CHAPITRE III.

Considérations générales sur les monumens de Rome.—Du traité de Tolentino.—Pétition des artistes français contre un article de ce traité.—Réflexions sur cette pétition.—Comparaison des monumens romains avec quelques monumens français, et particulièrement avec le palais et les jardins de Versailles.

En résumé, Rome, c'est de la reine du monde que je veux parler d'abord, excita mon étonnement plus que mon admiration. À voir tant de monumens accumulés par tant de siècles dans une même enceinte, il y a de quoi s'étonner, mais admirer, c'est autre chose. Ce dernier sentiment n'a guère été excité en moi que par les ruines du Colysée: celles-là répondaient à mon attente: elles m'ont dit ce que c'était que la Rome ancienne, elles m'en ont donné la mesure, elles m'ont donné une idée approximative de sa puissance et de sa population[44]; j'y ai reconnu l'oeuvre des Flaviens, l'oeuvre des maîtres de la terre, l'oeuvre des courtisans du peuple-roi. Ces témoignages-là sont complets pour moi; en face d'eux mon imagination ne peut pas aller plus loin que la réalité.

Je n'en puis dire autant des débris d'aucun autre édifice de la Rome antique, pas même de ce Panthéon, si parfait dans son ensemble. Ce temple, où les dieux de toutes les nations étaient hébergés, est bien étroit pourtant de locataires, et Michel Ange l'a réduit à de bien petites proportions quand il en a fait un accessoire d'un édifice moderne, quand il l'a transporté sur la basilique de Saint-Pierre dont la coupole, modelée sur lui, ainsi que je l'ai dit, lui est égale au moins en hauteur et en diamètre.

Plus grande est l'idée qui se rattache à ces monumens, moins ils me semblaient grands. Ils me rappelaient des prodiges et ne m'en montraient pas. Ils me contrariaient en ce qu'ils me rapetissaient la Rome que je m'étais bâtie, et qu'ils me forçaient à rapetisser mes Romains pour les proportionner à la Rome qu'ils me montraient.

Le désappointement que j'éprouvai tient peut-être aux idées fausses que nous prenons des peuples anciens dans nos premières études; mettant les monumens d'accord avec leurs actions, nous prêtons à ces monumens un caractère gigantesque qui très-rarement s'y retrouve.

C'est hors de Rome surtout qu'il faut aller chercher aujourd'hui des vestiges de la grandeur romaine. C'est dans les voies qui traversant en tous les sens les provinces de l'empire, comme les artères s'étendent du coeur aux extrémités du corps, du Capitole s'étendaient au Rhin, à l'Océan, à la Propontide, aux limites de l'univers connu; c'est dans ces aqueducs qui forçaient les rivières à venir, à travers mille obstacles et en dépit de l'éloignement, assainir et embellir la capitale du monde, qu'on reconnaît l'empreinte de son ancienne domination; ce sont les ossemens d'après lesquels on peut juger de l'immensité du corps dont ils dessinent le squelette; ce sont les ressorts sur la proportion desquels on peut estimer l'énergie du moteur dont ils transmettaient la volonté à tous les membres de l'automate romain.

Il en est autrement de la Rome moderne. Si ses monumens sont en discordance avec sa grandeur réelle, ce n'est certes pas en ce qu'ils la diminuent; l'intérêt des arts écarté, c'est leur magnificence qu'on accuserait.

La basilique de Saint-Pierre est sans comparaison le plus beau temple qui existe, le plus beau qui ait existé: que de trésors il me représente! que de richesses y sont étalées, enfouies, englouties! Si, comme le temple de Jérusalem, ce temple, consacré au Dieu unique, était unique en Israël, on pourrait applaudir sans réserve aux efforts et aux sacrifices qui ont concouru à sa construction, et j'aimerais à voir en lui le produit d'une pieuse et libre cotisation de tous les fidèles. Mais est-ce là l'idée que réveille l'aspect de ce produit d'extorsions et de déceptions, de ce produit du honteux trafic de la miséricorde céleste, de ce produit de la vente des indulgences! D'ailleurs rien là qui ne vous entretienne de saint Pierre, vicaire de Dieu, et du pape, vicaire de saint Pierre; mais de Dieu, c'est autre chose. C'est moins la puissance divine que la puissance pontificale qu'atteste ce monument construit avec les tributs de la crédulité plus que de la piété.

Le luxe des églises et des couvens provoque les mêmes réflexions. C'est moins à Dieu qu'à saint Dominique, ou à saint François, ou à saint Romuald, que sont consacrés ces édifices plus magnifiques que les palais de plus d'un souverain, et bâtis par des moines qui font voeu de pauvreté!

Mais écartons ces idées, et ne considérons que dans l'intérêt des arts ces asiles que les modernes ont ouverts aux débris de l'antiquité. N'importe, après tout, pour quel motif les colonnes qui ornaient les temples des dieux, et les pierres même qui furent ces dieux, sont conservées, pourvu qu'on nous les conserve. C'est à lui que l'Europe est redevable de la renaissance des arts; c'est par lui que, bien que déchue de l'empire, Rome est encore la première ville du monde. La légitimité des tributs qui à ce titre lui sont portés par les nations civilisées, ne peut être contestée. Ils honorent également la ville qui les reçoit et les nations qui les paient.

L'homme du siècle, à Tolentino, constatait la valeur de ces trésors-là, quand il les préférait aux millions dont le gouvernement romain restait débiteur envers la France, aux termes des traités. Avoir souscrit à cette compensation est un des hommages les plus éclatans qui aient été rendus aux arts, en quelque temps que ce soit. Jamais propriété ne fut plus noblement et plus légalement acquise que celle de ces objets. Néanmoins on a dit, pour justifier la violence avec laquelle, au mépris des capitulations, ils ont été enlevés de notre Muséum en 1815, qu'on n'avait fait en cela que nous imiter. Le droit qui nous les avait appropriés n'était-il donc pas consacré par les traités? n'était-il pas reconnu par le pape lui-même, qui est infaillible, comme on sait?

«Quand je présentai le traité de Tolentino à la sanction de Pie VI, alors régnant, non seulement il ne montra aucune répugnance pour l'exécution de l'article relatif aux monumens, m'écrivait M. Miot, alors ministre de France auprès de Sa Sainteté, mais il s'exprima en ces termes: «Questo è una cosa sacro-santa, ceci est une chose sacrée; j'ai donné mes ordres pour que cet article soit strictement exécuté. Rome, après ce sacrifice, sera encore assez riche en monumens, et il n'est pas trop cher pour assurer la paix et le repos de mes sujets.»

Ces objets représentaient cinq millions, dont on allégea la contribution qui avait été frappée sur les États romains. Quelle somme remplacèrent-ils quand le duc de Wellington, qui prétendait donner une leçon de morale à la France, spoliait notre Musée dont la conservation était mise par les capitulations sous la protection de sa loyauté? Le duc de Wellington diminua-t-il en rien les exactions qu'il fit supporter à la France en récompense de la dynastie qu'il lui ramenait?

Que les nations jalouses nous aient enlevé ces trophées, et que Rome ait envoyé le sculpteur Canova pour emballer l'Apollon qu'elle a repris, mais non pas reconquis, cela se conçoit. Mais conçoit-on qu'au moment où nos armes nous les donnaient, des Français, bien plus, des artistes français, aient fait tout ce qui dépendait d'eux pour nous faire répudier ces dons de la victoire?

Dès que les dispositions du traité de Tolentino furent connues à Paris, une espèce de vertige s'empara de l'esprit de quelques individus, parmi lesquels il y en avait de sages pourtant, quand ce ne serait que mon ami Vincent. Leur deuil, à cette nouvelle, fut plus grand que celui des Romains qui virent émigrer leurs pénates avec assez d'indifférence; ils se réunirent, non pour voter des félicitations et des actions de grâces au général qui dotait le Louvre des dépouilles du Capitole et du Vatican, mais pour protester en quelque sorte contre une stipulation qui l'enrichissait, et pour aviser aux moyens d'en empêcher l'exécution. Par une pétition signée d'un certain nombre de peintres, le gouvernement était prié de ne pas souffrir que ces objets sortissent de Rome, et de révoquer le décret d'exil qui les arrachait à la terre classique des arts, au ciel rayonnant de l'Italie, à son climat conservateur, et les exposait aux dangers d'un long voyage pour les transporter sur le sol fangeux de Paris, sous le ciel brumeux des Gaules. Si telle n'était la lettre de la requête, tel en était le sens.

Heureusement n'y fit-on pas droit. Le voyage des dieux de Rome ne fut pas contremandé; et loin d'improuver un héros qui, après tout, ne faisait en Italie que ce que les Romains avaient fait en Grèce, que ce que les Vénitiens avaient fait à Constantinople, le Directoire fit de la réception de ces nobles trophées l'objet d'une solennité digne également d'eux et du peuple qui les avait conquis. Cette fête, que tous les arts s'empressèrent d'embellir, et à laquelle le triomphateur lui seul manquait, rappela ces triomphes où les Paul Émile, où les Lucullus étalaient aux yeux du peuple-roi les statues, les marbres, les bronzes, les tableaux, les trépieds, dépouilles des nations vaincues; et Paris, recueillant presque malgré lui les chefs-d'oeuvre de l'art antique et de l'art moderne, n'eut plus rien à envier à Rome, qui cessa un moment d'être la capitale des arts.

Rome cependant ne perdait pas tout attrait pour le voyageur et pour l'artiste. Ce ciel si pur, objet de l'admiration de nos peintres, cette terre si riche en beautés naturelles, si abondante en monumens et en souvenirs, ne sont-ce pas là des trésors dont l'avidité des conquérans, pas plus que leur barbarie pu même leur admiration, ne saurait la déshériter? Tivoli et ses cascades, Albano et son lac, Frascati et ses ombrages, richesses inhérentes à cette terre qui la porte et l'environne, y existaient avant les biens qu'elle tenait des arts et de la guerre; elles leur survivront tant que les volcans que recouvre l'antique Latium, et dont la présence se fait reconnaître sur tant de points de la péninsule, n'en auront pas bouleversé la surface.

Parlerai-je des monumens de la Rome moderne? Je suis loin de me donner pour connaisseur en matière d'architecture. Je n'ai point étudié cet art; je n'en juge guère que par impression, que par sentiment; mais cela m'ôterait-il le droit d'en dire mon avis? L'homme le moins instruit dans un art n'est pas toujours celui qui en juge le plus mal. S'il est dénué de principes, du moins est-il exempt de préjugés; s'il ne sait pas démontrer les moyens de bien faire, du moins reconnaît-il les produits auxquels ces moyens ont été appliqués, et distingue-t-il entre ce qui est bien et ce qu'il y a de mieux. Indispensable pour professer et pour pratiquer, la théorie d'un art ne l'est pas pour le sentir, pas plus que le génie n'est nécessaire pour sentir les productions du génie. Autrement le Bramante, Raphaël, Michel Ange, le Poussin auraient-ils tant d'admirateurs? La science seule peut produire et enseigner comment on produit. L'ignorance peut, quoique les secrets de l'art lui soient cachés, en apprécier les résultats. Ce qui est vraiment beau l'est pour tout le monde. Je n'hésite donc plus à rendre compte de mes sensations, sans avoir, bien entendu, la prétention de donner des règles.

Je le répète, j'ai été plus étonné qu'enchanté de la Rome des papes. Nulle part je n'ai trouvé une aussi grande quantité de monumens sacrés ou profanes entassés, pressés dans une même enceinte; mais le rapprochement de tant d'édifices magnifiques est précisément ce qui pour moi nuisait à leur effet.

Indépendamment de ce qu'elles s'éclipsent réciproquement, accumulées ainsi sur un point, les choses les plus rares, les plus précieuses, semblent communes et vulgaires. Dans une réunion de géans on ne verra que des hommes ordinaires, s'il ne se trouve auprès d'eux un homme de grandeur commune qui puisse servir de point de comparaison pour les mesurer.

Il est encore un rapport sous lequel l'aspect de Rome me fatiguait aussi: c'est la prodigalité avec laquelle toutes les richesses de l'architecture y sont déployées dans les monumens modernes. Partout des façades surchargées de sculpture; partout les trois ordres entassés les uns sur les autres; luxe importun à l'oeil, luxe semblable à celui de ces habits surchargés de broderies, qui sont relégués par le bon goût dans la garde-robe du buffo carricato.

Les anciens s'y prenaient autrement pour exciter l'admiration. C'est dans l'opposition de l'ensemble avec les détails, et de la simplicité du fond avec l'élégance des accessoires, qu'alliant l'économie à la magnificence, ils cherchaient, ils obtenaient les plus grands effets. Dans le Panthéon, par exemple, avec quel discernement les ornemens ne sont-ils pas distribués? Ils ne manquent nulle part où l'oeil les attend, et ne se montrent nulle part où il les repousserait. Rien de plus simple et rien de plus grand tout ensemble. Dans les monumens, comme dans les hommes, c'est un des premiers attributs de la véritable grandeur que la simplicité. Voilà sans doute pourquoi le Panthéon et certain petit temple de Vesta avaient plus de charmes pour moi que les somptueux édifices, dont la piété pontificale les a environnés.

Cette économie, j'aime encore à la retrouver dans la distribution des accessoires qui meublent un intérieur. Les statues, les bas-reliefs, les vases, les tableaux, perdent aussi de leur prix pour moi là où ils foisonnent. Sollicitée par tant d'objets, mon attention ne peut s'arrêter sur aucun; après avoir vu mille chefs-d'oeuvre, sans en avoir réellement vu un, je sortais des musées plus fatigué que satisfait. J'avais véritablement besoin de repos quand je quittai cette Rome, où les plus beaux produits de l'art antique et de l'art moderne, entassés plutôt qu'exposés, semblent attendre, comme dans une boutique ou dans un garde-meuble, qu'on en fasse l'emplette ou l'emploi.

Cette fatigue, toutefois, je ne l'éprouvai pas dans mes promenades au Vatican. Là ces ornemens sont distribués avec une logique, passez-moi l'expression, qui ne se retrouve pas ailleurs; là les tableaux se tiennent comme des chapitres d'une même histoire; là il y a réunion et non pas confusion, et conséquence de ce que vous avez vu; là ce que vous voyez est une préparation à ce que vous allez voir.

Qu'on remarque bien qu'ici je parle de l'effet des objets et non de leur valeur; Dieu me garde de la contester. Le bon goût veut de l'économie dans la prodigalité même.

Cette alliance de l'économie avec la prodigalité caractérise, à mon avis, la beauté de Versailles. Toutefois, familiarisé dès l'enfance avec le luxe de son palais et de ses jardins, je n'avais rien vu d'abord de prodigieux dans tout cela, et je le tenais moins pour beau que je ne tenais pour vilain ce qui ne lui ressemblait pas. À mon retour d'Italie, j'en jugeai autrement. C'est à Rome que j'ai appris à estimer Versailles. Mais il m'a fallu faire sept à huit cents lieues pour savoir ce que valait ce qui était à ma porte.

Depuis, je ne revois pas sans admiration ce que d'abord j'avais vu avec indifférence. Je ne connais pas de palais qu'on puisse comparer à celui-là du côté du jardin. Nulle part la magnificence ne se concilie mieux avec la raison. Cette immense façade ne se compose pas comme celle de tant d'édifices romains de plusieurs étages, de colonnes d'ordres divers, entées les unes sur les autres, comme les divisions d'un mât ou comme les tubes d'une lunette, mais d'une colonnade supportée par un soubassement qui, en lui donnant de l'élégance, donne aussi le caractère de la solidité à ce vaste édifice chargé de trophées qui signalent les victoires dont s'enorgueillissait la France à l'époque où il fut construit, et la gloire dont resplendit l'intérieur de ce monument que s'est élevé le plus superbe des rois.

Les jardins de Versailles ne sont pas moins étonnans que son palais, et le génie de Le Nostre n'est pas moins prodigieux que celui de Mansart. Du haut de cette élévation qu'il taille, qu'il manie à sa fantaisie, et sur laquelle est assise la résidence royale, avec quel art il s'empare de tout le pays qui l'environne! avec quel art il en rattache tous les détails à ce centre commun! Comme des rayons émanés d'un même foyer, de longues et larges allées, dirigées dans tous les sens, vous donnent une idée de ce parc immense sans vous en donner la mesure, car vos yeux n'en peuvent apercevoir les bornes. N'est-ce pas là l'emblème du pouvoir royal tel qu'il existait alors, du pouvoir que Louis XIV s'était fait, et que ne circonscrivait aucune limite?

J'entends tous les jours reprocher aux jardins de Le Nostre la symétrie de ses plans, et regretter qu'aux allées régulières qui caractérisent son système, on ne substitue pas ces allées sinueuses qui serpentent dans certains labyrinthes qu'on appelle jardins pittoresques. Cela, dit-on, est bien plus conforme à la nature. Je ne sais pas si cet argument est bien concluant quand il s'agit des jardins d'un palais. Si le luxe dans ses jardins doit toujours prendre la nature pour modèle, pourquoi ne se contente-t-il pas de la nature même? pourquoi ne se contente-t-il pas du site qu'elle a fait à son habitation? Mais dans le jardin même d'une maison bourgeoise la nature veut être ornée: à plus forte raison doit-elle être ornée autour d'un château, et d'un château royal. Il y faut là plus de façon; il faut que l'accessoire s'accorde avec le principal.

Réservons pour les habitations d'un ordre inférieur l'emploi du système irrégulier, de ce système qui, par d'heureux artifices, sait déguiser l'exiguïté du terrain qu'il embrasse. Dans un petit terrain, le but de l'art est d'en montrer un grand. Mais permettons à un palais, centre d'où l'on doit tout voir, et qui doit être vu de partout, de déployer dans toute leur étendue les dépendances qui l'environnent. Ce principe est applicable surtout aux jardins que la munificence royale ouvre au public. Quant à ceux où le prince se réfugie et vient vivre en particulier et chercher le repos ou cacher son oisiveté, c'est différent. Comme c'est pour lui seul qu'ils sont faits, comme c'est l'isolement qu'il leur demande, que l'art multiplie les moyens de l'y soustraire aux regards importuns, c'est dans l'ordre. Rien ne convient mieux que le système anglais à cet intérêt qui, auprès du parc de Versailles, a planté les bosquets de Trianon.

Revenons à Rome. Ses plus beaux jardins, tels que ceux du Quirinal et du
Vatican, tels que ceux de la villa Albani et de la villa
Pamphili
[45], sont dessinés à la française. Celui de la villa
Borghèse
seul, par exception, offrait dans cette ville un échantillon
du genre anglais, comme en Angleterre le parc de Kinsigton, dessiné par
Le Nostre, offre un échantillon du genre français. Ne décrions donc pas
à Paris ce qu'on ne dédaigne pas à Londres et ce qu'on admire même à
Rome.

On ne conclura pas, j'espère, de ceci, que j'aie la prétention de faire prévaloir un genre sur l'autre: tous deux ont un mérite qui leur est propre; mais il faut savoir les adapter aux convenances. Employons-les avec discernement, et n'en proscrivons aucun; je serais aussi fâché de voir détruire Windsor, que je l'ai été de voir détruire Marly.

Et la démolition de Versailles, que de fois ne l'a-t-on pas demandée! Spéculation de la bande noire, de ces gens qui ne voient dans un monument que des matériaux, si beau que soit l'ordre dans lequel l'art les a rangés. Conservons Versailles, ne fût-ce que comme un témoin de la puissance de l'art et du génie. Les temps antiques, non plus que les temps modernes, n'ont rien à mettre en comparaison avec ces jardins où la nature est partout vaincue, ces jardins où des marais impurs ont fait place à des parterres ornés de fleurs et de bassins, et des plaines arides à des bosquets égayés, rafraîchis par des eaux jaillissantes, et animés par une population de chefs-d'oeuvre, ces jardins où les flancs d'une montagne ouverte pour abriter une forêt d'orangers se revêtent de la base au faîte de degrés de marbre qui vous portent à des terrasses plus magnifiques que celles dont les traditions ornent les jardins de Sémiramis.

Enfant encore, j'ai vu tomber sous la coignée les vieux arbres plantés par Louis XIV. Ceux par lesquels Louis XVI les a remplacés sont aujourd'hui dans toute leur vigueur. Puisse la manie de détruire sous prétexte de renouveler, respecter ces restes d'une magnificence qu'a épargnés la révolution!

Critiquer le château de Versailles, le démolir d'un mot, c'est la mode. Ces critiques, pour la plupart, me rappellent le propos d'un cadet de Gascogne qui, ayant perdu son argent au jeu de la cour, s'écriait en se retirant: Le diable emporte la fichue baraque! «Monsieur le garde, lui dit Louis XV qui l'entendit, comment sont donc faits les châteaux dans votre pays?»