CHAPITRE II.

La fontaine Égérie.—Les catacombes de Saint-Sébastien.—La Basilique de Saint-Pierre.—Le Vatican.—La chapelle Sixtine.—Une béatification.—La villa Albani.—Tivoli.—Départ pour Florence.

Je ne traînerai pas le lecteur de musée en musée; ce serait lui donner toute la fatigue que j'ai eue à les parcourir dans le court espace de temps que je passai à Rome, et lui faire un ennui de l'admiration. L'abondance des chefs-d'oeuvre est là si grande qu'ils se nuisent quand on ne met pas quelque intervalle dans ses visites. De ces sensations si rapprochées résulte pour les yeux une lassitude semblable à celle que donne à l'oreille un concert trop long, si brillant qu'il soit; dans le premier cas on finit par avoir besoin de ne plus voir, comme dans le second de ne plus entendre! Là où tout est également beau, rien ne paraît beau: Rome ressemble à une table trop splendidement servie, où les repas se succèdent si rapidement que l'appétit n'a pas le temps de renaître: on y est rassasié sans avoir mangé.

Qu'on me pardonne donc de ne pas rentrer dans ces musées dont l'inventaire d'ailleurs a été fait par tout le monde, et de m'occuper moins de Rome que de ses environs.

En prenant à son origine, c'est-à-dire au pied du Capitole, cette via Appia, contre laquelle ma voiture s'était brisée en sortant de Brindisi, j'arrivai par la porte dite autrefois Capena, à Saint-Sébastien, hors des murs. Dans cette antique église est l'entrée des Catacombes romaines, mine inépuisable de reliques, terre sanctifiée par le sang de cent soixante dix-huit mille et un martyrs. La dévotion, je l'avouerai, m'entraînait encore là moins que la curiosité, moins que le désir de connaître ces souterrains si fortement recommandés à tout voyageur français, par le danger qu'y courut le peintre Robert, et aussi par les vers que ce danger inspira au poëte Delille, qui faisait de beaux vers, n'en déplaise à tels et tels versificateurs, qui, à la vérité, font les vers tout autrement.

Ces Catacombes, qui n'ont pas été formées, comme celles de Naples et de Paris, par des extractions de pierre, n'offrent pas à l'oeil l'aspect menaçant, mais pittoresque de voûtes formées de masses irrégulières toujours près de se détacher. Rien n'y rappelle l'art de l'architecte. Creusées dans une terre brune, elles semblent moins avoir été fouillées avec le fer qu'avec les ongles: c'est un véritable terrier dont les allées basses et étroites ont été poussées dans mille directions. Plus attristé qu'effrayé, je me croyais là dans le royaume des taupes. Je conçus pourtant quel danger il y aurait à s'engager sans guide dans cet obscur labyrinthe. À mesure que je m'y enfonçais, l'aventure de notre Robert se représentait à ma mémoire avec plus de force et me faisait frissonner: je n'attendis pas pour en sortir que les bougies qui m'éclairaient tirassent à leur fin.

J'ai cru retrouver quelque ressemblance entre les carrières des Gobelins à Paris et les Catacombes de Rome, à la couleur près.

Au retour, après avoir passé au pied de la tour de Cecilia Metella, appelée Capo di Bove par le peuple, qui n'est frappé que des têtes de boeuf figurées dans la frise dont ce monument est orné, j'allai voir la fontaine Égérie. Dépouillée du prestige que lui prêtait la tradition, ce n'est plus aujourd'hui qu'une grotte muette et solitaire, tapissée de scolopendres et de capillaires, où de la niche d'une statue mutilée s'échappe ou plutôt s'épanche à travers des marbres brisés une source des plus limpides. La nymphe n'a pas été dégotée par un saint.

Je sais d'autant plus mauvais gré aux Romains modernes de dérober les monumens de Rome ancienne aux dieux auxquels ils étaient consacrés, que les chrétiens n'ont pas besoin de recourir à cet expédient pour donner à leur culte des temples dignes de sa sublimité: c'est ce que je me disais en voyant Saint-Jean-de-Latran, et surtout après avoir vu Saint-Pierre.

Saint-Pierre! La tête de l'homme a-t-elle jamais rien conçu de si vaste, la main de l'homme a-t-elle jamais rien construit de si grand! quel temple que celui où le plus grand des temples antiques ne figure que comme accessoire, et dont le dôme égale, surpasse même en diamètre la totalité du Panthéon. Dans ce monument tout est colossal: tant que l'homme ne s'y présente pas, tout y paraît pourtant de grandeur naturelle, tout, jusqu'aux supports de la coquille où l'eau bénite vous est offerte, tout jusqu'à ces enfans auprès desquels le plus haut des soldats du pape semble un pygmée.

Comme la foi qui s'y manifeste, là tout sera éternel: le temps est sans puissance même contre les décorations des chapelles dont l'intérieur de ce temple est entouré, et qui ont chacune la dimension d'une église: les objets, figurés ailleurs sur la toile par le pinceau, sont colorés par les marbres dans ces tableaux qui n'ont pas été peints, mais bâtis; tableaux inaltérables comme le bronze qui les encadre, comme la pierre qu'ils recouvrent.

Que l'homme est petit dans cette immense production de son génie, sous ces arceaux dont son oeil peut à peine mesurer la hauteur, dans cette nef dont son regard embrasse à peine l'immensité, sous ces voûtes où la foule qui accompagne la marche triomphale du souverain pontife se perd comme une procession de fourmis, et où le souverain pontife lui-même ne semble qu'un point, malgré les artifices employés pour lui donner plus de volume sur le palanquin où on le promène, où on l'exalte en brûlant sous son nez des étoupes, symboles de sa gloire éphémère, comme le lui rappellent ces paroles: Sic transit gloria mundi (ainsi passe la gloire de ce monde), paroles que lui font corner par un porte-voix ses envieux et même ses courtisans le jour de son exaltation.

Le saint qui donne son nom à cette basilique, le prince des apôtres, y occupe, comme de raison, une place éminente. Le bronze dont sa statue est formée est, dit-on, celui de l'ancien Jupiter Capitolin. La destinée de ce métal, qui, après avoir été adoré comme maître des dieux, l'est comme prince des apôtres, me rappelait celle de plus d'un personnage qui, se maintenant dans la même position sous tous les régimes, semblent être aussi des idoles inamovibles.

Près de ce monument de la piété universelle, près de cette métropole de la catholicité, est le Vatican, séjour des papes, siége du pouvoir pontifical, atelier où se tissent les décrets qui gouvernent l'Église, arsenal où se forgent les foudres qui la défendent. La magnificence de ce palais n'est pas moindre que celle du temple.

On ne concevrait pas comment le trésor de l'église de Rome aurait pu suffire à tant de dépenses, si depuis dix siècles il n'était alimenté par les contributions des peuples et des rois. Cette réflexion m'en suggéra une autre: que les zélateurs d'une religion subviennent aux besoins du premier pontife de cette religion, et qu'ils y subviennent largement, c'est juste, sauf toutefois à discuter ses besoins. Mais cela posé, ne s'ensuit-il pas que tous les contribuables devraient participer à l'élection du fonctionnaire qu'ils soldent, et n'est-il pas singulier que le chef de l'Église universelle ne soit élu que par quelques cardinaux qui, pour la plupart Italiens, ont pour principe de ne choisir qu'un cardinal et qu'un Italien?

Les chefs-d'oeuvre accumulés dans Saint-Pierre et dans le Vatican ont été énumérés et décrits mille fois. Je ne referai pas ce qui a été fait le mieux possible; je dirai seulement que la fécondité du génie qui a satisfait à tant de demandes n'est pas moins surprenante que la prodigalité qui a pu satisfaire à tant de dépenses.

Parmi ces chefs-d'oeuvre, deux prodiges surtout m'ont confondu: la fécondité de Raphaël prouvée par tant d'ouvrages; la fécondité de Michel-Ange prouvée par un seul, le Jugement dernier.

Dans ces diverses excursions, je fus surpris de trouver certains quartiers de Rome absolument déserts. «Ses habitans, me dit-on, vont passer ce mois-ci ailleurs.—Et pourquoi?—Perchè? l'aria cattiva.» En effet, à commencer par le pape, qui à des époques déterminées va chercher, dans un quartier différent de celui qu'il habitait, un air plus sain, un habitant de Rome, pour peu qu'il craigne la fièvre, change de domicile à ces époques. Ainsi tous les quartiers de Rome ne sont pas simultanément habités toute l'année; il en est même qui sont absolument abandonnés: ce qui explique le peu de rapport qu'il y a entre l'étendue de la ville et le nombre de sa population.

D'antiques monumens, décorés surtout par de grands souvenirs; des édifices modernes enrichis par tous les arts, et ne rappelant guère que les prodigalités du népotisme; le luxe au-dehors des maisons; la misère dans l'intérieur; bien plus, la misère et la gueuserie dans les rues sous l'habit ecclésiastique qui là est revêtu par toutes les professions, voire les plus profanes; telle est, en résumé, la Rome matérielle, vaste séminaire, immense hôpital entretenu par les aumônes de la catholicité.

Quant à la Rome morale, Masson de Morvillers en a ébauché assez plaisamment la miniature dans ces vers qu'il aimait à réciter et que j'ai retenus:

Aujourd'hui cette triste Rome
Arme d'agnus ses fantassins,
Ce Capitole, qu'on renomme,
Est gardé par des capucins,
Et l'on y fait encor des saints,
Ne pouvant plus y faire un homme.

Averti un matin qu'à midi précis on faisait un saint à ma porte, dans l'église du coin, et curieux de savoir comment on s'y prenait pour cela, j'y courus.

Ce n'était pas toutefois de canonisation qu'il s'agissait, mais de béatification, choses différentes, la canonisation étant l'acte par lequel le pape déclare, en conséquence de miracles dûment constatés, que le prédestiné dont ils émanent doit être honoré comme saint dans toute la catholicité, et la béatification un acte par lequel Sa Sainteté, l'avocat du diable entendu, et nonobstant son opposition, se borne à déclarer que l'individu en question est admis au nombre des bienheureux, et qu'il peut être honoré comme saint, bien qu'il ne soit pas inscrit aux sacrés diptyques.

Pour arriver à la canonisation, il faut passer par la béatification, comme il faut avoir été compagnon pour être reçu maître: mais cela ne se faisant pas sans frais pour la patrie du canonisé, l'une ne suit pas toujours l'autre. Voilà pourquoi Benoît Labre, de Boulogne-sur-Mer, ne sera jamais qu'un bienheureux. La France, qui n'a plus d'argent de trop, fournirait-elle aujourd'hui cent mille écus pour faire un saint de ce gueux-là?

Le béatifié était Espagnol: l'Espagne ne lésina pas; aussi tout alla-t-il au mieux. Le pape officia lui-même dans l'église où se fit la solennité.

Sa Sainteté s'y rendit dans un carrosse à huit chevaux, conduits par un cocher et des postillons habillés en damas cramoisi, chaussés de bottes de maroquin rouge, et dont les doigts, surchargés de camées, se perdaient sous des manchettes de dentelle comme le jabot dans lequel ils se rengorgeaient. Coiffés en ailes de pigeon, poudrés à frimas, et laissant leurs cheveux flotter librement par derrière, comme autrefois les procureurs et les conseillers au Parlement, ces serviteurs du serviteur des serviteurs portaient le chapeau sous le bras, bien que le soleil tombât à plomb sur leur tête d'où ruisselaient la sueur et la pommade. Le cortége pontifical était ouvert par le porte-croix, dont le mulet blanc me parut tout aussi noir que celui qu'il montait à Paris. Ce cavalier-là était ecclésiastique et en portait l'habit. Cet appareil m'inspira plus de gaieté que de vénération.

Pendant la messe, une excellente musique fut exécutée par des abbés des deux sexes; quelque nature de voix qu'on possède, on ne peut chanter devant Sa Sainteté qu'en culottes, bien plus, qu'en habit ecclésiastique, l'habit ecclésiastique étant à Rome ce qu'est l'habit militaire à Berlin, l'habit par excellence.

C'est à cette cérémonie que je vis Pie VI. Aucun de ses prédécesseurs n'eut plus que lui la représentation d'un souverain pontife. C'était un homme grand, très-droit, quoiqu'il eût alors près de quatre-vingts ans. Il portait avec une dignité remarquable sa tête pleine de noblesse et de bonté. Sa jambe n'était pas moins belle, disaient les dames romaines.

Pas de fête à Rome sans fusées. Le soir, on tira devant l'église où la béatification s'était faite un beau feu d'artifice. La place était entourée d'échafauds élevés à la hâte pour les curieux. Ces amphithéâtres ont quelquefois plus de capacité que de solidité. Une Française, femme très-remarquable par sa figure et par son esprit, et très à la mode dès ce temps-là, prit place sur un de ces châteaux branlans parmi l'élite de la société romaine. Elle avait, je crois, pour cavalier, Auguste Colbert, ce militaire dont la destinée fut si courte et si brillante, et qui, brave comme Achille, était beau comme l'Amour grec. La résistance n'étant pas en rapport avec le poids, l'échafaud s'écroule. Les accidens les plus graves devaient s'ensuivre. Pas du tout: la dame, qui n'est pas tombée sur la tête, est fort surprise de se trouver assise sur la face rebondie d'un abbé qui se dégageant sans trop d'empressement de dessous un si doux fardeau, s'évade en s'époussetant et sans se plaindre, après avoir ramassé son chapeau. En effet, il n'avait pas la figure trop meurtrie.

Tous les jours du nouveau, et tous les jours la même chose; des monumens le matin, et des jardins le soir. Après avoir vu sans me donner un moment de relâche les fresques du Vatican, les statues du Capitole, le Musée Clémentin, le Musée Braschi, la villa Albani, où les chefs-d'oeuvre de l'art antique sont amassés, sont entassés avec tant de magnificence, la villa Borghèse où ils sont dispersés avec tant de goût dans un jardin si pittoresque, la villa Pamphili, où l'eau module des concerts et chante au lieu de murmurer; rassasié des merveilles de l'art, je soupirais après d'autres objets d'admiration, j'avais besoin de reposer mes yeux, j'avais besoin de revoir la nature; je partis pour Tivoli.

Ille terrarum præter omnes
Angulus ridet:

ce petit coin de terre me plaît plus qu'aucun autre, dit Horace. Préférence facile à concevoir pour quiconque a parcouru la contrée où vaticinait la sibylle Tiburtine, et que domine encore son temple, la contrée que le Téverone anime et rafraîchit de ses cascades, la contrée où l'eau d'or[42] promène une eau si salubre, et où jaillit cette fontaine de Blandusie dont les eaux sont presque aussi pures, dont le murmure est presque aussi doux que les vers qu'elle a inspirés.

Pendant deux jours je parcourus ce pays enchanté. À chaque pas je rencontrais Horace sur l'antique terre des Sabins, comme dans la Campanie à chaque pas j'avais rencontré Virgile. Qu'il était bien choisi le site où cet épicurien avait établi sa maison près de la grotte retentissante des flots de l'Albunée, près des bosquets de Tibur, près des vergers où l'Anio se précipite et qu'il arrose de ses eaux rapides!

Domus Albaneæ resonantis,
Et præceps Anio, et Tiburni lucus, et uda
Mobilibus pomaria rivis.

Horace avait trouvé l'Élysée sur terre: la preuve en est que des capucins ont fait de sa maison leur paradis.

Ce petit voyage me fut d'autant plus agréable, que je trouvai à l'auberge où j'étais descendu la dame dont j'ai parlé plus haut, femme aussi spirituelle qu'il se puisse, femme qui ne sent rien modérément et qui n'exprime rien qu'avec passion. Rien d'aussi piquant que sa conversation pleine de mouvement et d'esprit, si ce n'est sa physionomie.

Nous parcourûmes ensemble les ruines de la villa Adria, moi à pied, elle sur un âne; celui-là n'était pas tonsuré. Notre conversation était d'autant plus gaie qu'avec nous marchait une espèce d'Allemand, qui par sa naïveté prêtait sans cesse un nouveau sujet d'amusement à l'intarissable malice de la pèlerine.

Les ruines de la villa Adria donnent une grande idée de sa magnificence et de l'étendue de cette retraite que se bâtit Adrien, et que ce philosophe s'est faite avec les trésors d'un empereur. Il n'y reste toutefois aucun des ornemens que sa passion pour les arts y avait accumulés, si ce n'est le stuc dont ces murs sont enduits, et qui depuis dix-sept cents ans résiste à l'intempérie des saisons. Les objets précieux qu'on y a trouvés sont dispersés dans les Musées de Rome.

Remarquons à cette occasion que la plupart de ces objets sont des marbres. Les bronzes y étaient rares, et c'est tout simple: ce métal ayant une valeur indépendante de la forme que l'art peut lui prêter, les barbares (et il faut mettre à leur tête le pape Urbain VIII, qui, pour armer le château Saint-Ange, fit convertir en canons les bronzes dont la voûte du Panthéon était ornée); les barbares, dis-je, n'ont pas respecté cette forme; ils ont dû fondre tout le bronze qui n'a pas été enfoui. Quant aux marbres sculptés, ils ne se donnaient pas toujours la peine de les déshonorer. Ainsi est resté intact le fût de la colonne Trajane, du haut de laquelle a été précipité le bronze qui représentait le meilleur des hommes.

Le choix de la matière n'importe pas peu à la conservation des monumens; c'est de là surtout qu'elle dépend, et l'action du temps est moins à redouter encore pour elle que la cupidité des hommes. Le plus solide des monumens de Paris, la colonne napoléonienne, en est le moins durable par cela même que la matière en est plus précieuse.

Le pauvre Hacquart cependant s'était remis au lit; la fièvre l'avait repris plus vivement que jamais. Plus prudent à Rome qu'à Naples, il me déclara à mon retour qu'il reconnaissait l'impossibilité de se remettre en route avec moi, et l'impossibilité où j'étais d'attendre pour partir qu'il fût en état de me suivre; en conséquence, il me rendit ma liberté.

Rien ne me retenant à Rome, et plus d'un intérêt me rappelant au quartier-général qui était transporté aux extrémités du Frioul, j'allais partir seul, quand Suchet me demanda si je voulais lui donner deux places jusqu'à Padoue où il avait laissé sa demi-brigade, et faire ménage avec lui pendant le voyage. Sa proposition fut acceptée avec joie, comme on l'imagine.

Suchet n'était pas encore ce qu'il a été depuis; mais on ne pouvait pas trouver dans un compagnon plus brave un coeur plus loyal, un caractère plus aimable. Après avoir pris congé de l'ambassadeur et de son excellente femme, nous partîmes pour Florence le 29 septembre.

Pendant mon séjour dans la ville sainte, je n'eus qu'à me louer du gouvernement romain, car je n'eus pas à m'en plaindre. Je ne sais s'il fit attention à moi, mais je sais qu'il ne me força pas une seule fois à faire attention à lui, et que je vécus à Rome comme j'avais espéré vivre à Naples, occupé d'arts et de plaisirs, sans être entravé dans mes jouissances par aucune distraction suscitée par la police. Les Romains me semblaient avoir abjuré cette fureur anti-révolutionnaire qui avait antérieurement assassiné Basseville, et qui quatre mois après assassina Duffault; les affaires allaient alors chez eux comme dans le bon temps, comme au temps de Benoît XIV, qui définissait ainsi la constitution romaine: Le pape ordonne; les cardinaux n'obéissent pas, et le peuple fait ce qu'il veut.

Cette tranquillité des esprits était alors d'autant plus remarquable, qu'en conséquence du traité de Tolentino, le pape, pour s'être mêlé des affaires de ce monde, payait je ne sais combien de millions; que des commissaires français venaient d'enlever de la capitale des arts cent chefs-d'oeuvre tant de la sculpture antique que de la peinture moderne; que la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme étaient en route pour Paris avec le Laocoon et l'Apollon, et que le Capitole, comme au jour de la désolation le temple de Jérusalem, retentissait de ces paroles, les Dieux s'en vont[43].