Au bruit d'une voiture, ils disparaissent tous. Celui qu'on nous livra se fit chercher pendant plus d'une demi-heure.
Lorsque nous arrivâmes au lac d'Agnano, le soleil avait parcouru plus des trois quarts de sa course, et déjà se cachait derrière les montagnes qui forment le bassin de ce vaste réservoir. Sans trop rembrunir la verdure, il amortissait l'éclat de quelques côtes blanchâtres que la végétation ne recouvrait pas. De brûlant qu'il avait été, l'air devenait tiède; et le ciel, toujours pur, le beau ciel d'Italie se réfléchissait dans les eaux limpides que le vent du soir ridait à peine.
Je ne puis exprimer le charme que j'éprouvais à contempler ce tableau paisible. Ce n'est pas sans contrariété que je me sentis arracher à ma rêverie par le physicien de service, qui ne concevait pas qu'on pût s'occuper là d'autre chose que de l'expérience qu'il allait répéter pour la centième fois, et qui d'ailleurs était pressé d'en finir avec le chien qui le mordait.
Nous entrons enfin dans la grotte dont il tient la clef; tout s'y passa comme à l'accoutumée. La chandelle qu'il alluma finit par s'éteindre après avoir perdu graduellement son éclat, à mesure qu'il la rapprochait du sol; le pistolet qui, au niveau de la terre, n'avait pas fait feu, placé à dix pouces au-dessus, avait détonné; par la même cause, le chien, après s'être débattu, tomba dans une immobilité absolue. Il n'en serait jamais sorti si on ne se fût pressé de le porter au bord du lac. L'eau dont on l'inonda le rappela à la vie, mais non sur l'heure. Les pulsations du coeur ne se rétablirent que petit à petit. Il bâilla d'abord, puis il éternua, puis il ouvrit les yeux, puis il étendit ses pates, puis il fit quelques efforts pour se relever, et retomba; puis s'étant traîné jusqu'à l'eau et ayant bu, il se leva tout-à-fait, secoua les oreilles, prit sa course et disparut.
Ce pauvre animal avait passé par toutes les angoisses de l'asphyxie. Elles sont terribles, ainsi que l'a certifié je ne sais quel Anglais, qui, faute d'autre animal, fit l'expérience sur lui-même.
Cependant la nuit était venue. La lune montait sur l'horizon, et répandait une douce clarté sur ce site mélancolique. Je retombai dans ma rêverie pour n'en sortir qu'au théâtre de Saint-Charles, où je revis, pour la dixième fois, Gonzalve de Cordoue que je n'entendis pas plus qu'à l'ordinaire.