CHAPITRE III.
Voyage de Gênes à Tarin.—Comme quoi je devins fabuliste.—Marché singulier.—Le général Brune.—Lettre au citoyen Talleyrand.—Voyage de Turin à Lyon.—Retour à Paris.
Le hasard, en me poussant à Gênes, me servait plus qu'il ne me contrariait. Il allongeait peu ma route et me faisait connaître la seule des grandes villes d'Italie qu'il ne m'avait pas été permis de visiter dans mon précédent voyage.
Je n'y fis cependant pas un long séjour. Plus je me rapprochais de Paris, plus l'attrait qui m'y rappelait se faisait sentir. Après avoir donné quelques jours moins au repos qu'à un autre genre de fatigue, après avoir parcouru la ville et ses environs, après avoir visité ses palais, ses églises, son port, et joui tout à loisir de l'aspect de la mer, du haut des maisons de plaisance dont sont couvertes les montagnes qui couronnent Gênes, et dont l'aspect vu de la mer m'avait enchanté aussi par sa magnificence, rassasié encore d'admiration, je fis marché avec un veturino qui pour un prix raisonnable s'engagea à me conduire en cinq ou six jours à Turin, et de Turin à Lyon en se chargeant de ma nourriture.
Le général Dessolle commandait la place. Nous nous connaissions de longue date; j'eus quelque plaisir à le retrouver, et ce plaisir parut être réciproque. Je lui donnai sur la perte de notre bâtiment des renseignemens d'autant plus nécessaires aux intérêts des officiers qui le montaient, que l'opinion de l'armée d'Italie et du gouvernement français devait s'établir sur cette base. Vu le penchant des militaires à se déprimer les uns les autres, la précaution était urgente, j'eus bientôt lieu de le reconnaître. Dessolle m'offrit ses services; je n'en acceptai qu'un, le visa de mon passeport.
L'intérêt qui m'avait inspiré la conversation que j'eus avec lui, me conduisit chez le consul français qui résidait près de la république ligurienne. Je n'eus qu'à m'applaudir de cette démarche. En servant des hommes estimables, je fis connaissance avec un homme fort estimable aussi, avec un homme également ferme et bon, M. de Belleville. Après avoir rempli avec distinction des places de la plus haute importance tant en France que hors de France, ne conservant de toutes ses fonctions que celle de commissaire du bureau de bienfaisance, il a terminé en philantrope une vie commencée en brave, une vie dont tous les jours ont été consacrés à l'utilité publique. Voilà pour la bonté. Quant à la fermeté, c'est lui qui seul, et protégé par le simple uniforme de grenadier, alla sommer le roi de Naples de reconnaître la république française dont la flotte bloquait le port de Naples, ne laissant, montre en main, à ce monarque qu'une heure pour se décider. Popilius n'avait pas été plus fier.
M. de Belleville se chargea volontiers de faire connaître la vérité au Directoire, et je sais qu'il a tenu parole. Il m'offrit pour retourner en France l'argent dont je pourrais avoir besoin: offre que je refusai. Mais je ne refusai pas l'invitation de venir passer une journée avec lui avant de quitter Gênes, et cette journée, passée avec un homme qui possédait tous les genres d'instruction, est une des plus agréables dont j'aie gardé souvenir.
Je ne sortis pas de Gênes sans avoir visité le théâtre. Malheureusement pour moi, l'Opéra était alors fermé, et la scène était occupée par des acteurs de comédie et de drame; il fallut bien s'en contenter. Je leur vis représenter les Victimes cloîtrées, de Monvel. Cette pièce, qui attirait la foule, produisait un grand effet. Peut-être l'eussé-je été revoir, si je ne fusse parti le lendemain.
Le hasard, qui m'a quelquefois bien servi, me fit rencontrer parmi les trois voyageurs que le voiturin me donna pour camarades M. Bouchard, ce même officier qui était avec moi sur la Sensible. Sa compagnie me fut d'une grande ressource; il aimait comme moi à marcher, nous prîmes souvent ce plaisir à travers les montagnes. Nos courses n'étaient pas très-silencieuses.
La dispute est d'un grand secours;
Sans elle on dormirait toujours,
dit le bonhomme. La dispute ou la discussion nous abrégeait parfois le chemin. Mais si par hasard je le faisais seul, alors, suivant mon habitude, je me mettais à rêver, et même à rimer.
C'est dans une de ces heures d'isolement, je m'en souviens, que j'essayai pour la première fois de faire une fable. Le croira-t-on? je n'en pus venir à bout: le sujet, l'affabulation, j'avais tout cela dans la tête, sur le papier même; n'importe. «Je ne ferai jamais de fable, je le vois bien», dis-je en jetant le manche après la cognée. J'avais tort; il ne faut désespérer de rien. Je n'ai jamais pu réussir, il est vrai, quoique j'y sois vingt fois revenu, à mettre en vers le sujet en question; il figure encore dans sa nudité primitive au livret, je n'ose pas dire Album, où depuis plus de quarante ans je jette ce qui me passe par la tête sans se rattacher précisément à rien, sac à tous grains, qui tous n'ont pas été stériles, et que j'ai porté avec moi, soit en France, soit hors de France, dans tous mes voyages: je n'ai pu réussir, dis-je, à mettre en vers ce maudit sujet. Mais depuis cette inutile tentative, combien de fables n'ai-je pas composées? À celles que j'ai publiées, si j'ajoute celles que je pourrais publier, ma pacotille serait presque aussi volumineuse que celle du plus fécond des fabulistes. Ce genre de composition est celui pour lequel je me sens aujourd'hui le plus de goût, sinon le plus d'aptitude. Il remplit tous les momens qui autrement seraient nuls dans ma vie littéraire, qui est plus que jamais ma vie; il convertit en momens utiles, délicieux même, pour moi s'entend, ceux que je perdrais en promenades oisives, et ceux que mes insomnies livreraient à des rêveries pires que de mauvais rêves.
Cette manière d'exposer, de discuter, de démontrer une vérité n'a pas moins de charme pour ma raison que pour mon esprit, que pour mon imagination, charme qui s'accroît tous les jours à un âge où l'on connaît le prix du temps, et qui me rend de plus en plus friand de plaisirs utiles. Et quel plaisir plus utile que celui dont Socrate, à soixante et dix ans, voulut se faire une occupation! que celui auquel il voulut consacrer les trente jours qui lui restaient à vivre entre le moment où il fut condamné à boire la ciguë et le moment où il la but! Les Dieux, disait-il, lui conseillaient d'employer ce terrible entr'acte à mettre en vers les fables d'Ésope[14]. Pour un philosophe, une bonne fable peut être une bonne action. La circonstance qui me ramena à faire des fables est assez singulière. Je croyais avoir un tort à reprocher à un homme qui, doué de beaucoup d'esprit, n'est pas tout-à-fait dépourvu de malice, le tort d'avoir lancé un sarcasme assez vif contre des personnes qui m'étaient chères. Du besoin de lui riposter, mais à la sourdine, me vint l'idée d'une fable, et puis d'une autre. Mais une épigramme en portefeuille n'est qu'une épée dans le fourreau, qu'une épingle sur la pelotte. Mon homme était propriétaire d'un journal de la direction duquel il se reposait sur un littérateur que je voyais souvent. Comme celui-là me demandait souvent des vers pour sa feuille, je lui donnai ces fables, qui lui avaient plu, et où il ne pouvait voir aucune intention hostile. Elles furent goûtées non seulement du public, mais aussi du particulier à qui elles faisaient allusion, et qui trouva même assez piquant qu'on l'eût attaqué sur son propre terrain, avec ses propres armes, espiéglerie qui amena notre réconciliation.
Ce succès m'affriola. Les objets dès lors se présentèrent à moi sous un nouveau rapport. Tout devint pour moi sujet de fables. Je m'habituai à tout traduire en fables; bref, me voilà fabuliste.
Au bout de quelques années, mon recueil s'était assez considérablement grossi. Je ne songeais pas cependant à le livrer à l'impression, quand une circonstance non moins singulière que l'autre m'y détermina presque malgré moi.
Plusieurs hommes de lettres, au nombre desquels était Chénier, m'avaient engagé à publier ces fables qui, lues en partie à l'Institut, avaient été entendues avec faveur. Néanmoins j'avais toujours ajourné la chose, quand Millevoye[15], de retour d'un voyage qu'il avait fait en Picardie, vient me demander à déjeuner. Il ramenait de là un cheval charmant.
J'aimais passionnément les chevaux; j'en avais trois, trois et demi même dans mon écurie; je dis et demi, parce que dans le nombre il s'en trouvait un moitié moins gros qu'un cheval de taille commune, un cheval corse, sur lequel mon fils Louis, qui alors avait à peine demi-taille d'homme, faisait son apprentissage d'équitation, cours d'enseignement mutuel, où ces deux écoliers apprenaient à trotter, l'un dessus l'autre dessous, et s'instruisaient l'un portant l'autre.
Millevoye aussi aimait beaucoup les chevaux, plus même que sa fortune ne le lui permettait. Il en achetait souvent. Mais s'apercevant presque aussitôt qu'il ne lui était pas moins difficile de les entretenir que de s'entretenir lui-même, il les revendait souvent aussi. Il s'était déjà débarrassé sur moi d'un de ses commensaux.
Cheval de race, cheval quasi-arabe, ainsi que l'attestaient, indépendamment de la perfection de ses formes, la direction de sa queue et la mobilité de ses oreilles, et provenant d'un haras impérial, son nouveau cheval était vraiment remarquable. Sa beauté me frappa. J'en fis mes complimens à son maître, qui les reçut comme on reçoit des complimens sur une maîtresse dont on ne se séparera jamais.
Après s'en être fait honneur quelque temps, s'apercevant cependant que l'écurie affamait encore la salle à manger, et résolu à se débarrasser aussi de cet hôte qui le rongeait, Millevoye songea encore à se tirer d'affaire par mon aide, et à placer son cheval chez moi par amitié pour nous deux, c'est-à-dire pour son cheval et pour moi. «Mais quel rapport, me dira-t-on, y a-t-il entre ce cheval et vos fables?—Patience.»
Millevoye, qui venait me voir plus fréquemment que d'ordinaire, et qui ne venait plus qu'à cheval, avait grand soin en entrant dans la cour de faire piaffer sa monture; et si le bruit ne m'avait pas attiré à la fenêtre, il me priait discrètement de venir juger par moi-même s'il était vrai, comme le prétendait mon cocher, qu'il y eût place pour son arabe avec mes normands dans l'écurie. Je descendais pour en juger, et je ne remontais pas sans lui répéter: «Millevoye, vous avez là un joli cheval.—Évitez-moi donc, me dit-il un jour, évitez-moi la peine de le mettre au cabriolet.—Au cabriolet! ce serait un meurtre.—N'ayant qu'un cheval, il faudra pourtant m'y résoudre.—Quel dommage!—Vous n'avez pas de cheval de selle, vous; vous montez vos chevaux de trait. Voilà ce qu'il vous faudrait. Cinquante louis, et vous seriez monté comme un prince, monté comme Murat.—Cinquante louis!—Cinquante louis, et ce cheval est à vous.—Ce cheval les vaut bien.—Il vaut quinze cents francs.—Mais je n'ai pas cinquante louis à mettre à une fantaisie. Et puis un cheval de plus dans mon écurie! il n'y en a déjà que trop!—Expliquons-nous. Je ne veux pas mettre dans votre écurie un cheval de plus. Je sais trop ce qu'un cheval coûte à nourrir. Si nous nous arrangions, je vous débarrasserais de votre cheval à deux fins, de celui que vous mettez à la selle et au cabriolet.—Vous le prendriez dans le marché?—Oui, dans le marché. Donnez-moi cinquante louis, plus votre normand, et mon arabe est à vous.—Mais ce normand me coûte trente-cinq louis.—Mon arabe m'en coûte soixante et dix, et je vous le donne pour cinquante.—Cinquante, plus trente-cinq que me coûte mon normand.—Ne parlons pas de ce qu'il coûte, mais de ce qu'il vaut.—Je vous le répète, je n'ai pas cinquante louis à dépenser pour un caprice.—Vous les avez.—Vous voulez rire.—Pas du tout.—Connaissez-vous mieux mes affaires que moi?—Peut-être.—Et ces cinquante louis où sont-ils?—Dans votre portefeuille.—Dans mon portefeuille! Le croyez-vous rempli de traites, de lettres de change? Il n'y a là que des griffonnages, des ébauches, des brouillons de chansons, de contes, de fables.—De fables, c'est cela.—Et où en voulez-vous venir?—Donnez-moi cinquante fables, je vous débarrasse de votre normand, en échange duquel je vous laisse mon arabe.» Et tout en disant cela il faisait passer et repasser devant moi son arabe, qui jamais ne m'avait paru si parfait.—Millevoye, venez cherchez mes fables.»
Millevoye fait mettre sur le normand la selle de l'arabe, et part au trot avec le manuscrit. Il traita dès le jour même du cheval avec un maquignon, qui le revendit, et des fables avec un libraire qui les publia, mais avec une vingtaine d'autres, mais avec une préface et des notes, qu'il se fit livrer gratuitement, et dans mon intérêt, pour donner, disait-il, à notre volume un embonpoint honnête. On ne connaissait pas encore l'art de spéculer sur le vide, et de donner à un livre un honnête embonpoint, en y multipliant les blancs, industrie qui ressemble fort à celle des cabaretiers qui baptisent leur vin avec de l'eau qu'ils font payer pour du vin aux consommateurs.
En résumé, le libraire fut assez content de son marché, et Millevoye du sien. Quant à moi, me promenant tous les jours sur le produit de mes fables, et tous les jours à califourchon sur mes idées, je n'ai pas eu un seul regret à cette affaire, où j'ai été moins dupe que personne. Si je n'en ai pas retiré beaucoup de gloire, du moins en ai-je retiré beaucoup de plaisir, indépendamment de celui que j'avais eu à fabriquer la monnaie dont j'avais payé mon cheval. Et ce cheval, qu'est-il devenu? je ne sais, ni ne veux le savoir. C'est un des amis que j'avais laissé en France en 1816, quand une seconde restauration vint nous rendre le bonheur; et je ne l'y ai pas retrouvé à mon retour d'exil en 1820.
Mais reprenons la route de Turin. C'est dans un bois de pins, non loin d'Alexandrie, que je tentai l'essai qui donne lieu à cette digression. Las de mes efforts inutiles, je tournai vers un autre objet la direction de mes idées, et je composai, sur je ne sais quel air, et à je ne sais quel propos, la romance suivante:
LE DÉSERTEUR.
Je reviens, je suis de retour,
J'ai brisé ma chaîne importune.
Ambition, grandeur, fortune,
J'immole tout à notre amour.
Oui, Sophie, et tu peux, m'en croire,
Quand je revole entre tes bras,
Ton bonheur ne me coûte pas
Ce que t'aurait coûté ma gloire.
II.
Déjà le chagrin m'a quitté;
Mes pleurs retrouvent un passage,
Et l'espoir, au riant visage,
M'a rendu sa sérénité.
Sous mille formes, le reproche
Ne se présente plus à moi.
Chaque pas m'éloignait de toi;
Chaque pas enfin m'en rapproche.
III.
Ah! quand pourrai-je retrouver,
Sur ta bouche amoureuse et tendre.
Ce bonheur que je viens te rendre
Et que nous saurons conserver?
Sous ma bouche qui les dévore
Je crois sentir couler tes pleurs:
Ce ne sont plus ceux des malheurs:
Ah! laisse-les couler encore!
IV.
Pleurs de reproche et de plaisir,
Baignez les yeux de mon amie;
Baignez ma paupière attendrie,
Pleurs de joie et de repentir;
Et tous deux, après tant d'alarmes,
Rendons encor grâce à l'amour.
Heureux ceux à qui le retour
Ne doit pas coûter d'autres larmes!
Sortant de ce bois, comme je traversais la plaine où serpente la Bormida, théâtre de gloire que deux ans plus tard consacra la victoire de Marengo, passe une voiture de poste: dedans étaient plusieurs militaires. L'un d'eux, en me saluant, m'appelle par mon nom. Je cours à la portière, je reconnais le général Brune[16]. Sa position s'était bien améliorée depuis notre dernière rencontre. Après avoir remplacé Masséna dans le commandement d'une division, il avait été nommé général en chef de l'armée d'Helvétie et puis de l'armée de Lombardie: aussi n'avait-il plus cet air modeste que j'avais d'abord admiré en lui: son visage rayonnait de satisfaction, de prospérité et de vanité peut-être.
«Eh bien! me dit-il d'un ton goguenard, vous avez donc laissé prendre votre frégate?—Moi! général, qu'y pouvais-je?—Vous, je veux dire le capitaine.—Le capitaine a eu affaire à plus fort que lui: son équipage était détestable.—Soit; mais il s'est rendu.—Il a été pris.—Et Baraguey-d'Hilliers a permis cela!—Baraguey-d'Hilliers n'avait pas d'ordres à donner sur le vaisseau; il n'y était que passager comme moi.—Il pouvait donner l'ordre de faire sauter le vaisseau: le bel exemple pour nos marins!—Il est heureux, général, qu'il vous ait réservé l'honneur de donner cet exemple-là, et en mon absence.»
Sur ce, il se mit à rire, et me faisant un salut plein de grâce et de dignité, il continua sa route.
Ce propos justifia mes conjectures sur le préjudice que les ennemis de Baraguey-d'Hilliers pouvaient lui porter en altérant les faits. Dès lors sa position et celle de Bourdé, sur qui la responsabilité de l'événement tombait bien plus directement, commença fort à m'inquiéter. L'orgueil des gouvernemens, en pareil cas, n'est que trop porté à changer le malheur en crime. Je crus donc qu'il était de mon devoir, non seulement d'ami mais d'honnête homme, d'éclairer le gouvernement sur des faits qui s'étaient passés sous mes yeux, et de prévenir par un récit véridique les rapports mensongers qu'on pourrait lui faire de l'action dans laquelle notre frégate avait succombé. En conséquence, je rédigeai dans ma tête, sur cet événement, une lettre qu'à mon arrivée à Turin j'adressai au citoyen Talleyrand, le seul des ministres républicains avec lequel j'eusse quelque rapport[17].
Je comptais ne passer que vingt-quatre heures à Turin; telle était la convention faite avec notre Automédon, mais il ne la tint pas. Pour le voiturin, en Italie, les voyageurs ne sont qu'un objet de commerce: il en trafique comme un habitué de paroisse trafique de ses messes; le nôtre nous vendit à un spéculateur de son espèce qui retournait à Lyon, et se chargea de son marché tout en prenant ses aises.
J'employai les trois jours que dura cette négociation à parcourir la ville et ses environs. Je n'oubliai pas le spectacle, comme on pense. À Turin, pour le moment, il n'y avait pas plus d'opéra qu'à Gênes, mais le théâtre était occupé du moins par une troupe tragique assez bonne. Grâce à l'obligeance du citoyen Cicognara, ambassadeur de la république cisalpine, dans la loge duquel je trouvai une place, j'assistai à une représentation de la Mérope d'Alfiéri. Cette tragédie ne fut pas mal jouée. J'eus souvent occasion d'applaudir les acteurs, et je n'aurais pas la moindre occasion d'en gloser, si au dénoûment, qui se passe sur la scène, on n'avait pas introduit une vache de carton ou d'osier,
Qui de fleurs couronnée,
se plaça entre Mérope et Polyphonie dans le temple où
L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée.
Admirable dans le récit de Voltaire, cette catastrophe mise en action n'était que risible.
Pour rentrer en France, je traversai encore une fois le Mont-Cénis, vieille connaissance à qui l'été avait donné une nouvelle physionomie. Les montagnes, le plateau, les vallées, tout avait changé d'aspect sur ces sommets reconquis par le printemps; la verdure y remplaçait la glace qui s'écoulait en cascades bruyantes; les pentes des rochers et leurs cimes étaient revêtues et couronnées de rhododendrons à fleurs roses, sous lesquels disparaissait leur aridité. Rien de plus riant que ces sites naguère si âpres. Cette plaine que j'avais vue recouverte de neige dans son immense étendue, et du sein de laquelle s'élevaient aujourd'hui des fleurs d'un éclat et d'un parfum admirables, un ciel plus doux en avait fait une prairie délicieuse, une prairie qui se déployait autour d'un lac dont nul indice ne m'avait antérieurement révélé l'existence, vaste miroir créé là comme par enchantement pour réfléchir dans ses eaux limpides l'azur d'un ciel dont aucun nuage n'altérait la pureté. Quel plaisir j'éprouvais, en foulant ces moelleux tapis, à reporter mes regards vers le même horizon qui les avait tant attristés! quel plaisir j'avais à respirer l'air suave et léger qui régnait dans ces régions où je me sentais plus léger moi-même, et que je ne croyais pas pouvoir traverser assez lentement, moi qui deux fois avais cru ne pas pouvoir les traverser assez vite!
Ces sensations si douces, nées des tableaux que la nature développait sous mes yeux et de ceux que me représentaient mes souvenirs, je les éprouvai aussi en traversant la Savoie; rajeunie par la belle saison, la verdure des sapins me semblait presque aussi gaie que celle des tilleuls; je ne trouvais plus que le frais là où je n'avais trouvé que le froid, et tandis que partout ailleurs l'été desséchait, dévorait tout, je jouissais doublement du printemps dans ces lieux où je n'avais jusqu'alors rencontré que l'hiver. Bramant, qui m'avait tant effrayé, me souriait presque; Aiguebelle enfin justifiait son nom par la pureté de ses eaux: je ne crois pas être monté une seule fois en voiture depuis Suze jusqu'à Chambéri.
De cette ville où nous couchâmes, j'allai faire un pèlerinage aux Charmettes, séjour assez maussade, dont l'amour fit un paradis. Comme l'intérêt qui m'y conduisait est moins fécond en illusion que celui qui y retint Jean-Jacques, je vis cette bicoque avec plus de curiosité que d'admiration; et j'en partis persuadé que c'est moins aux beautés qui leur sont propres qu'à nos propres affections que tant d'habitations doivent leur charme.
Là comme à l'ermitage de Montmorency, là comme dans tous les lieux où résida un homme illustre, chacun se croit obligé d'exprimer en vers ou en prose les sentimens dont il est saisi. Dans le salon, le parquet de la glace est chargé de tributs de cette espèce exprimant tous la même idée sur le génie de Rousseau, et prouvant tous qu'il en est du génie et de l'esprit comme de l'argent qu'on apprécie très-bien sans le posséder. Moi aussi j'y griffonnai quelques vers, que je n'ai pas tout-à-fait oubliés. Si on conclut de là que c'est par modestie que je ne les transcris pas ici, on se trompe.
Ce n'est qu'après être sorti des Alpes que je commençai à voyager; jusqu'au pont de Beauvoisin je n'avais fait que me promener. Impatient d'arriver, là je montai en voiture. Je ne sais si les chevaux marchaient ou trottaient, mais la route me parut si longue ou leur allure était si lente, que les laissant à l'auberge où nous avions passé la dernière nuit, et m'en remettant au conducteur du soin de mon bagage, je repris ma course à pied vers Lyon où j'arrivai bien avant lui, quoiqu'il me restât un assez long bout de chemin à faire et que la chaleur fût grande; mais qu'était-ce comparativement à la chaleur de Malte!
Je restai à Lyon peu de jours que je passai avec la famille au milieu de laquelle j'avais achevé mes Vénitiens. J'y serais resté plus long-temps, si elle eût été entièrement réunie. Cette famille, incomplète pour moi, s'était pourtant augmentée par la naissance de cette petite fille que j'avais nommée Blanche, par pressentiment: jamais pressentiment ne fut mieux justifié.
Je me remis bientôt en route pour Paris où j'arrivai vers la fin de juillet: le bonheur que j'y retrouvai ne me permit pas de songer à la fortune avec laquelle je venais de faire divorce.