CHAPITRE V.
Le camée.—Le docteur Cirillo.—Mission pour Maïna.—Adieux à Naples.—Caserte.—Minturne.—Mola di Gaëte.—Rêve qui n'en est pas un.—Les marais Pontins.—Alba.—Rome.
Je rentrai cette fois à Naples pour n'en plus sortir que le jour où je lui ferais mes adieux, pour toujours peut-être! qu'on me pardonne cette expression d'un regret sincère. Je passais là si délicieusement mon temps que je n'étais pas obligé d'employer! Tout au présent qui m'environnait des merveilles de la nature et des arts, ravi de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais, de tout ce que je sentais même, du spectacle d'un ciel toujours pur, d'une mer toujours tranquille, du charme d'une mélodie qui se reproduit jusque dans les chants improvisés par le peuple, du parfum des fleurs plus suave dans cette contrée que dans aucune contrée de l'Europe; j'aspirais le plaisir par tous mes sens, je le savourais de toutes les facultés de mon âme; si j'avais eu à Naples ce qui m'était plus cher que Naples, je n'en serais sorti de ma vie.
Le plaisir qu'on éprouve loin de ceux avec qui on voudrait le partager, est toujours mêlé d'une secrète amertume. Tout en appréciant les heures qu'il enchante, on a quelque impatience de les voir finir, comme on désire arriver au terme de sa course, si fleurie que soit la route qui vous y conduit.
Je désirais donc me remettre en route. Mais il ne m'était pas possible de déterminer l'époque de mon départ. Hacquart était toujours au lit; un moment même sa fièvre avait pris un caractère si pernicieux que j'avais craint qu'il ne succombât. Sorti de cette crise, il était hors de danger, mais non pas hors de maladie. L'abandonner dans cet état, c'eût été provoquer une rechute. Il me priait, me suppliait de ne pas partir sans lui. En effet, sans moi que deviendrait-il? il ne connaissait personne à Naples, si ce n'était moi et son médecin, si ce n'était le citoyen Arnault et le docteur Cirillo.
Cirillo! que de souvenirs réveille ce nom-là! Il n'en est pas de plus honorable. On sait quelle affreuse catastrophe a terminé sa vie; on sait que la première restauration napolitaine osa frapper d'un arrêt de mort cet homme qui, soit comme médecin, soit comme magistrat, consacra tous les momens de son existence au service de l'humanité; on sait qu'un infâme supplice fut la récompense du dévouement qui, malgré sa répugnance pour le pouvoir, ne lui avait pas permis de refuser les hautes fonctions auxquelles l'estime des Français et celle de ses compatriotes l'avaient appelé pendant la courte durée de la république parthénopéenne; on sait enfin avec quel dédain il refusa sa grâce, qui lui était assurée s'il consentait à désavouer comme un crime l'acte de résignation que lui avait inspiré un effort de vertu.
Je ne m'étendrai donc pas sur ces faits, qui d'ailleurs sont postérieurs à l'époque où je le voyais tous les jours. Mais je dirai que Cirillo, reconnu dès lors pour un des plus habiles médecins de l'Europe, donnait tous ses soins à mon pauvre camarade, qu'il fut pour lui ce que Jésus fut pour Lazare, et même plus, car, bien que ses ressources fussent moins étendues, il opéra une résurrection tout aussi complète.
Les événemens ont manifesté depuis tout ce qu'il y avait de grand dans son âme. Cette circonstance me révéla tout ce qu'il y avait de bon dans son coeur. S'affectionnant à son malade en raison de la gravité de la maladie et aussi de l'isolement où il se trouvait par suite de mes courses, il venait le voir autant pour le consoler que pour le médicamenter, et n'était pas moins le médecin du moral que celui du physique.
Lors de ses visites, quand je me trouvais près du malade, je faisais tout ce qui dépendait de moi pour en prolonger la durée; et je ne remarquais pas sans quelque orgueil qu'il ne semblait pas porté à l'abréger. J'eus avec lui plus d'une conversation, mais dans notre langue, car il s'en fallait de beaucoup que je parlasse l'italien comme il parlait le français. Je n'ai rencontré dans qui que ce soit plus de savoir uni à moins de présomption, et plus de rectitude unie à un esprit plus étendu. Ses opinions sur les objets les plus graves, soit en morale, soit en politique, étaient absolument les miennes; mais il me le prouvait plus qu'il ne me le confiait. L'aveu qu'il ne me faisait pas se retrouvait dans toutes ses actions, aveu que je craignais presque de provoquer. Cirillo était médecin de la cour, et de quelle cour! Je sentais tout ce que cette place lui prescrivait de circonspection, et j'en faisais la règle de la mienne.
Pendant que Hacquart guérissait, je passais avec des artistes le temps où je n'étais pas près de lui. Quand le spectacle ne m'offrait rien d'attrayant, j'allais voir les Coltelini, famille aimable, composée de deux soeurs dont l'une, non moins recommandable par ses qualités que par ses talens, après avoir pris rang parmi les virtuoses du théâtre de Naples, fut épousée par un riche négociant à qui elle avait inspiré autant d'estime que d'amour; et l'autre, cantatrice moins brillante, mais néanmoins habile musicienne, était, indépendamment de cela, une femme excellente. Dieu sait à quelles épreuves je mettais sa complaisance, et combien de partitions je lui ai fait déchiffrer! Ces dames avaient un frère qui tournait les vers avec facilité et avec grâce. C'est lui qui composa la canzonetta sur laquelle Millico a fait la délicieuse musique que Garat chantait avec une expression si suave.
Le matin je ne sortais guère que pour aller à un atelier, celui de Mme Talani, femme du cicerone dont j'ai parlé. Voici quel intérêt m'amenait là: cette dame travaillait la pierre dure avec habileté, et gravait sur l'onix des portraits fort ressemblans. On m'avait engagé à lui laisser faire le mien, je m'y prêtais. Ce travail est assez long; mais heureusement n'exige-t-il pas jusqu'à la fin la présence de l'original. La tête une fois ébauchée en cire, on la reproduit en pierre, d'après ce modèle qu'on ne peut pas exécuter avec trop de soin.
Mme Talani travaillait avec ardeur à ce camée. Quelque peine qu'elle se donnât, elle ne put pourtant pas l'achever avant mon départ. Après le lui avoir payé, je partis donc, en la priant de le remettre à notre secrétaire de légation, qui se chargea de me le faire parvenir à Paris.
Raconterais-je la suite de mes relations avec cette dame? Pourquoi pas?
Indépendamment de ce qu'elles sont honorables pour cette artiste, elles
ont un caractère romanesque assez singulier pour qu'un Molière ou un
Marivaux du vaudeville en fasse son profit.
Revenu de Naples depuis plus de dix-huit mois, et n'ayant pas entendu parler de ce camée, je regardais mon argent comme perdu, et je n'y pensais plus, quand je reçus avec une petite boîte une lettre écrite en italien, et conçue à peu près en ces termes: «Que pensez-vous de moi, Monsieur? Vous avoir fait attendre plus d'un an un travail dont j'avais reçu le prix! Voici l'explication de ce fait. Votre camée, exécuté sur la pierre que vous avez choisie, était fini; je me disposais à vous l'envoyer quand il m'a été volé. Jugez de mon chagrin. Quel remède à cela? En faire un autre. Vous trouverez dans la boîte jointe à cette lettre un second portrait que je vous prie d'agréer en échange de celui que je vous devais, et dont vous auriez été satisfait, j'en suis certaine.
«Maria-Theresa TALANI.»
J'y trouvai en effet un camée bien empaqueté dans du coton. La pierre en était moins belle que la première; la ressemblance y était moins exacte; mais en pareille circonstance on n'y regarde pas de si près. Je le donnai à qui il appartenait.
Deux ans après, ce camée dormait encore dans le coton, quand quelqu'un remit à ma femme, de la part d'une dame qu'elle avait connue dans son enfance, et que depuis elle avait perdue de vue, un camée à peu près semblable. «Si vous y trouvez la ressemblance que j'y trouve, il vous appartient», lui fit-elle dire par l'ami commun qu'elle avait chargé de cette commission.
Ce camée, signé Talani, était en effet le mien. Comment avait-il passé dans les mains de Mme Marmont, aujourd'hui duchesse de Raguse, car c'est elle qui le rendait si gracieusement à sa première destination? Voici ce que m'a raconté à ce sujet ce pauvre Allard en nous le remettant.
Pendant un séjour qu'elle avait fait à Milan, où son mari avait eu le commandement après la bataille de Marengo, Mme Marmont désirant compléter, pour s'en faire un collier, une collection de camées représentant les premiers Césars, et n'en ayant que onze, faisait chercher de tous côtés celui qui lui manquait pour compléter sa douzaine. Un jour on le lui apporte à sa toilette: «Madame, lui dit le brocanteur, voilà votre Titus, ou votre Néron, votre empereur.—Un empereur, cela! dit-elle à Allard; qu'en pensez-vous?—Je pense que c'est un empereur, s'il y en a un qui ressemble à Arnault.—C'est ce que je pense aussi. Tâchez donc de me trouver une autre tête, dit-elle au marchand. Je garde néanmoins celle-ci, mais ce n'est pas pour moi.» On sait le reste.
J'aime à raconter ce fait; il signale à la fois un bon coeur et un esprit aimable. Mais par quel hasard étais-je ainsi devenu objet de commerce? Mon cicerone manquait d'ordre. Dans un pressant besoin peut-être aura-t-il fait monnaie de ma tête, et, de revendeur en revendeur, je serai passé entre les mains de celui qui a eu de moi plus que je ne valais.
Quoi qu'il en soit, ma femme possède ces deux portraits, qui ne se ressemblent guère, mais qui, dit-on, me ressemblent, et sont venus de Naples se rejoindre à Paris dans le même écrin par des chemins bien différens.
Il y avait long-temps que j'avais rompu tout rapport avec l'ambassadeur, quand on m'apporta une lettre de sa part. Cette lettre venait de Corfou. Elle était de Digeon, qui m'envoyait un arrêté par lequel le général Bonaparte me chargeait d'une mission auprès du bey de Maïna, et pour laquelle il m'adjoignait un médecin corse nommé Stephanopoli, Grec d'origine. Cette mission, sous l'apparence de répondre aux prévenances des Maïnotes, pouvait bien avoir pour but de préparer l'émancipation future de l'ancien Péloponèse. Le concours de Stephanopoli m'eût été d'autant plus utile à cet effet, que j'ignorais absolument le jargon des descendans d'Agésilas et de Lycurgue, qui lui était très-familier. Je serais revenu sur mes pas pour la remplir, si le terme fixé par le général n'eût été passé depuis long-temps. D'ailleurs, comme il m'annonçait qu'à mon retour de Maïna il me ferait revenir par l'Italie, je crus ne pas contrarier ses idées en anticipant sur l'époque de mon rappel[40].
Le docteur Cirillo ne trouvant plus d'inconvénient à ce que le convalescent qui, depuis quelques jours sortait en voiture, entreprît le voyage de Rome, nous nous arrangeâmes pour le faire de concert avec M. Bidois, banquier de Paris, qui avait été chargé de recouvrer les contributions qu'en vertu des traités la cour de Naples devait payer à la France. Ce banquier, homme fort aimable, voyageait avec une dame fort belle et au moins aussi aimable que lui: c'était sa femme.
La chose convenue, je m'adressai à notre ministre pour avoir un passeport du ministère napolitain, service qu'il me rendit avec empressement; je lui offris, en reconnaissance, de me charger de ses dépêches pour Rome et pour Florence, offre qu'il accepta avec empressement aussi; et le 12 septembre, chargé de son esprit, je me suis mis en route pour la capitale du monde.
Comme il nous fallait traverser les Marais-Pontins, et que l'on ne fait pas ce trajet sans se prémunir contre la fièvre, le bon docteur avait indiqué à son client quelques préservatifs. «Et vous, me dit-il obligeamment, vous ne feriez pas mal de prendre aussi quelque précaution.—Et laquelle, docteur?—Quelques grains de tartre stibié.—Quelques grains d'émétique! Me donner une maladie certaine pour éviter une maladie douteuse!—L'émétique vous répugne donc bien fort?—Il me tue.—Munissez-vous alors du meilleur vin possible, du vin de Bordeaux le plus vieux.—Cette médecine-là ne me répugne pas. Je vous promets de me conformer à l'ordonnance. Je vous dirai même, entre nous, que c'est un régime auquel je me suis mis dès long-temps, par instinct sans doute.
Ce bon docteur sourit à mon hygiène, et nous quitta en nous souhaitant un bon voyage. En échange, nous lui souhaitâmes tout le bonheur que méritait le meilleur des hommes. Deux ans après pourtant… je n'imaginais pas que les larmes pussent jamais me venir aux yeux en me rappelant ces adieux-là.
Le premier préservatif qu'il m'avait prescrit est au reste tellement en usage dans le pays de Naples et dans les États romains, que peu de personnes sortent sans avoir sur elles de l'émétique dosé. Éprouve-t-on la plus légère incommodité en promenade? vite on court au premier ruisseau; on y puise de l'eau dans le creux de sa main, et l'on avale sur place le spécifique qu'on y a délayé; et l'effet produit, on continue sa route comme si de rien n'était. C'est ainsi que Talani en usait et me proposait d'en user dans nos courses. Ouvrant à chaque pas son portefeuille, per l'aria cattiva, me disait-il, en m'offrant une prise d'émétique comme on offre une prise de tabac.
De Naples nous nous rendîmes à Capoue, dont les délices ne nous retinrent pas si long-temps qu'Annibal, car nous n'y restâmes que le temps nécessaire pour changer de chevaux; avant d'y arriver nous nous étions détournés de la route pour aller voir Caserte, édifice construit avec les marbres les plus rares, décoré avec les statues et les tableaux les plus précieux, palais où rien ne manquait, excepté des meubles. Ceux de l'appartement du roi et de la reine, qui couchaient dans la même chambre, étaient des plus mesquins; deux petits lits en tombeaux semblaient y avoir été oubliés et s'y perdaient dans l'immensité.
Sur les rayons d'une bibliothèque peu nombreuse, je trouvai les oeuvres complètes d'un auteur français.—Les oeuvres de Voltaire?—Non.—De Buffon?—Non.—De Rousseau, de Montesquieu?…—Non, non, non; les oeuvres complètes d'Arnaud-Baculard. Dans un cabinet était un mauvais tableau où la reine Caroline d'Autriche, en costume tragique, contemplant avec plus de fureur que d'attendrissement les bustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, leur promettait vengeance en fort mauvais vers inscrits sur un ruban qui lui sortait de la bouche. Ce tableau, aussi mal peint qu'il était mal conçu, me parut une véritable profanation, une ridicule parodie d'un sentiment aussi noble que naturel.
Nous avions calculé notre marche de façon à traverser le lendemain les Marais-Pontins après le lever du soleil. Nous allâmes en conséquence coucher à Mola di Gaëte. Avant d'y arriver, on traverse le Garigliano (l'ancien Liris), petit fleuve dont les eaux forment les marais d'où sortait Minturne, et dans la fange desquels Marius chercha un asile contre la proscription. Quand je traçais cette scène terrible, je ne m'imaginais pas voir jamais le théâtre où elle s'était passée.
Cette contrée est illustrée aussi par un autre événement non moins tragique. C'est aux environs de Mola, autrefois Formiæ, que Cicéron proscrit fut assassiné.
À Mola, nous descendîmes dans une vaste auberge où nous soupâmes assez bien et fort gaiement avec l'aimable ménage qui faisait route avec nous. Le sujet de la conversation pendant une partie du repas avait pourtant été assez triste. Les postillons nous avaient raconté force histoires de bandits, exagérant le danger peut-être, pour nous détourner de l'idée de voyager de nuit. «À propos, dis-je à un domestique que j'avais pris à Naples, ayez soin de tirer les armes de notre voiture et de les mettre dans ma chambre: surtout n'oubliez pas le tromblon; car s'il prenait à ces Messieurs fantaisie de nous faire visite cette nuit, encore faudrait-il avoir de quoi répondre à leur politesse.»
Sur ces entrefaites, le staliere étant venu prendre nos ordres: «À quatre heures du matin les chevaux, dit Bidois; ayez soin aussi de m'éveiller à cette heure, en frappant à la porte n° 4; je me charge, moi, d'éveiller ces Messieurs.»
Pour comprendre ce qui va se passer, il faut avant tout connaître les localités. Toutes les chambres de l'auberge communiquaient les unes avec les autres par des portes garnies des deux côtés de verrous que chacun pouvait fermer à volonté, et elles avaient toutes sortie sur un corridor commun. Le souper fini, nous nous retirâmes dans nos chambres dont nous laissâmes les communications ouvertes dans l'intérieur, mais que nous fermâmes à la clef du côté du corridor. La chambre de Bidois portait, ainsi qu'on l'a dit, le n° 4, et celle que j'occupais avec Hacquart, le n° 1.
Dans cette chambre étaient deux lits, l'un près de la fenêtre, dans lequel Hacquart se coucha; l'autre où je me blottis était près de la porte, laquelle donnait sur le corridor: tout près de moi, sur une commode, on avait déposé nos armes.
Plongé dans le sommeil de l'insouciance qui n'est pas moins profond que celui de l'innocence, je faisais le plus doux des rêves, quand tout à coup j'entends à mon chevet un bruit formidable: on enfonçait la porte qui paraissait près de céder. Me jeter à bas du lit, me saisir du tromblon, et le diriger machinalement vers le point menacé, fut l'affaire d'un moment. «Que faites-vous?» me crie Hacquart, qui ne dormait pas, et à qui le crépuscule permettait de voir ce qui se passait. À ses cris, toujours endormi, je me retourne de son côté, et croyant que là était le point d'attaque, je braque sur lui l'arme terrible. Heureusement Bidois survient-il, «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que c'est?—C'est lui qui veut me tuer.—Je veux tuer les bandits.—Où diable voyez-vous des bandits?—Cette chambre en est pleine.—Il n'y en a que dans votre tête.—Ils ont enfoncé la porte.—Enfoncez-vous dans votre lit, si vous ne voulez pas gagner un rhume, car vous n'êtes nullement équipé pour faire la guerre avec des armes à feu», ajouta Bidois en éclatant de rire. C'était vrai.
La fraîcheur du carreau cependant m'avait réveillé. Comme il faisait tout-à-fait jour, jetant les yeux sur moi, je reconnus que je n'étais pas plus vêtu que l'Apollon du Belvédère, au manteau près, et pas plus cuirassé que le Léonidas de David. Déposant donc les armes, sans répliquer, je remonte dans mon lit et me rendors d'un si bon somme qu'on eut grand'peine à me réveiller quand il fallut partir.
D'où venait tout ce bruit? de l'erreur du valet, qui au lieu de frapper au nº 4, avait frappé au n° 1, et réveillé ainsi les idées qu'avait fait naître en moi la conversation de la veille. Nous rîmes beaucoup le lendemain de ce rêve qui n'en était pas tout-à-fait un. Hacquart se félicita d'avoir échappé à la décharge du tromblon. On verra par la suite qu'il n'était pas le seul que cette arme terrible avait menacé.
À peu de distance de Mola, sur la route d'Itri, sont des ruines consacrées par le nom de Cicéron. Le nom de ce grand citoyen vit encore là dans toutes les mémoires, il est encore là dans toutes les bouches, même dans celle des paysans. Ces ruines ne sont pas toutefois celles de sa maison, qui était plus proche de Gaëte, mais celles du monument que lui éleva la piété de ses affranchis sur le lieu même où il tendit la gorge au poignard des sicaires d'Antoine.
Conformément à nos calculs, après avoir passé Terracine, et reconnu le rocher de Circée, nous traversâmes les Marais-Pontins lorsque le soleil était à son plus haut degré d'élévation. Je ne pouvais concevoir, en voyant les visages blêmes des habitans de cette contrée, qu'un individu qui n'y est pas contraint y résidât. La santé semble n'être là le partage que des buffles, animaux stupides, errans par troupeaux dans les fanges, moins stupides toutefois que les hommes, puisqu'ils y engraissent.
Cette route est fort unie; on la franchit rapidement, mais trop lentement encore au gré des voyageurs. Il nous avait été expressément défendu par le docteur de manger et de dormir pendant ce trajet. L'appétit m'étant venu, je mangeai; l'envie de dormir s'étant fait sentir, je dormis, et je n'en arrivai pas moins bien portant à Rome, où mon pauvre camarade fut repris plus fortement de sa fièvre, quoiqu'il n'eût ni mangé ni dormi.
Je ne traversai pas Albano sans faire attention à une masse de décombres qui se voit à droite de la route dans le sens où nous la parcourions, tombeau d'Ascagne, suivant les uns, tombeau des Horaces, suivant les autres; et puis fondez votre immortalité sur la durée des monumens!
Il était onze heures du soir quand nous entrâmes dans la ville sainte: on nous conduisit place d'Espagne, chez Sarmiente, en face de la barcaccia.