CHAPITRE PREMIER.

Quinze jours à Rome.—Le Forum.—Le Capitole.—Joseph Bonaparte et sa famille.—Lettres de Bellérophon.—Le chef de brigade Suchet.—Les Buratini.

Quand on est arrivé de nuit à Rome, on se lève de bonne heure le lendemain. Dès le matin, j'étais au pied du Capitole. Pourquoi pas au Vatican, me dira-t-on? Parce que la demeure des papes, tout bon catholique que je sois, m'intéressait moins que la ville des Césars; parce que c'étaient des ruines plus que des édifices, et la Rome des Romains plus que celle des Italiens que j'étais impatient de voir.

J'étais sans cicerone; mais en a-t-on besoin à Rome? Le premier venu m'indiquait tout; les enfans me nommaient tout; les restes du temple de la Concorde, ceux du temple de Jupiter tonnant, l'arc de Septime-Sévère, l'arc de Tite, le temple de la Paix, la place où furent les Rostres, celle où était le gouffre de Curtius, le temple d'Antonin et de Faustine, l'arc de Constantin, le Mont que recouvrait le palais des Césars, la Voie Sacrée, le Colossée, que nous appelons le Colysée.

Je l'avouerai, ces débris de la grandeur romaine ne répondirent pas à l'idée que je m'en étais faite. À l'exception de ceux du Colysée dont l'étendue donne la mesure de la puissance qui l'a fait, et de la population pour laquelle il a été fait, ils me semblèrent appartenir à des monumens de proportion médiocre.

Je ne pouvais retrouver le gouffre de Curtius dans une mare d'eau verdâtre; le Forum dans le Campo vaccino; la Maison Dorée dans les broussailles qui recouvrent le mont Palatin; la Voie Sacrée dans le sentier hérissé de ronces et de chardons qui traverse la vaste solitude où jadis se décidaient les destins du monde, et où l'on ne s'assemble aujourd'hui que pour vendre ou pour acheter des vaches.

Ce n'est pas sans quelque contrariété non plus que je voyais les monumens antiques appropriés à des institutions modernes: l'inquisition établie dans le temple de Minerve, le collége des apothicaires dans le temple d'Antonin, l'autel de Jupiter, l'ara coeli, devenu celui du bambino (le marmot), ou, autrement pour le français, l'Enfant Jésus; le temple de tous les Dieux changé en temple de tous les Saints, le Cirque de Vespasien transformé en Calvaire, et la croix arborée sur tous ces édifices. Cela me semblait non seulement une profanation de ce signe, mais encore un acte d'usurpation. Les papes, en l'attachant aux temples du paganisme, me rappelaient la prétention de ces filous qui croient acquérir la propriété d'un mouchoir parce qu'ils y mettent leur marque.

À la nuit pourtant ces objets reprirent à mes yeux leur caractère; effet sans doute de mon imagination qui, plus libre à la clarté vague de la lune, leur retrouva les formes et les proportions qu'elle leur avait prêtées d'abord, et put repeupler de héros, de consuls, de tribuns et de citoyens cette place où le jour ne m'avait fait voir que des bouviers, des mendians et des moines.

Je ne revins pas chez moi sans avoir vu le Capitole, et mesuré des yeux la Roche Tarpéienne. Quoique ce Capitole soit l'oeuvre de Michel-Ange, il ne me satisfit pas: il manque du grandiose qui dans ma pensée signalait le premier des monumens de la première ville du monde. Mais est-ce au Capitole qu'il faut chercher aujourd'hui le centre du pouvoir de Rome?

Au Capitole de Vespasien, au Capitole de Sylla, à celui des Tarquins même appartenait le caractère que je cherchais dans celui-ci. La Roche Tarpéienne ne me présenta pas non plus cet escarpement formidable que lui donne l'histoire: pas un grenadier qui ne parvînt aujourd'hui, d'un élan, au sommet de cette roche devant laquelle s'arrêta celui des Sabins et des Gaulois; pas un écolier qui ne fît impunément le saut qui coûta la vie à Manlius.

Rien de cela ne m'émut. Mais je me sentis pénétré de respect et d'admiration à l'aspect de la statue équestre de Marc-Aurèle. Le caractère de ce philantrope, de ce philosophe couronné, respire sur ce visage, où la sagesse et la bonté s'allient à la majesté la plus douce. Je ne m'étonnai plus en le voyant que des gens du peuple l'eussent pris pour un saint et invoqué comme tel: on en invoque de pires.

Je ne m'étonnai pas non plus, en voyant le cheval qui le porte, qu'après l'avoir établi sur sa base, Michel-Ange lui ait dit: Souviens-toi que tu vis, marche.

Quand l'heure où l'on pouvait se présenter sans indiscrétion chez le ministre de France fut venue, je courus chez lui. C'était alors Joseph Bonaparte. Pendant mon séjour à Corfou, de la légation de Parme il avait passé à celle de Rome. J'en reçus l'accueil le plus affectueux. Le palais qu'il devait habiter n'étant pas encore prêt à le recevoir, il logeait provisoirement dans une belle auberge qu'il occupait en entier avec sa chancellerie. Me témoignant le regret de ne pouvoir m'héberger, il m'invita à regarder sa table comme la mienne, et à venir y prendre place dès le jour même.

Dans cette première entrevue, si pressé qu'il fût, car il expédiait un courrier à son frère, il me fit plusieurs questions relativement à la position des Français à Naples. «La lettre du ministre de France vous en dira probablement sur ce sujet plus que je n'en pourrais dire», répondis-je, en lui remettant la dépêche dont celui-ci m'avait chargé; et lui laissant terminer sa correspondance, j'allai m'occuper de la mienne et écrire au général en chef la lettre que j'ai cru devoir consigner dans mes notes, parce qu'elle contient sur la mission que je venais de remplir des renseignemens qui en complètent l'histoire, et que je ne crois pas dénués d'intérêt[41].

À l'heure du dîner, la famille du ministre était réunie dans le salon: c'est là que je vis pour la première fois Mme Joseph Bonaparte, femme excellente, femme dont les grandeurs n'altérèrent pas la simplicité, et dont l'infortune n'a pas pu aigrir l'angélique bonté. J'y vis pour la première fois aussi Caroline Bonaparte; enfant encore, elle ne laissait pas deviner tout ce qu'elle a de viril dans le coeur, mais elle portait déjà sur son visage de petite fille l'indice d'une beauté qui aurait peu de rivales: ni l'une ni l'autre ne se croyait destinée à régner dans le royaume sur la frontière duquel nous nous trouvions.

Après m'avoir présenté à sa femme, ce bon Joseph me prit en particulier. «Vous avez évité, me dit-il, de vous expliquer sur notre ministre à Naples, il n'est pas aussi réservé à votre égard; lisez.» Et il me remit la lettre que je lui avais apportée de la part de ce ministre. Je lus, et je ne vis pas sans quelque surprise que c'était une dénonciation en forme contre moi.

Que ce diplomate crût devoir donner à un confrère un avis charitable, c'était chose toute simple, mais qu'il me fît porteur de cette lettre où il me signalait avec tant de bienveillance, c'était peut-être pousser un peu loin l'habileté diplomatique. Je ne m'en fâchai pas pourtant, au contraire: «Je n'ai rien à répondre à cela, dis-je à Joseph Bonaparte en la lui rendant, si ce n'est que notre ministre à Naples est encore plus malin que je ne croyais. Ce tour-ci est plaisant; ceux qu'il fait d'ordinaire sont moins spirituels, mais peut-être sont-ils plus risibles encore.—Voulez-vous parler de son économie? Monge m'en a déjà conté de ce genre, reprit Joseph. J'en sais aussi qui se sont passés sous mes yeux quand je le reçus à Parme. La libéralité n'est pas dans ses habitudes: sous ce rapport, rien ne me surprendra de lui; mais ce qui me surprend, c'est cette perfidie: je le croyais bonhomme.—Je crois, répliquai-je, qu'elle ne se borne pas à ce seul fait, et qu'une autre lettre dont je me suis chargé pour notre ministre à Florence, est un duplicata de celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre. Je vous remercie de m'avoir mis dans cette confidence: j'aurai quelque plaisir à étudier sur la figure de cet autre diplomate l'effet que produira sur lui la lecture de cette circulaire, si, comme je l'espère, il la lit en ma présence; ce sera une véritable comédie.» Dès ce moment, au fait, il me fut impossible de penser sans rire à une malice qui tournait à la confusion de son auteur.

Parmi les convives, il se trouva plus d'une personne qui ont depuis acquis une grande illustration, non seulement par le rang où elles sont parvenues, mais par les titres qui les y ont portées: tel était le capitaine Arrighi, aujourd'hui duc de Padoue; tel était un chef de brigade que la réunion si rare des qualités du militaire et de l'administrateur, et que des services si divers et si éminens ont élevé à la plus haute des dignités de l'armée.

Je m'explique. Quatre mois avant, quand je me rendais de Milan à Venise, je remarquai entre Vérone et Vicence un officier qui, en voiture découverte, faisait ainsi que moi, et concurremment avec moi, cette route de toute la vitesse de la poste. Le caractère de sa figure à la fois noble et franche m'avait frappé: l'attrait qu'elle avait pour moi me faisait désirer, à mon insu, qu'elle appartînt un jour à un de mes amis. Le lendemain, ce n'est pas sans plaisir que je rencontrai la même figure à Venise, chez le commissaire-ordonnateur, où mes affaires m'avaient appelé. L'officier qui la portait m'avait remarqué de son côté; il me le prouva en me rendant avec bienveillance le salut bienveillant aussi que je lui fis. Mais à cela se bornèrent nos premiers rapports; nous n'eûmes ni le temps ni l'intention peut-être de nous parler. Je le vis partir sans savoir qui il était; sans avoir rien appris, si ce n'est qu'il y avait au monde une personne de plus qui me plaisait, et ne l'ayant pas rencontré depuis, je n'y avais plus pensé. Quel fut mon étonnement de le reconnaître dans le chef de brigade Suchet, qui me fut présenté par Joseph ou auquel Joseph me présenta! C'est alors que nous nous prîmes la main pour la première fois, et que nous formâmes tacitement un pacte qu'il n'a jamais renié, quelque intérêt qu'il ait eu à le faire dans les rapports où des destinées si différentes nous ont jetés depuis.

Les théâtres n'étaient pas ouverts. Pour y suppléer et amuser les dames, le ministre fit venir les buratini, marionnettes fabriquées avec un peu plus d'art que les nôtres, et jouant quelquefois des drames meilleurs que les nôtres aussi. Je ne me rappelle pas trop celui qu'ils jouèrent sur leur théâtre portatif; mais je me rappelle très-bien qu'il m'amusa beaucoup, et qu'avec leur visage de bois, ces comédiens m'ont paru valoir au moins telle marionnette à visage de chair, tel automate qui se meut sans y être contraint par le fil de Brioché.