CHAPITRE IV.

Retour à mes vieilles habitudes.—Je mets de l'ordre dans mes affaires.—Comptes rendus.—Lycée Thélusson.—Guyot des Herbiers.—Sur plusieurs satiriques.—Baour de Lormian.—Joseph Despaze.—Victor Campagne—Chénier.—Encore Beaumarchais.—Sa maison.—Sébastien Mercier.

Rendu à mes goûts, je repris mon train de vie ordinaire. Partagé entre les plaisirs du coeur et les plaisirs de l'esprit, courant de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, mais toujours à pied, rêvant, lisant, croyant travailler même, et au fait ne faisant rien, car mon habitude alors n'était pas de mener plusieurs ouvrages de front; bien plus, je ne me mettais sérieusement à un nouvel ouvrage que lorsque la destinée de celui que je venais de finir était déterminément fixée par la représentation.

Me séparer de l'expédition, c'était renoncer à six mille francs de traitement qui m'avaient été attribués par le gouvernement. Je m'en inquiétai peu; je ne perdais à cela que l'aisance, mais je retrouvais par-là ce que l'aisance ne pouvait pas me donner. Assuré du nécessaire par le revenu qui me restait, et surtout par la modicité de mes besoins, je me ressaisissais de mon indépendance: il y avait plus que compensation.

Il faut pourtant mettre de l'ordre dans ses affaires: abandonnant mon revenu tout entier pour la dépense commune, je ne me réservai pour ma dépense particulière qu'une centaine de louis que j'avais mis de côté pour parer aux besoins imprévus dans le cours de mon voyage. C'était mon argent mignon. Ce trésor n'était pas inépuisable. Qu'imaginai-je pour m'en avertir?

À chaque emprunt que je lui faisais, je remplaçais par un petit morceau de papier chacune des pièces qui passait de ma caisse dans ma bourse et de ma bourse je ne sais où. Comme celui de l'État, ce papier-là ne valait pas tout-à-fait ce qu'il représentait. Il se multiplia tant et tant dans cette caisse, où j'avais puisé sans y regarder, qu'un beau jour le vent venant à souffler comme j'y regardais, tous ces papillons s'envolèrent et s'éparpillèrent comme avaient fait les louis dont ils tenaient la place, et me prouvèrent que la dépense avait été égale à la recette. C'est la seule fois que je me sois rendu mes comptes.

La société tendait de plus en plus à sortir de la barbarie où le règne de la démagogie l'avait plongée. Parmi les plaisirs qu'ils recherchaient, soit par goût, soit par ton, les nouveaux riches commençaient à admettre ceux de l'esprit. Des spéculateurs s'empressèrent d'exploiter cette fantaisie ou cette prétention, et formèrent par souscription, à l'hôtel de Thélusson, sous le titre de Lycée, un établissement où l'on se réunissait à jour fixe pour entendre des lectures faites par les danseurs à la mode, et puis danser avec les auteurs à la mode aussi.

Pour ajouter à l'intérêt de ces réunions, ces spéculateurs avaient imaginé de donner tous les mois un prix d'une certaine valeur à l'auteur de la meilleure des pièces de vers qui sortirait d'un concours ouvert à cet effet, prix qu'adjugerait un jury formé de quatre littérateurs, lesquels, comme de raison, ne pourraient concourir. Ces littérateurs, de plus, devaient publier tous les mois un recueil où ces pièces seraient insérées, et dans lequel ils rendraient compte des principaux ouvrages qui auraient paru pendant cette période. Les produits de sa vente devaient appartenir aux fondateurs du Lycée; mais on assurait à ses rédacteurs un traitement de 1200 francs: c'était presque celui d'un membre de l'Institut.

On me proposa de faire ma partie dans ce quatuor où j'aurais pour co-concertans Legouvé, Laya et Vigée. Cette association me plaisait; ce travail ne me déplaisait pas. J'acceptai.

Ces fonctions m'exposèrent, ainsi que mes associés, à de singulières attaques. Mais si elles me mirent en rapport avec quelques individus fort ridicules, aussi me firent-elles connaître des hommes non moins estimables par la solidité de leur caractère que par le charme de leur esprit, et entre autres Emmanuel Dupaty, qui depuis trente-six ans n'a pas démenti un seul moment l'idée que je me formai de lui dès notre première rencontre.

Au premier rang des originaux qui apportèrent leur contribution à nos séances, je dois mettre l'avocat Guyot des Herbiers, poëte qui fut pour les chats ce qu'Homère fut pour les rats. À sa physionomie singulière, à son habit noir et râpé, on eût dit M. Desmazures sous le costume de l'avocat patelin. Ce n'est pas seulement par ces dehors qu'il divertissait nos auditeurs. Ses compositions facétieuses et son débit plus facétieux encore, auraient suffi pour forcer les plus graves à rire. On ne se serait pas imaginé qu'un pareil homme pût jamais concourir à une oeuvre sérieuse et être appelé à siéger parmi nos législateurs. C'est pourtant ce qui est arrivé. En 1798, il fut nommé membre du conseil des cinq-cents où il se signala par son esprit conciliateur, et fit tout ce qu'il put pour calmer les divisions qui agitaient la législature. Mais son éloquence n'y put réussir. Sa prose n'y trouva pas d'auditeurs; il n'y fit que de la bouillie pour les chats.

Notre comité avait presque l'importance de l'Académie française. Aussi, comme elle, étions-nous assaillis de sollicitations avant l'adjudication des prix, et d'injures après. Étant tous solidaires des torts communs, il m'arriva plus d'une fois, ainsi que cela m'arrive encore, de porter la peine d'une opinion que j'avais combattue ou qui m'était tout-à-fait étrangère. Je ne sais quel neveu de M. Borde de Lyon, traducteur d'un poëme érotique intitulé Parapilla, me tança vivement dans un des mille journaux du temps, pour avoir nié la valeur de ce chef-d'oeuvre, moi qui ne l'ai pas même encore lu, et qui me trouvais en pleine mer lorsque l'attentat avait été commis! Je ne fis que rire de cette accusation, et c'est ce que j'aurais dû faire de la plupart de celles qui m'ont été intentées depuis et que j'ai accueillies quelquefois avec un peu moins de philosophie.

Baour de Lormian, qui vers le même temps publia ses premières Satires, eut alors avec moi un tort du même genre: il m'honora d'une mention dans l'un de ses mots, c'est ainsi qu'il les intitulait. J'attribuai cette agression, que je n'avais pas provoquée, à l'humeur belligérante qui semblait le dominer, et je ne crus pas devoir y répondre. Je ne le connaissais pas, mais je connaissais beaucoup Joseph Despaze, homme d'esprit et de talent, venu tout exprès aussi des bords de la Garonne pour faire justice de la littérature parisienne et réduire les réputations à leur plus simple expression: celui-là me traitait avec bienveillance, pas pour mes beaux yeux peut-être, mais n'importe. Un soir que nous attendions à l'orchestre de l'Odéon la première ou la dernière représentation d'un Thémistocle, tragédie d'un autre poëte gascon, car en ce temps la Garonne débordait dans la Seine; comme il parlait de temps en temps à une autre personne qui se trouvait près de nous, je lui en demandai le nom: je ne fus pas peu surpris d'apprendre que c'était Lormian lui-même. La physionomie et les manières de ce satirique ne me semblaient pas d'accord avec le penchant de son esprit; j'y trouvais une expression de bonhomie qui contrastait un peu avec la nature de ses ouvrages.

La conversation étant devenue commune, je ne lui en fis pas mystère. «Bon enfant comme vous l'êtes, lui dis-je, comment se fait-il que vous attaquiez tout le monde?—Parce que tout le inonde m'a attaqué; mes épigrammes ne sont que des ripostes.—Tout le monde! je suis sûr du contraire, pour ce qui me concerne du moins.—Quoi! vous n'avez pas attaqué ma Jérusalem délivrée?—Jamais; et ne prenez pas ceci pour une épigramme, je ne savais pas que vous eussiez traduit la Jérusalem.—De bonne foi?—De bonne foi.—En ce cas, j'ai tort: mais cela peut se réparer.»

Cela en effet se répara. Peu après, dans une édition nouvelle de sa Satire, l'épigramme qu'il m'avait décochée était remplacée par un madrigal, mais le diable n'y perdit rien: les vers en question ne furent pas supprimés: l'auteur, qui ne voulait point les perdre, avait substitué à mon nom un nom de même mesure qui appartenait sans doute à un homme moins innocent que moi envers lui.

À dater de cette rencontre, Lormian, même avant d'être mon confrère à l'Académie où mes voeux et ma voix l'appelèrent, n'a cessé de me donner des preuves de la plus franche amitié: la moins précieuse n'a pas été l'envoi de sa nouvelle édition de cette Jérusalem, qu'il a entièrement refaite, et qui dans son état actuel est pour la littérature italienne ce qu'est le Paradis perdu de Delille pour la littérature anglaise, une lettre de naturalisation française. Ce bel ouvrage, que j'ai lu en Belgique avant mon rappel, est au premier rang des consolations les plus douces qui sont venues me chercher dans mon exil.

Un mot du Thémistocle dont il s'agit ici. C'était une traduction de celui de Métastase. Son auteur, qui se nommait Larnac, en avait fait de nombreuses lectures; d'après l'opinion répandue avant la représentation, c'était un chef-d'oeuvre. Son succès devait rappeler, si ce n'est effacer, les succès les plus brillans de Voltaire. Tel était l'avis même de Saint-Lambert qui, après avoir entendu la lecture de cette tragédie, avait dit à l'auteur: Abeille, faites du miel. C'était lui annoncer un bel avenir. La prédiction ne se réalisa pas. Bien qu'écrit avec talent, le Thémistocle n'a pas réussi, et onc on n'a vu ni miel ni cire de cette abeille rentrée dans sa ruche pour n'en plus sortir.

Mais revenons à Lormian. Il a fait des épigrammes, et c'est un tort; mais encore ces épigrammes plus gaies que méchantes, et qui signalent moins des vices que des ridicules, ne portent-elles guère que sur des objets de littérature, et ne sont-elles que des répliques. Excellent dans ce genre d'escrime, il n'y fut vaincu par personne, pas même par le vieux Le Brun. Ripostant avec une prestesse et une habileté singulière aux bottes que lui portait celui-ci, il l'a blessé plusieurs fois aux grands applaudissemens de la galerie qui estimait plus le talent de cet éternel ferrailleur que sa personne.

Remarquons à cette occasion que le but de ces épigrammes consiste presque toujours à dire de l'homme à qui on les adresse qu'il est un sot, et à le lui dire en vers, devant le public; chose qu'en prose on n'oserait pas se permettre avec lui dans le particulier. La Dunciade de Palissot avait mis à la mode cet échange de civilités. C'est fâcheux pour la littérature. Je crois que cela n'a pas peu contribué à ravaler aux yeux du vulgaire la condition des gens de lettres. Le commun des hommes que blesse leur supériorité s'est hâté de les prendre au mot: n'est-il pas fondé, après tout, à leur refuser l'estime qu'ils ne s'accordent pas entre eux, et à se prévaloir contre eux de leur témoignage réciproque?

J'ai vu avec peine Legouvé s'engager à cette époque dans une guerre de cette espèce avec Fabien Pillet qui l'avait blessé par des critiques non moins modérées quant au fond que quant à la forme. Legouvé eut d'autant plus tort en cela que son talent était peu propre à l'épigramme, genre dans lequel Pillet, excellent homme aussi, s'est fait redouter.

Lormian, à qui l'on ne saurait contester de posséder au plus haut degré le talent de la versification, ne l'a pas appliqué seulement à la satire: ses imitations d'Ossian prouvent qu'à l'exemple de Jean-Baptiste Rousseau, il est supérieur aussi dans le genre lyrique, car les chants d'Ossian ont essentiellement le caractère du dithyrambe. Plus souple que celui de Rousseau, son talent s'est appliqué avec un grand succès encore, non seulement à l'épopée, comme on l'a dit plus haut, mais encore à la tragédie.

Dans sa tragédie de Joseph, où l'on retrouve tout l'éclat de sa versification, Lormian se montre poëte vraiment dramatique. Le rôle de Joseph est plein de noblesse et de magnanimité; celui de Siméon est d'une énergie qui rappelle celle de nos grands maîtres. Mais rien n'égale le charme qu'il a répandu sur le rôle de Benjamin; charme qui se fait si bien sentir encore à la lecture, où il n'est pas fortifié par celui que lui prêtait le jeu et l'accent de l'inimitable actrice qui le remplissait, Mlle Mars.

Cette tragédie abonde en vers heureux. Parmi ceux qu'on applaudissait le plus, il s'en trouvait un pourtant qui me semblait escroquer les bravos. Un détracteur de Joseph trouvant ce fils d'un pâtre impertinent de prétendre s'allier au sang des Pharaons, au sang des demi-dieux du Nil et de l'Euphrate: «Ne le méprisez pas tant, répondait un admirateur de ce ministre; sa noblesse ne le cède en antiquité à celle de qui que ce soit,

L'âge de ses aïeux touche au berceau du monde.»

Les plus beaux vers de la pièce étaient accueillis avec moins d'enthousiasme que celui-là. Si bien tourné qu'il soit, cette faveur ne lui était pas due, parce qu'il ne porte pas sur une pensée juste. Comme on l'analysait dans une société, au lieu d'entrer en discussion j'improvisai en riant les quatre vers suivans, parodie non seulement de ce vers, mais du quatrain où il se trouve encadré:

Est-il rien de plus sot, est-il rien de plus vil
Que tous vos demi-dieux de l'Euphrate et du Nil?
Mais sa noblesse, à lui, n'est pas une chimère;
Savez-vous qu'il descend de notre premier père?

Le trait fit rire; un journaliste le recueillit et le publia: Lormian en rit probablement aussi; et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il justifia cette critique en supprimant le vers auquel ceux-ci faisaient allusion.

Un bon esprit seul était capable de ce sacrifice; un poëte habitué à faire des vers irréprochables pouvait seul retirer de son ouvrage un vers applaudi à tort, mais enfin applaudi.

Joseph Despaze, émule de Lormian dans la satire, avait un genre d'esprit plus sévère, plus caustique, et, tranchons le mot, plus dur que celui de son ami: c'était moins Horace et Boileau dont il avait fait ses modèles, que Juvénal et Gilbert; il déchirait les gens quand Lormian ne faisait que les égratigner. Plusieurs conservent encore les stigmates des blessures qu'il leur a faites. Cruel dans sa justice, à plus forte raison l'était-il dans ses injustices. Au reste, s'il était offensif, il était brave; et très-différent de ces gens qui se cachent pour frapper ou après avoir frappé, il n'a jamais cherché à se soustraire aux conséquences de ses agressions, et rendait volontiers raison à ceux qui voulaient répondre avec les armes aux atteintes que leur avait portées sa plume. Il n'entrait en explication qu'après le combat: moins fier, il eût évité la balle qui lui traversa la cuisse, et qui lui fut adressée par le peintre Dubos.

Ce n'était pas à celui-là, mais à un peintre nommé Dabos que s'adressait le trait qui provoqua ce duel. L'imprimeur, en substituant un U à un A, avait seul constitué le satirique en tort vis-à-vis de Dubos qui entendait peu la plaisanterie[18]. Un mot eût expliqué la chose, un mot eût prévenu le duel. Mais ce n'est qu'après avoir essuyé le feu de son adversaire que Despaze a voulu dire ce mot qui pouvait lui attirer un duel nouveau. Despaze a survécu plusieurs années à cette blessure qui ne l'a pas guéri de son dangereux penchant; il mourut jeune encore à Bordeaux, naturellement, je crois.

À cette époque où les passions révolutionnaires s'agitaient encore, où tant d'ambitions déçues, où tant de ressentimens comprimés fermentaient en secret, la satire était de mode plus que jamais. Un certain Victor Campagne, homme sans talent, en publia plusieurs qui portaient tout à la fois sur les moeurs et sur les lettres. Il n'y respectait ni le sexe, ni l'âge, ni la beauté, ni la gloire, ni la vertu, ni le mérite; il ne cherchait que le scandale, il ne l'obtint même pas: à peine parla-t-on de lui quand il écrivait. Je ne sais pas trop pourquoi son nom s'est trouvé dans mon écritoire.

Il n'en est pas ainsi du nom de Chénier, qui vers le même temps donna aussi quelques satires. Il avait débuté dans ce genre par son épître sur la Calomnie. Le motif le plus généreux fit de lui un poëte satirique: j'ai dit à quelle occasion. C'est à ce sujet surtout qu'on peut dire: facit indignatio versum.

Grave comme l'injure qui la provoquait, comme le ressentiment qui la dictait, réponse à une des plus lâches calomnies qui ait été imprimée même de nos jours, l'épître sur la calomnie se fait remarquer surtout par l'énergie avec laquelle le poëte offensé exprime son indignation: c'est un cri de douleur et de colère qui s'exhale d'un coeur ulcéré. La gaieté ne pouvait se montrer dans un pareil ouvrage. La raillerie même y est âcre et amère. Il n'en est pas ainsi des autres satires de Chénier. Il est difficile de lire celles-là sans rire avec l'auteur qui riait en les composant: le sarcasme y règne moins que la plaisanterie. Depuis Voltaire on n'a rien publié dans ce genre de plus facile et de plus piquant. La dernière surtout, les nouveaux Saints, est un chef-d'oeuvre de gaieté, de malice et de goût. Telles étaient en effet les qualités qui dominaient dans Chénier, de l'aveu de M. de Chateaubriand lui-même dans un discours où pourtant il ne le flattait pas[19].

Ces satires en provoquèrent d'autres; cela devait être. «Oeil pour oeil et dent pour dent», dit la loi de Moïse, loi qui n'est pas tout-à-fait abrogée par celle de l'Évangile; heureux quand elle ne fait couler que des flots d'encre! Aucune de ces réponses n'a survécu à l'époque qui l'a vu naître, aucune, pas même celle de M. Léger[20], homme d'esprit, qui de la condition de professeur à je ne sais quel collége, avait passé à celle de Gille au Vaudeville. Cette guerre civile, non toutefois par les formes, eut un bon résultat, en ce qu'elle ressuscita chez nous le goût des bons vers, et remit en honneur le talent de les faire.

Ceci m'a fait sortir du lycée de Thélusson avec lequel Chénier n'avait aucun rapport. Comme il ne tarda guère à se dissoudre, je ne sais trop par quelle cause, allons faire visite à quelques hommes célèbres avec lesquels les circonstances me remirent ou me mirent en relation.

Beaumarchais était rentré en France, non pas gratuitement, je crois. Il habitait enfin la jolie maison qu'il s'était construite à l'entrée du boulevard Saint-Antoine, retraite où il espérait finir ses jours. Il les y finit en effet, mais moins doucement qu'il ne l'avait imaginé. J'allai l'y visiter de temps à autre, et je ne vis rien qui ne me confirmât dans la première opinion que j'avais prise de lui. Cet homme si terrible quand on l'irritait, était au fait un fort bon homme. Tout aux affections domestiques, adoré de sa famille qu'il adorait, il avait l'air d'un vieux soldat en retraite, d'un vieux soldat qui se repose, bien qu'il soit encore en état de reprendre les armes.

Il ne me parlait jamais de Bonaparte qu'avec enthousiasme. «Ce n'est pas pour l'histoire, c'est pour l'épopée, me disait-il avant la campagne d'Égypte, que travaille ce jeune homme. Il est hors du vraisemblable: dans ses actions comme dans ses conceptions, rien que de merveilleux: quand je lis ses relations, je crois lire un chapitre des Mille et une Nuits

Le général me parut sensible à cet éloge quand je le lui rendis. Il n'était pas sans prévention pourtant contre Beaumarchais. À en juger par un article du Mémorial de Sainte-Hélène, il aurait dit pendant son consulat s'être constamment refusé à employer les talens de cet homme qui était habile en plus d'une chose, comme on sait. Ceci prouve que Bonaparte avait des opinions arrêtées sur Beaumarchais. Mais voyons-y ce qu'il aurait fait et non ce qu'il a fait, car il n'est arrivé au consulat qu'au mois de novembre 1799; et Beaumarchais était mort dans le mois de mai précédent.

Des auteurs alors en réputation, Beaumarchais était celui qui encourageait le plus les jeunes gens. Il avait entendu la lecture de mes Vénitiens, et s'était porté garant de leur réussite: c'était un grand titre à ma reconnaissance; mais dès 1791, il s'y était fait un titre encore plus grand.

Les intérêts politiques ne préoccupaient pas encore les esprits au point qu'on n'accordât plus d'attention aux intérêts de la littérature. On parlait beaucoup alors d'une pièce qui devait faire suite au Mariage de Figaro, suite du Barbier de Séville. Chacun était curieux de connaître la dernière partie de cette trilogie. Beaumarchais en faisait de temps en temps des lectures; mais n'y était pas admis qui voulait. Combien ne fus-je pas flatté d'être invité par lui à celle qui devait avoir lieu pour les acteurs de la troupe du Marais, auxquels il s'était déterminé à donner sa pièce qu'il avait retirée aux sociétaires du Théâtre Français!

Ce n'est pas sans quelque solennité que se fit cette lecture. Dans un grand salon circulaire orné partie en glaces et partie en paysages de la plus grande dimension, et dont la moitié était occupée par des siéges pour placer les auditeurs sur une estrade munie d'un pupitre, s'élevait le fauteuil du lecteur. Là, comme sur un théâtre, il lut, ou plutôt il joua son drame; car c'est jouer que de débiter une pièce en prenant autant d'inflexions de voix différentes qu'il y a de personnages différens dans l'action, car c'est jouer que donner à chacun de ces personnages la pantomime qui doit les caractériser.

Je me rappelle, entre autres, la pantomime qu'il prêtait au rôle de Begearss[21]; elle consistait, quand il s'embarquait dans quelque explication délicate, à porter à son nez à plusieurs reprises, tout en brisant ses phrases, la même prise de tabac; méthode assez conforme aux intérêts d'un homme qui veut se ménager le temps de penser à ce qu'il dit, et qui, pour tromper les autres, prend ses mesures pour ne pas se tromper lui-même. Cette lecture, mêlée de digressions piquantes qu'improvisait Beaumarchais, est la meilleure leçon que pouvaient recevoir les acteurs qui devaient jouer la Mère coupable, et la meilleure représentation qui en ait été donnée: j'en appelle à Baptiste et à mon collègue Lemercier qui s'y trouvaient.

Arrêté en 1792, Beaumarchais eût péri dans les massacres de septembre, sans la générosité d'un de ses ennemis personnels, sans la générosité d'un certain Manuel, alors procureur syndic de la commune de Paris. Cela tient du miracle; mais pouvait-il échapper à la proscription autrement que par un miracle?

C'est pour sa Maison d'Albe qu'un Romain se vit porter sur les tables de Sylla: c'est pour sa maison du boulevard, peut-être, que Beaumarchais se vit porter sur celles des proscripteurs de 1792. Mais n'eût-il pas eu cette maison, il était créancier de l'État; il était aussi créancier de plus d'un homme que sa présence importunait, et qui pouvait profiter de l'occasion pour payer sa dette. Racontons à ce sujet un fait assez piquant et non connu.

Un auteur à qui l'on doit une des meilleures comédies qui n'ait pas été faite par Molière, et que pour son malheur et pour le nôtre la révolution détourna de la culture des lettres, et jeta dans une des factions qui usurpèrent un moment le pouvoir; un auteur qui n'était rien moins qu'à son aise tant qu'il ne fut qu'homme de génie, dans un moment de détresse, avait écrit à Beaumarchais qui prospérait alors, et dont il n'était pas connu, pour le prier de prendre lecture d'une comédie qu'il lui apportait, et de lui prêter vingt-cinq louis qu'il venait chercher par la même occasion. Il attendait dans l'antichambre. On le fait entrer. «Vous êtes un singulier homme, lui dit Beaumarchais, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant; vous me demandez, à moi qui n'ai pas l'honneur de vous connaître, deux services qu'on ne rend pas toujours aux gens qu'on connaît! Vous me demandez à emprunter vingt-cinq louis, et vous me proposez d'entendre ou de prendre lecture d'une comédie de vous! Savez-vous, Monsieur, que cela demande réflexion? Pour en parler plus à l'aise, dînons ensemble.» Le demandeur, qui sur l'exorde ne s'attendait pas à cette conclusion, accepta le dîner: c'était cela de gagné. Pendant ce dîner qu'assaisonna la conversation la plus spirituelle, Beaumarchais témoigna à son hôte une extrême bienveillance, et lui promit de lire la comédie; néanmoins il le laissa partir sans lui répondre sur l'article de l'emprunt. Le pauvre diable, qui s'était retiré assez déconcerté, ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui, d'y trouver les vingt-cinq louis. Peu de jours après, le prêteur mit le comble à son obligeance en renvoyant à l'emprunteur son manuscrit en marge duquel il avait jeté des observations qui n'étaient pas toutes des critiques.

Quelques années s'étaient écoulées, et l'emprunteur, qui n'avait donné en aucune manière de ses nouvelles au prêteur, était devenu, par la révolution, un personnage important, quand celui-ci crut devoir quitter la France pour sauver sa liberté ou même sa vie. Résolu à se retirer en Amérique, il était venu terminer je ne sais quelle affaire auprès d'un des comités de gouvernement. Comme il en sortait, il rencontre sur l'escalier, qui? son débiteur. L'ordre des choses était interverti. Celui-ci venait dans un bon carrosse, et Beaumarchais était à pied. «Puis-je vous jeter quelque part?» dit-il assez lestement à son créancier. Beaumarchais monte dans la voiture, indique l'endroit où il veut aller; et comme chemin faisant son conducteur lui parlait de tout, excepté des vingt-cinq louis, examinant avec attention la berline dans laquelle il s'établit bien à l'aise: «Vous avez là une belle voiture; vous avez là de beaux chevaux; vous avez là un bel équipage; cela doit bien vous coûter vingt-cinq louis?—Vous voilà, je crois, dans votre chemin», dit l'autre en tirant le cordon, et en s'excusant de ne pouvoir le mener plus loin.

Le caractère de Beaumarchais se composait, comme on le voit, de beaucoup de malice et de beaucoup de générosité: j'en ai déjà donné la preuve dans le premier article où j'ai parlé de lui[22].

Bon pour tout ce qui était bon, rendant à tout ce qui l'aimait affection pour affection, il avait fait graver sur le collier de sa levrette: «Je m'appelle Florette, BEAUMARCHAIS m'appartient.» N'y a-t-il pas là autant de bonhomie que d'esprit?

Je n'ai revu Beaumarchais qu'une seule fois après la lecture des Vénitiens. Il mourut subitement, dans le courant de mai 1799. Il n'avait guère que soixante-huit ans. Sa fille, Mme de La Rue, le fit enterrer dans le jardin de la maison qu'il s'était construite en 1789, tout juste vis-à-vis la Bastille, qu'il eut le plaisir de voir démolir de sa fenêtre. Un mot sur cette maison.

Rassasié de scandales et même de succès, après avoir éprouvé trente ans toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la société, avide enfin de jouissances paisibles, dégoûté du monde enfin, c'est au sein même de Paris que Beaumarchais s'était fait un ermitage. Force gens croient de bonne foi avoir renoncé au monde quand, se dispensant de l'aller chercher, ils se bornent à le recevoir. C'est ainsi que Voltaire s'était fait ermite. Mais ne contestons pas au génie ce privilége trop facilement concédé à l'opulence.

Comblé aussi des dons de la fortune, Beaumarchais n'avait rien épargné pour rendre son habitation délicieuse. Distribués avec une intelligence particulière, décorés avec autant de grâce que de magnificence, ses appartemens rappelaient toutefois le goût de l'homme de lettres plus que le luxe du financier. On y voyait quelques dorures, mais c'était autour de vastes tableaux de Verriet et de Robert: ornemens plus dignes, à mon sens, des salons d'un riche que ces insignifiantes étoffes dont on recommence à les habiller. Les bois les plus précieux avaient été employés à la confection des portes et des parquets, et même de l'escalier léger, spacieux et facile de cet édifice qui, très-modeste au dehors, mais très-élégant au dedans, embrassait la moitié d'une cour parfaitement ronde, et dont le centre était occupé par la belle copie du gladiateur combattant qui ornait antérieurement les jardins de l'hôtel Soubise.

Les grands appartemens communiquaient de plain-pied avec un jardin construit en terrasse le long du boulevard; dessiné et planté de manière à dissimuler les bornes du terrain qu'il occupait: rempli d'arbustes et de plantes rares, c'était une vraie corbeille de fleurs au milieu de la capitale. On y avait ménagé avec art des repos, soit sous des voûtes de verdure où l'on oubliait Paris, soit dans de jolies fabriques où on le retrouvait en perspective. D'espace en espace, le promeneur y rencontrait aussi des monumens ingénieux ou touchans. Celui-ci était un temple à Comus, ainsi que l'annonçaient en style macaronique les vers inscrits sur le fronton de l'édifice; celui-là, un temple à Voltaire, à ce génie qui régit encore le monde par ses écrits, comme l'indiquait certaine girouette surmontée d'une plume qui, plantée dans un globe terrestre, le faisait tourner à tout vent; cet autre était un cénotaphe élevé à la mémoire d'un homme rare, d'un juge incorruptible, d'un criminaliste philantrope, d'un vrai magistrat, du président Dupaty.

Au sein de ce bocage que dominaient quelques arbres forestiers, on n'avait pas oublié non plus de creuser un petit lac; mais comme le ridicule se glisse partout, là, par un excès de recherche, au milieu de poissons venus de la Chine, nageaient des grenouilles dérobées à la mare d'Auteuil, et dont les concerts, mêlés aux cris des pierrots attirés par le grain qu'on leur prodiguait, complétaient l'illusion pour quelques badauds, admirateurs passionnés de la nature champêtre dont ils ne connaissent que des parodies.

Ce jardin communiquait au boulevard par une route souterraine où les voitures pouvaient circuler, et dans laquelle on entrait par une large arcade au-dessus de laquelle se lisait cette inscription:

Ce petit jardin fut planté
L'an premier de la liberté.

Ô fragilité des choses humaines! Les monumens ne durent pas toujours plus que les institutions. Le jardin de Beaumarchais a disparu comme la liberté de la naissance de laquelle datait la sienne.

Mais, ressuscitée aujourd'hui, cette liberté est sortie de ses ruines. La maison de Beaumarchais sortira-t-elle jamais des siennes? À peine son propriétaire a-t-il joui de l'asile qu'il s'était si dispendieusement préparé.

Sa maison ne lui valut guère que les persécutions qui pendant dix ans se sont attachées aux gens riches.

Installé dans son nouveau domicile en 1791, Beaumarchais fut obligé de l'abandonner en 1792. Dénoncé, incarcéré, pillé, il n'échappa à la mort qu'en se résignant à l'exil; enfin il n'habita tranquillement cet asile, où il vint mourir, que pendant le peu d'années que ses cendres y ont reposé.

Ce riant asile est aujourd'hui au niveau du sol. Des fouilles profondes ont bouleversé les bosquets fleuris. On dirait qu'un torrent a passé par-là; on se tromperait pourtant. Une main bienfaisante a creusé ce lit au canal qui va rejoindre la Seine et ouvre au commerce une communication plus courte avec la capitale. On peut se consoler de cette destruction en songeant que ses débris ont servi à la confection d'un travail commandé par l'utilité publique.

Quelques réflexions cependant sur ces constructions à la durée desquelles les puissans et les riches semblent recommander leur mémoire. Une belle action, une belle page sont des monumens encore plus solides. C'est quand il consacrait à des actes de bienfaisance le produit des ouvrages créés par son génie, que Beaumarchais bâtissait pour la postérité. C'est quand il a composé, sans imiter Molière, les comédies les plus originales qui aient été faites depuis Molière, que Beaumarchais s'assurait l'immortalité. Il aurait pu mettre sur la porte de sa maison, en parlant de tout autre chose que de sa maison: Exegi monumentum ære perennius.

Si Beaumarchais, ainsi que je l'ai dit, ne parlait pas sans admiration de Bonaparte qu'il comprenait, il n'en était pas ainsi de l'abbé Morellet qui ne l'a jamais compris. Les conceptions de ce grand homme n'étaient pour cette tête froide qu'un objet d'étonnement. «Que va faire là-bas, ce fou?» me disait-il à propos de l'expédition d'Égypte. À ces mots qui me semblaient articulés par une tête de bois, je ne sus que répondre. C'est en 1799 que je fis connaissance avec ce philosophe tonsuré, chez M. Roederer.

Je me trouvai là plusieurs fois aussi avec Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, Mercier, auteur de tant de drames, Mercier, auteur de certaines théories dont on se moquait beaucoup alors, et que depuis on a mises en pratique, en exagérant leur extravagance. Malgré la confiance avec laquelle il les débitait, il était loin de croire qu'il deviendrait jamais chef d'école. Il ne se formalisait en aucune façon des plaisanteries que lui attirait le développement de ses doctrines; mais loin de se rendre aux argumens dont l'accablaient les défenseurs de notre gloire dramatique: «Si j'étais maître, me disait-il, je ferais bâtir un grand théâtre sur le fronton duquel on lirait en lettres d'or: Ici on ne joue ni Racine, ni Corneille, ni Voltaire. Cette inscription conviendrait tout-à-fait aujourd'hui au Théâtre Français, si elle n'eût pas été terminée par ce trait: Ici on ne joue que Molière. Nos comédiens ordinaires daignent jouer quelquefois encore du Molière, mais c'est de telle manière qu'on ne peut pas trop les accuser de vouloir prolonger son règne.

J'ai beaucoup de traits caractéristiques à raconter sur cet homme chez qui la raison est trop souvent alliée à la bouffonnerie, mais qui avait souvent autant de raison que d'esprit. J'y reviendrai.