CHAPITRE IV.
Viterbe.—Montefiascone.—Le cardinal Maury.—Sienne.—Florence.—Le citoyen Cacaut.—Aventure.—Départ de Florence.
La voiture dans laquelle nous voyagions était une calèche que j'avais achetée à Naples. Nous y étions cinq; en dedans Suchet, un jeune Vénitien qu'il promenait pour le déniaiser, et moi; en dehors un maudit Allemand à qui j'avais permis de venir sur le siége, de Naples à Rome, et qui à Rome m'avait prié de lui permettre de m'accompagner ainsi jusqu'au quartier-général, où il espérait se placer comme domestique; fonction qu'il remplissait auprès de moi, malgré moi, car je n'avais en lui nulle confiance.
De conserve avec nous marchait Suchet le jeune, qui venait de remplir à Rome, en qualité d'agent militaire, une mission pareille à celle que Bidois avait remplie à Naples. Il nous suivait dans une chaise avec son secrétaire. Cela formait une caravane de sept personnes alertes et en état de se prêter main-forte en cas d'événement. Les armes ne nous manquaient pas, comme on sait. L'arsenal que j'avais apporté de Corfou était dans ma voiture; notre chef de brigade, indépendamment d'un sabre qu'il savait manier, était muni d'une excellente paire de pistolets; et notre financier, qui emportait avec lui des valeurs considérables, avait pris ses mesures pour les défendre contre quiconque viendrait les lui disputer.
Nous arrivâmes sans malencontre à Viterbe le jour même de notre départ, à onze heures du soir. Comme nous ne lésinions pas, les postillons nous avaient menés lestement. On nous proposa de coucher. «Des chevaux, vite des chevaux, répondit Suchet.—Presto, adesso, subito, excellenza», répliqua le staliere en courant à l'écurie. Une demi-heure se passe pourtant, et les chevaux ne paraissent point. Suchet de réitérer ses instances. Le valet de réitérer ses protestations. Les choses cependant n'en allaient pas plus vite. Ennuyé de cette lenteur, Suchet saute en bas de la voiture, et s'aperçoit que le cercle des oisifs que le bruit de notre arrivée avait attirés se divertissait de notre patience, et que le valet s'en divertissait aussi. Son sang-froid n'y tint pas. Tirant son sabre, il en administre avec le plat, bien entendu, au malavisé palefrenier une correction qui d'ordinaire en terre papale leur est administrée avec le bâton. Le procédé réussit. Aux cris de ce drôle, le postillon accourt avec ses chevaux; une minute suffit pour atteler; le fouet résonne. Le cercle qui s'était élargi à l'aspect de l'épée flamboyante, se sépare, et nous partons.
Comme s'il voulait regagner le temps perdu, le postillon met en partant ses chevaux au galop. Nous étions déjà hors de la ville, quand de fortes clameurs se font entendre derrière nous. Suchet s'aperçoit alors que la voiture de son frère ne suit pas la nôtre. Il était probable que la canaille de Viterbe, trop lâche pour nous attaquer quand nous étions réunis, prenait sa revanche sur le traînard. Ordre en conséquence au postillon de retourner sur ses pas; et déterminés à dégager notre ami ou à le venger, nous prenons nos armes.
«Voilà votre arme à vous, jeune homme», dit Suchet à son pupille en lui remettant le tromblon dont il a été déjà question, et dont il avait renouvelé l'amorce. À mesure que nous approchions de Viterbe, les clameurs augmentaient; nous rejoignons cependant notre camarade à peu de distance de la porte.
Ce que nous avions présumé était vrai. Déjà Viterbe nourrissait la haine qu'elle a fait éclater si violemment depuis contre les Français. C'est le pistolet à la main que Suchet le jeune s'était fait jour à travers la populace qui l'avait assailli dès que nous nous étions éloignés, et l'avait poursuivi jusque hors de la ville en lui jetant des pierres et en le chargeant d'injures et d'imprécations. Au bruit de notre marche rétrograde, elle disparut, et avec elle un danger encore plus grand, plus réel que celui que nous venions affronter. Je vous expliquerai cela quand nous serons à Padoue.
Je ne sais si à Montefiascone le service de la poste se fit plus lestement. Comme nous nous arrêtâmes pour souper, nous fûmes moins pressés et moins pressans. Nous goûtâmes le vin du pays. Il nous parut meilleur que celui de Surêne, mais non que celui d'Épernay. Nous nous trouvions là dans le diocèse d'un de mes amis. J'eus un moment la fantaisie d'aller faire visite à Monseigneur; c'était l'abbé, ou plutôt le cardinal Maury. Mes camarades m'auraient accompagné volontiers; mais à deux heures du matin est-on bien sûr de ne pas contrarier, je ne dis pas la personne, mais l'homme avec qui l'on va renouveler connaissance? Son Éminence, à qui je parlai depuis de cette velléité, me dit que j'avais eu grand tort de n'y pas céder.
Au fait, Maury était bon diable. «Des Français! prières, sommeil, j'aurais tout interrompu pour les recevoir. J'étais si altéré de voir des Français!» disait-il avec un accent qui ne permettait pas de douter de sa sincérité: «Vous pouvez m'en croire, ajoutait-il; je ne mens qu'en chaire.» Je me contentai de proposer sa santé aux convives, qui la portèrent de bon coeur.
Je ne décrirai pas les bords du lac de Bolsena. Je ne l'ai pas vu; mais pendant toute la nuit j'ai senti la fraîcheur de ses émanations. Je ne conçois pas que nous ayons traversé impunément cette zone glaciale et brumeuse. Nous avions grand besoin d'être réchauffés quand nous arrivâmes au relai. Ce qu'un feu de fagots n'avait fait qu'à demi, le soleil toscan l'acheva pendant que nous gravissions la montagne de Radicofani.
Nous nous arrêtâmes quelques instans à Sienne, non pas pour nous reposer. Là aussi je vis de belles choses; des fresques, des mosaïques, des statues qui me parurent aussi parfaites que tout ce que j'avais vu ailleurs. La place publique de cette ville attira mon attention par la singularité de sa forme. Si ma mémoire ne me trompe pas, c'est une espèce d'amphithéâtre creusé en bassin, un arc qui va en se rétrécissant à mesure qu'il se rapproche de la corde. C'est un forum modèle: de la maison commune qui domine sur cette place, le tribun du jour devait facilement se faire entendre du peuple au temps où Sienne était en république. Au milieu est une fontaine ornée des trois Vertus théologales, tandis que dans la sacristie est un groupe représentant les trois Grâces. Si l'adjectif doit s'accorder avec le substantif, il y a là, ce me semble, un double solécisme. La chose n'est pas très-catholique, mais en Italie les arts sont idolâtres.
Avant la chute du jour nous entrions à Florence où nous logeâmes chez Piot, à je ne sais quel Aigle, car rien n'est plus à la mode dans cette ville que ces oiseaux-là. Il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs.
Dès le lendemain matin nous nous présentâmes chez le ministre de France. C'était alors le bon, l'honnête citoyen Cacaut, homme d'un esprit droit et d'un caractère sage et conciliant, et sous sa simplicité apparente diplomate assez rusé. Peut-être se montrait-il presque aussi prudent que le militaire qui nous représentait à Naples; mais au moins était-ce dans un motif tout-à-fait opposé à celui qui réglait la politique du général Canclaux, et ne faisait-il qu'à l'intérêt de la France les concessions que l'autre faisait à l'intérêt de sa conservation. Quoiqu'en Italie le mot Cacaut ne commande pas absolument le respect[46], le citoyen Cacaut y jouissait d'une véritable considération.
Il nous accueillit avec cordialité. Je lui remis la missive du ministre gallo-napolitain, et puis une lettre de Joseph. L'effet de l'une contre-balança évidemment l'effet de l'autre; car après avoir lu la dernière, sa figure reprit sa sérénité, que la lecture de la première avait tant soit peu altérée.
Quelque désir que nous eussions de ne pas aliéner notre liberté, il fallut accepter sa table pendant les trois ou quatre jours que nous comptions passer à Florence, et nous laisser présenter au marquis de Manfredini, premier ministre du grand-duc, ou plutôt son ministre unique. La réception gracieuse dont nous honora Son Excellence servit de règle probablement à la haute société, car nous fûmes invités à venir passer la soirée au Casin des nobles, tout républicains que nous étions.
Nous y allâmes ainsi que la politesse l'exigeait; mais ce ne fut qu'après l'opéra. Depuis mon départ de Naples, je n'avais pas entendu d'autres chanteurs que ceux du pape, pas vu d'autres acteurs que des marionnettes. On donnait à la Pergola, le premier des théâtres lyriques de Florence, l'Alzira de Nazolini. J'y courus, non pas seul, car mes camarades aussi étaient impatiens d'entendre des virtuoses sans rabats.
Nous n'eûmes pas lieu de regretter l'emploi de notre temps. Sans être un ouvrage du premier ordre, l'opera n'était pas mauvais; il était d'ailleurs chanté à merveille par la Bertinoti, une des cantatrices les plus gracieuses et des actrices les plus jolies que j'aie vues en Italie, et par Crescentini, l'un des chanteurs les plus parfaits qui soient sortis des écoles et des manufactures italiennes.
Deux noms règnent à Florence: celui de Médicis et celui de Michel-Ange, protecteurs, protégé, qu'immortalisent les mêmes monumens. Nous ne négligeâmes pas de porter à ces chefs-d'oeuvre le tribut de notre admiration. Je ne crois pas nécessaire de rendre compte de ce que j'ai vu dans la galerie et dans la tribune. Dessinés dans la mémoire de quiconque n'est pas absolument étranger aux arts, la Vénus, le Faune, les Lutteurs, sont décrits dès qu'on les nomme; ainsi en est-il de la Famille de Niobé, tragédie en marbre, série de scènes aussi pathétiques, aussi terribles, aussi parfaites qu'aucune de celles qu'ait produites le génie antique.
Plutôt suggérées par le gouvernement qu'inspirées par une bienveillance spontanée, les prévenances du Casin des nobles n'exprimaient pas leurs véritables sentimens. Pendant le peu de jours que nous passâmes à Florence, nous eûmes occasion de reconnaître que là aussi on voyait impatiemment tout ce qui rappelait la gloire française.
Des promenades dont cette ville est entourée, la plus belle et la plus fréquentée est celle qu'on appelle les Caccine. Comme nos Champs-Élysées, comme notre bois de Boulogne, c'est le rendez-vous de la plus brillante partie de la population, le rendez-vous des oisifs à pied, à cheval, en voiture, le rendez-vous de quiconque veut voir ou veut être vu. En sortant de chez le bonhomme Cacaut, un soir nous y allâmes faire un tour avant le spectacle. Quelle fut notre surprise de voir à la tête et à la queue de plusieurs chevaux des cocardes pareilles à celles que nous portions, à celle que portait le vainqueur de l'Italie, des cocardes tricolores!
Indignés de tant d'insolence, nous nous consultions sur ce que nous devions faire, quand une calèche, remarquable par son élégance et par la beauté des chevaux qui la tiraient et qui se pavanaient aussi sous nos couleurs, passe à côté de nous.
Je n'y pus pas tenir. «L'ami! criai-je au cocher, tout en lui montrant notre cocarde, pourquoi mettre aux oreilles de vos chevaux ce que nous portons aux nôtres?—Parce que tel est le goût de mon maître, répondit-il en ricanant.—Votre maître a là un goût tant soit peu dangereux.—Et pourquoi, s'il vous plaît?—Parce que cela compromet les oreilles de ses chevaux et les siennes, et les vôtres aussi.»
Notre voiture cependant s'était arrêtée. Nous descendons, résolus de demander raison de cet outrage au maître de la calèche, lequel pendant ce colloque se tenait coi. «Nous te servirons de second», me disait Suchet qui croyait devoir me céder l'honneur de mettre à fin l'aventure que j'aurais dû lui laisser commencer. Mais pendant que nous mettions pied à terre, le bel équipage s'éloignait au grand trot: bientôt nous le perdîmes de vue.
Pensant alors n'avoir rien de mieux à faire que de demander au gouvernement florentin la satisfaction que nous n'avions pu obtenir de son sujet, nous nous rendons au plus vite chez notre ministre, pour lui faire rapport du fait. Que voyons-nous à sa porte? la calèche que nous cherchions, et dans son salon le maître même de cette calèche, M. Delfini. Ce galant homme se plaignait d'avoir été insulté par nous, et pourquoi? parce que ses chevaux portaient les rubans à la mode!
Après avoir rétabli les faits et le dialogue dans leur vérité, que le déposant avait tant soit peu altérée en omettant tout ce qui blessait sa fierté, comme il fermait toujours l'oreille à nos propositions, après lui avoir bien répété que nous demeurions à l'Aigle de je ne sais quelle couleur, chez Piot, nous demandâmes que rapport de la chose fût fait à M. de Manfredini, pour qu'il nous fît justice d'un homme qui refusait de nous faire raison.
«Je savais tout cela, mais j'avais l'air de l'ignorer, mais j'avais l'air de ne pas m'en apercevoir», nous dit le citoyen Cacaut dès que notre homme se fut retiré, ce qu'il ne tarda pas à faire. «Certainement ce gentilhomme a tort, tout-à-fait tort. Mais n'avez-vous pas, vous, quelque tort aussi, de ne pas faire comme moi? Savez-vous bien que cette querelle pouvait vous attirer toute la ville sur les bras? et pour le moment il n'y a que vous trois de Français dans Florence.—C'est justement pour cela, lui répondis-je, que nous avons relevé l'injure. Là où il y a un Français, la France ne doit pas être impunément insultée; il en est des Français d'aujourd'hui comme des Romains d'autrefois: un Français, même isolé, est une puissance.—Ces sentimens-là, reprit le ministre, sont plus héroïques que politiques; ils sont de ceux qu'en littérateur j'applaudis au théâtre…—Et qu'en diplomate vous blâmez dans le cabinet.»
Ce bon Cacaut était évidemment en peine de la manière dont il présenterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini, par sa prévoyance, le tira de perplexité. Instruit de la querelle par la voix publique, dès le lendemain le gouvernement défendit d'employer les couleurs sacrées à l'usage par lequel on avait essayé de les profaner[47].
Après avoir attendu vingt-quatre heures et très-inutilement des nouvelles de M. Delfini, nous prîmes congé du ministre, qui, je crois, nous vit partir sans trop de chagrin. Notre susceptibilité patriotique contrariait, comme on en a pu juger, sa circonspection diplomatique.
Mais d'où me venait à moi cette susceptibilité? En m'interrogeant je ne me trouvais pas plus d'affection pour les doctrines révolutionnaires que je n'en avais eu dans l'origine; mais je commençais à tenir à quelques conséquences de la révolution, en raison du prix qu'elles nous avaient coûté. Orgueilleux de notre gloire militaire, je ne pouvais souffrir qu'un résultat si chèrement acheté nous fût contesté; il m'était insupportable de voir des gens qui, sur le champ de bataille, n'avaient pu soutenir l'aspect de nos drapeaux, insulter dans leurs promenades à ses couleurs héroïques. Ce sentiment, que je n'avais pas éprouvé en France où elles n'avaient jusqu'alors été pour moi que les insignes d'un parti, me domina dès que je fus chez l'étranger, parce que je n'y vis plus que les couleurs de ma nation.
C'est à Florence que nous apprîmes la nouvelle de la révolution du 18 fructidor. Elle y arriva le jour même de notre aventure, et influa probablement sur la promptitude avec laquelle le grand-duc ordonna de respecter une cocarde qui la veille lui commandait peut-être à lui-même moins de respect. Cette catastrophe ne me surprit pas: je l'avais prévue avant de quitter Paris. L'audace du parti clichien la rendait nécessaire; le Directoire était perdu s'il ne la faisait pas; et il fut perdu pour l'avoir faite.