CHAPITRE V.

État du Théâtre-Français de 1796 à 1799.—Mme Fleury.—Anecdote.—Les Vénitiens sont mis à l'étude.—La censure.—Quel fut mon défenseur.—La pièce est représentée.—Détails.

Pendant les deux années qui venaient de s'écouler, plusieurs ouvrages remarquables avaient été donnés au Théâtre de la République. Legouvé y avait fait représenter son Quintus Fabius, tragédie dont le fond est tiré d'un drame d'Apostolo Zeno, mais qu'il a fécondé avec une grande habileté, et écrit avec un grand talent.

Le succès de cet ouvrage ayant accru sa réputation et son crédit, quelques sociétaires de l'ancien Théâtre Français qui, fidèles aux murailles de leur temple, exploitaient au faubourg Saint-Germain l'ancien répertoire tragique concurremment avec la troupe dont Talma faisait partie, pensèrent que la circonstance était favorable pour remettre à la scène la Mort d'Abel. À l'exception du bonhomme Vanhove qu'il n'était pas impossible de remplacer dans le père Adam, les acteurs qui avaient établi cette pièce lors de sa nouveauté étaient membres de cette société nouvelle. Saint-Prix, encore dans la force de l'âge, ne demandait qu'à reparaître dans le rôle de Caïn où l'énergie de son talent s'accordait si bien avec sa conformation athlétique; Mlle Raucourt brûlait de dépouiller de la tunique d'Émilie ou du manteau de Phèdre ses formes nobles encore, que le costume d'Ève ne lui ordonnait pas de voiler. En dépit de tant d'intérêts, la pièce ne fut pourtant pas reprise. Et pourquoi cela? vous l'allez savoir.

Nos premiers parens, dit non pas la Genèse, mais Gessner, avaient deux filles, Méhala et Thirza. La première était représentée dans l'origine par Mlle Fleury, actrice qui ne manquait pas de mérite, quoiqu'elle manquât tout-à-fait de grâce. Or Mlle Fleury se refusait absolument à reparaître dans ce rôle, où elle avait eu du succès pourtant. Un soir, après le spectacle, comme je traversais le théâtre déjà vide et qui était à peine éclairé, j'entendis un homme qui pressait assez vivement une dame de se montrer complaisante; instances que la dame repoussait presque brutalement. «Non, Monsieur, cela n'est pas possible, cela n'est pas possible», disait-elle d'un ton très-décidé.

Reconnaissant la voix de Mlle Fleury qui me semblait un peu sortie de ses habitudes, et croyant savoir ce dont il s'agissait, je me retirais à petits pas et à petit bruit. «Venez, venez, me crie Mlle Fleury, protégez-moi contre M. Legouvé qui me tourmente; c'est à n'y pas tenir.—Mademoiselle, un acte de complaisance vous coûte-t-il donc tant aujourd'hui?—Savez-vous ce qu'il exige de moi?—Je le présume.—Voyez si je puis le lui accorder; voyez, Monsieur, je m'en rapporte à vous.—Permettez-moi de me retirer.—Monsieur veut que je reprenne le rôle de Méhala.—Ce n'est que cela! pourquoi vous y refuser? vous y montrez tant de talent.—Soit. Mais j'y montre aussi mes jambes et mes genoux.—Ainsi le veut le costume du rôle.—Je ne suis pas bégueule, on le sait; mais je vous le demande, une femme peut-elle aimer à montrer ses genoux et ses jambes, quand elle a les jambes et les genoux tournés comme cela?—Je suis obligé d'en convenir, et ce n'est pas par galanterie, dis-je à Legouvé, mais il faut se rendre à l'évidence; Mademoiselle a raison.» La Mort d'Abel ne fut pas jouée.

Lemercier cependant s'avançait à grands pas dans la carrière où il était entré dès son adolescence. Il avait fait jouer successivement le Lévite d'Ephraïm, tragédie où l'ingratitude du sujet est rachetée par de nombreuses beautés de détails; le Tartufe révolutionnaire, comédie dont le but est indiqué par le titre, et où se trouve entre autres une scène originale qui a fait sur un autre théâtre la fortune d'une pièce un peu moins grave, M. Vautour, ou le Propriétaire sous le scellé; et ces succès étaient couronnés par celui d'Agamemnon, ouvrage où il a fondu avec tant d'habileté les beautés éparses dans Eschyle, dans Sénèque et dans Alfiéri, composant de ces diverses richesses, liées à celles qui lui sont propres, un ensemble pareil à cet airain de Corinthe, métal formé de la réunion des métaux les plus précieux.

Ce dernier ouvrage surtout avait excité un enthousiasme universel: l'éclat de ce succès éclipsait tous les nôtres. Il ne me découragea pas cependant. Je pensais qu'on pouvait émouvoir le public par des moyens différens, et je n'en fus que plus impatient de faire représenter mes Vénitiens.

Mon tour était venu. Les acteurs se mirent à l'étude avec un zèle que je n'ai pas toujours retrouvé depuis dans des sujets qui leur sont fort inférieurs en talent. Le directeur, ce n'était plus ce pauvre Gaillard, faisait faire les décorations et les costumes d'après des dessins que mes amis Percier et Fontaine m'avaient fournis: dessins conformes aux modes et au style du pays et de l'époque. L'ouvrage était su, les accessoires étaient prêts, le jour de la première représentation était fixé au lendemain; on commençait la répétition générale, quand la police fait demander communication de la pièce.

Je n'ai jamais cherché le scandale; je ne prends pas cette espèce de bruit pour de la gloire. Au lieu de courir après les allusions, je les évite, à moins qu'elles ne sortent si naturellement du fond de mon sujet que je ne puisse les écarter sans lui faire perdre de sa physionomie. Certain d'avoir traité le sujet de ma tragédie d'après ce principe, je n'avais nul motif pour redouter un examen impartial; je refusai néanmoins mon manuscrit à l'exigence du ministère; voici ma raison:

La censure n'était point autorisée. La loi rendait bien l'auteur responsable du désordre excité par la représentation de son ouvrage, ce qui m'embarrassait peu; mais elle portait de plus que l'administrateur du théâtre dans lequel le désordre aurait lieu en serait aussi responsable, et celui-ci s'en embarrassait fort.

«L'approbation de la police, disait-il, le mettrait à couvert de tout risque. Assuré que vous êtes de ne donner lieu à aucune censure, ne vous opposez pas à ce que je fasse en mon nom la communication demandée; c'est à votre insu que cela sera censé s'être fait: votre dignité d'auteur ne serait pas compromise par cette démarche qui donnerait toute sécurité au directeur.

—Faites ce que vous voudrez, lui répondis-je; mais souvenez-vous bien que je ne me soumettrai à aucun changement prescrit par un abus d'autorité.»

La répétition se continue; et quoique dénuée de tout appareil, la pièce produit une vive émotion sur plusieurs personnes qui m'avaient demandé la permission d'assister à cet essai, et entre autres sur les dames de Bellegarde, femmes non moins sensibles que gracieuses, sujets excellens pour ces sortes d'épreuves. «À demain», me disait-on, en m'annonçant un succès infaillible. Au milieu du groupe qui m'escomptait mon ovation, survient le directeur. «Me rapportez-vous ma pièce?—La voilà. Le censeur, ainsi que je vous l'ai dit, s'est conduit le mieux du monde.—Il n'a rien retranché, j'espère?—Presque rien: voyez.»

Que vois-je! Sur la première page, en tête de laquelle était inscrit le visa, était inscrite aussi cette note:

«Observer les coupures indiquées dans la première scène, et quelques autres légers changemens dans le cours de la pièce. Supprimer soigneusement autel, prêtre, et par conséquent la formule du rituel romain pour la célébration des mariages; les institutions religieuses de Venise surtout, relativement aux mariages, étant les mêmes que celles que nous voulons changer parmi nous, et auxquelles tiennent avec tant d'opiniâtreté les prêtres et leurs crédules ou perfides suppôts; il serait scandaleux de présenter sur la scène gravement un pareil spectacle. Ces observations sont de rigueur.»

Le chef de la Ire division,

CORDERANT.

Sans consigner ici tous les vers dont la suppression était exigée, je me bornerai à citer ceux qui suivent, ils suffiront pour faire connaître l'esprit dans lequel s'était exercée cette censure.

Malheur à tout pouvoir qui croit par l'injustice
De sa grandeur sanglante assurer l'édifice!
Il croulera bientôt avec son faible appui,
Et le sang innocent retombera sur lui.

Enfin, en marge de la scène où le prêtre venait de bénir le mariage de
Blanche et de Capello, était cette note:

«Point de prêtres, point de prêtres! ils sont encore parmi nous, ils nous tourmentent; point de prêtres!»

À ce style d'énergumène, à cette formule de proscription qui prouve que la philosophie aussi a ses fanatiques, les bras me tombèrent de surprise. Bonhomme que j'étais, j'avais cru que la police ne voulait intervenir en ceci que pour s'assurer qu'après la première représentation elle ne serait pas obligée de défendre la seconde; mais reconnaissant que ma condescendance lui avait donné lieu d'exercer son autorité sur la première, je résolus sur-le-champ de réparer ma faute en protestant contre sa décision et en refusant de m'y soumettre.

«Vous voyez, dis-je au directeur, où vous m'avez conduit; il n'est qu'un moyen de me tirer de ce mauvais pas, je le prendrai dans votre intérêt autant que dans le mien. Je ne ferai aucune des suppressions, aucun des changemens prescrits, parce qu'ils ne sont pas commandés par l'intérêt de la tranquillité publique, parce qu'en me soumettant à cette exigence je croirais appeler sur le gouvernement autant de ridicule que d'odieux. Mon ouvrage sera donc joué tel que je l'ai fait, ou ne le sera pas du tout: voilà ce que vous pouvez dire à l'agent de la police avec lequel vous m'avez pu mettre en rapport, mais avec qui je ne serai jamais en contact.» Cela dit, je pris mon manuscrit et je me retirai.

La première représentation des Vénitiens était annoncée pour le lendemain: on fut assez surpris d'apprendre par l'affiche qu'elle était indéfiniment ajournée; et quand on sut pourquoi, on se récria tout d'une voix contre cet acte arbitraire, moins par bienveillance pour moi, à la vérité, que par malveillance contre le gouvernement. Les journalistes réclamèrent et déclamèrent à qui mieux mieux. Il en est un surtout qui porta si loin le zèle dans les semonces qu'il adressa au ministre, et qui tança si vertement à cette occasion le citoyen Le Carlier, des bureaux duquel la défense était partie, qu'il semblait nous avoir fermé toute voie de conciliation: cet officieux défenseur, qui antérieurement à ce fait m'était tout-à-fait inconnu, était le citoyen Duviquet.

Tout fut raccommodé néanmoins par l'entremise de Palissot. Intimement lié avec Treilhard, alors membre du Directoire, il lui fit facilement comprendre le mauvais effet que produisait cette prohibition illégale en elle-même, et de plus fondée sur des motifs aussi misérables que ceux qu'on avait la stupidité d'énoncer. «Voulez-vous, dit assez brutalement Treilhard au ministre de la police, qu'un mariage se fasse à Venise, au dix-septième siècle, comme il se fait à Paris au dix-huitième, par-devant la municipalité?»

L'opposition tomba devant son autorité et la pièce fut jouée sans aucun changement.

L'impression qu'elle produisit, au cinquième acte surtout, fut des plus profondes. Je suis fondé à croire que cela ne tenait pas seulement aux souvenirs que réveillait la catastrophe qui le dénoue, puisque cette impression s'est renouvelée toutes les fois qu'on a remis les Vénitiens au théâtre, et qu'elle n'a pas été moins vive trente ans après la première représentation de cette tragédie que dans sa nouveauté.

L'adresse, ou, si l'on veut, le bonheur avec lequel cet ouvrage est conduit, ne contribua pas moins à ce succès que le fond du sujet. Développées par des combinaisons moins heureuses, les ressources qu'il fournit pouvaient produire un effet tout différent. J'avais au reste si profondément la conscience d'en avoir tiré parti, qu'à la première représentation, à laquelle j'assistai avec une des femmes les plus spirituelles et les meilleures que j'aie connues, avec Mme Hainguerlot, une fois le quatrième acte achevé, comme elle m'exhortait à prendre courage: «Je n'en ai plus besoin, lui dis-je; jusqu'ici le public a été maître de moi; c'est moi qui suis à présent maître du public.»

L'événement prouva que je ne m'étais pas trompé.

Cette pièce, qui paraît peut-être aujourd'hui faite avec quelque timidité, était très-hardie pour l'époque et présentait plus d'une innovation. Jusqu'alors on n'avait guère osé fonder l'intérêt d'une tragédie sur des intérêts de famille débattus entre de simples citoyens. D'après les préjugés régnans, c'était tout au plus la matière d'un drame qu'une action qui n'avait pas pour objet le renversement d'un État, ou l'assassinat d'une tête couronnée, ou des amours, aux vicissitudes desquels les destins d'un empire ne fussent pas attachés.

Le style même de cet ouvrage était une innovation, et ce n'était pas la moins dangereuse de celles que j'osais me permettre. Chénier, poète si estimable sous tant de rapports, avait monté le style tragique à la hauteur du style épique, et le parterre était accoutumé à prendre quelquefois de grands mots pour de grandes idées. C'était s'exposer beaucoup que d'attendre ses effets d'un langage simple, expression naturelle des sentimens communs à tous, et de ne chercher que dans la pensée l'élévation que tant d'auteurs ne cherchent que dans la sonorité des phrases.

En dépit des préjugés et des préventions, les Vénitiens eurent une longue série de représentations. Ils me firent quelque honneur, mais c'est à peu près tout ce qui m'en revint; le produit presque entier de cet ouvrage me fut enlevé par la faillite du directeur. Je ne parlerais pas de ce fait, s'il ne me rappelait un mot d'une impertinence vraiment comique.

Impatienté des mauvaises défaites de ce banqueroutier qui, encaissant tous les soirs l'argent qui me revenait, me répétait sans cesse qu'il n'avait pas d'argent pour me payer, comme je lui disais: «On saura vous en faire trouver.—Qu'on m'en fasse trouver, me répondit-il, on me rendra un grand service.» Ce mot ne serait pas déplacé dans la bouche d'un marquis de l'ancienne cour.

Le jeu des acteurs contribua beaucoup, j'aime à le dire, à l'effet de cette pièce, brillant de toutes les grâces de la jeunesse, Talma y jouait avec une femme qu'il aimait et dont le talent s'accordait merveilleusement avec le caractère du rôle que je lui avais confié. L'illusion dans les scènes où ils se trouvaient ensemble était complète: ce n'étaient plus des sentimens simulés, mais réels.

Baptiste l'aîné fut excellent dans le personnage de Capello.

Pour complément de succès, l'ouvrage fut parodié sur plusieurs théâtres, et parodié même sur celui du Vaudeville par Barré et Radet, que je voyais habituellement soit chez des amis communs, soit dans des pique-niques. Ils se disaient mes amis. C'était la troisième preuve d'amitié de ce genre qu'ils me donnaient: je ne les en aimai pas davantage.