| [TABLE DES ILLUSTRATIONS] |
| [TABLE DES MATIÈRES] |
SAINT MICHEL
ET LE
MONT-SAINT-MICHEL
Typographie Firmin-Didot.—Mesnil (Eure).
SAINT MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.
Tableau de Raphaël peint pour François 1.ᵉʳ (Musée du Louvre)
Reproduction d’après la copie exécutée par J. Romain et appartenant à M. X. Pittet, à Paris.
Photogravure Goupil & C.ⁱᵉ Imp. Goupil & C.ⁱᵉ
SAINT MICHEL
ET LE
MONT-SAINT-MICHEL
Par Mᵍʳ GERMAIN
Évêque de Coutances et Avranches
M. L’ABBÉ P. M. BRIN, PRÊTRE DE SAINT-SULPICE
Directeur au grand séminaire de Coutances
Et M. Ed. CORROYER, ARCHITECTE
OUVRAGE ILLUSTRÉ
D’UNE PHOTOGRAVURE, DE QUATRE CHROMOLITHOGRAPHIES
ET DE DEUX CENTS GRAVURES
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cᴵᴱ
IMPRIMEURS DE L’INSTITUT DE FRANCE
56, RUE JACOB, 56
1880
Tous droits réservés.
PREMIÈRE PARTIE
SAINT MICHEL
ET LE MONT-SAINT-MICHEL
DANS LE PLAN DIVIN
CHAPITRE Iᴱᴿ
APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES
AR une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la vérité, de l’amour et de la sainteté.
Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d’un mendiant.
C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur?
Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément; c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes hiérarchies?
Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue étrangère?
Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.
A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l’appelle le prince de la lumière, princeps æthereus, le chef des armées angéliques, dux angelicarum copiarum, le primat des célestes phalanges, cœlestis exercitûs primas. C’est Michel, le vengeur de Dieu, Quis ut Deus?
Oui, saint Michel existe. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours dans la Merveille de l’Occident. Les peuples l’attestent. D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des regards où se peint l’amour, où brille la confiance.
Saint Michel existe. Mais quelle est sa nature? Voyez-vous ce radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur esprit.
Mais, direz-vous, un tel être est-il possible? Bossuet répond: «O Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»
Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses facultés? Bossuet vient de nous le dire: l’intelligence et l’amour. Vous avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et nécessaires dans leurs causes.
Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la
Fig. 1.—Dieu révèle aux anges l’incarnation future du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (der Schatzbehalter), Nuremberg, 1491.
vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la profondeur des secrets de l’infini.
Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la connaissance: Dilectio sequitur cognitionem. Comment dès lors exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: Angeli nisi per caritatem non vivunt. Est-il en effet possible de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour.
Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la sollicitude pour nos âmes.
Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par l’intelligence et géant par l’amour!
Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la puissance. Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne, parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants d’orgueil.»
Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: Michael qui stat pro filiis populi tui.
Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la beauté, c’est la gloire. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta création.»
Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.»
Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.
Nous venons d’étudier saint Michel en lui-même dans sa nature et dans ses facultés. Il nous faut maintenant élargir le regard pour mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le degré que saint Michel occupe dans le plan général des êtres.
En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!
Au sommet de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est Dieu; Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant.
Au-dessous, les anges, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. Plus bas, c’est l’homme placé sur les confins de la matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent ensuite ces millions d’êtres inférieurs qui s’échelonnent depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari potest.
L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un rang d’honneur, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?
Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est propre à toute la première hiérarchie.» Or, nous le verrons bientôt, c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus graves autorités, de placer saint Michel.
Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et d’honneur.
Quittons l’ordre naturel pour entrer dans l’ordre de la grâce. Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations ([fig. 1]). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: Ille homicida erat ab initio. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de l’armée céleste ([fig. 2]). C’est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.
Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint Jean,
Fig. 2.—La chute des anges rebelles. D’après la peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.
après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? Nunc facta est salus et virtus. Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ? Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus. Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets sublimes où il triomphe!
C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’Église salue sa gloire incomparable: Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis. Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, Michel, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.
Interrogez enfin la tradition. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: Non serviam! Michel, c’est le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.
Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la place qu’il occupe parmi les hiérarchies angéliques. «Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.
La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. Stella enim a stella differt in claritate. Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles puissent se produire.
Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie.»
Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.
Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d’éclat.
Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.
L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre Archange? L’un des premiers princes, unus e principibus primis. Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, princeps magnus. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «Michel, dit-il, et ses anges luttaient contre le dragon ([fig. 3]).» «Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et ses anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et ses anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général.»
A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»
Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu: Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus.
Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement, désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.
Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, c’est-à-dire ambassadeurs en chef: Seraphim cum mittuntur angeli sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii. On le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui décernent les plus graves autorités.
Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de l’ordre angélique.»
Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est fait que l’écho des voix les plus imposantes.
Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si longtemps
Fig. 3.—Saint Michel et ses anges luttant contre le Dragon. Miniature d’une Apocalypse du commencement du quatorzième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.
disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être comme lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie des camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils bâtissaient pour votre gloire la Merveille de l’Occident; quand au-dessus des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où vous dominiez de si haut, dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la mer, et tout ce qui s’agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils pas symboliser ce trône où vous régnez dans la gloire? Cette pensée réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l’intelligence de vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la vivacité de leur foi, l’ardeur, les transports de leur amour, le saint enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur invincible confiance dans leur séculaire protecteur.
Cette magnifique doctrine que nous venons d’exposer, restera-t-elle à l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô lecteurs chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué tout à la fois d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté. Nous aussi, sous l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un esprit, créé comme l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer Dieu, pour revêtir l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre ces vérités; n’allons pas emprisonner dans le cercle étroit des connaissances naturelles, n’allons pas éteindre surtout dans la région des sens cette noble faculté de l’intelligence qui nous distingue de la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement nos ailes et montons, montons à Dieu par l’étude, par la méditation, par la prière assidue: nous sommes créés pour le connaître. N’allons pas surtout dessécher notre cœur en nous adorant nous-mêmes; n’allons pas abaisser sa noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas l’attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions notre Dieu! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu qu’environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer Dieu, c’est la noblesse du cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons pas en effet abandonner à elle-même cette volonté qui fait l’homme; n’allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d’erreur et de désordre qu’une presse plus que jamais sans foi, sans loi, fait aujourd’hui passer sur nous. Non, vous n’êtes pas faits pour les humiliations de ce servage; vous n’êtes pas faits pour suivre, comme un vil troupeau, les docteurs qui vous mènent dans ces pâturages où la volonté s’égare, où elle se déshonore, où le chrétien, l’homme, le citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu, à l’aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense.
Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer à sa gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne peut être légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous de l’armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné, l’éternel adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses tendances à notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre vous-mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l’avons vu enfin, saint Michel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour éternel doit contempler réunis dans une gloire commune et les saints de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier: Sursum corda! En haut vos cœurs! Ah! de grâce, pendant que tant d’autres n’ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l’éternité! Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le ciel, pour nous assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous, qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins, toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine avec toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à combler le vide laissé parmi les Principautés, les Puissances, les Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les tentations, toi, le serf de tant de vices et l’esclave de ton propre corps? Trouveras-tu ta place parmi les Archanges et les Anges, toi que la paresse a voué à toutes les ignominies?» Nous entendrons cet énergique appel, et si nos ailes sont par elles-mêmes trop faibles pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur qui nous manque. «Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs vœux! Qu’ils deviennent par la perfection de leur vie sa joie et son orgueil! Non, saint Michel ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne repoussera pas leur confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, et le gardien de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura nous conduire à la patrie (S. Laurent-Justinien).»
Fig. 4.—Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d’un ms. du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trèves.
CHAPITRE II
MISSION DE SAINT MICHEL.—SON CULTE
OUS avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et demandons-nous quelle est la mission spéciale de l’Archange et quel culte nous devons lui rendre.
Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer que saint Michel est le champion de la gloire du Très-Haut, le protecteur de l’Église et le défenseur de la France.
C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix d’une épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes les énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son Auteur la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux clartés de l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés et inanimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par l’effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la dignité du Maître souverain: Non propter defectum suæ virtutis, sed propter abundantiam suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam creaturis communicet.
Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: Adorent eum omnes angeli ejus; mais les anges rebelles, au lieu de porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le Dieu des dieux: Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum. Lucifer, celui qui portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: Super astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis ero Altissimo.
Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat est atroce, la lutte épouvantable, prælium magnum. Mais tout à coup au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur s’élève, dit saint Jean: Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem. C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un saint transport: Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus. Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une affreuse soudaineté: Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!
Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie toutes les attaques: Quis ut Deus! Qu’il fait beau voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de son héroïque champion! Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso!
Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan entraîne à sa suite? Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum cœli. Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: Michael, princeps magnus, stat pro filiis populi tui. Marchons courageusement à sa suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt où nous mériterons la couronne.
La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lugubre guerre: Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt. Comme la tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. Et postquam vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem. Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, incessante, acharnée.
L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: Væ terræ et mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam. Malheur à la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des ailes qui l’emportent au désert
Fig. 5.—Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de la Bible. Dix-neuvième siècle.
où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut eam faceret trahi a flumine. Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de soulever ses plus rudes attaques: Et iratus est Draco in mulierem et abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata Dei et habent testimonium Jesu Christi.
Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: Quis ut Deus! Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques où son secours est nécessaire, in tempore illo, saint Michel se lève pour soutenir l’Église attaquée: Michael stat pro filiis populi.
A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai pour vous ([fig. 5]).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: Hic fuit Michael. A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.
Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins triomphes: Operarius victoriæ Dei. Regardez en effet. L’Église est enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement saint Michel, Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse sanctum Michaelem. Et la raison qu’il en donne est pleine de consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: Ille enim Michael est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, puta sancti Petri. O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit me. Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.
Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition du Labarum cette parole de la sainte liturgie: Sed explicat victor crucem Michael, salutis signifer?
C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde, un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et qui porte son nom.
Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance et de l’admiration: Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur. Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier vainqueur de l’esprit maudit.»
Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole de la sainte liturgie: Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes esse cœperunt usque ad illud. N’est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les noms auront été inscrits au livre de vie: In tempore illo salvabitur populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ. Nous vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire.
Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité répéter la parole de Daniel: Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son défenseur et son patron.
Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre chère patrie.
Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.
Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la maîtresse du monde.
Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint Edouard.
Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais trop vous redire: Nemo adjutor meus nisi Michael. Après lui, Jean d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.
Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.
O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: «Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et toujours victorieuse!»
Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française.
Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!
Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme autrefois à Daniel: Noli timere, vir desideriorum. Ne te laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent attendre le salut de ta main: Pax tibi et esto robustus. La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: Annuntiabo tibi quod expressum est in scriptura veritatis. Redis comme eux dans la confiance: Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. O France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque toi aussi tu peux dire: Ecce Michael, unus de principibus primis, venit in adjutorium meum. Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de la gloire!
Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour.
La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le maître comme lui? Quis ut Deus!—L’incrédulité contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? Qui facit mirabilia magna solus.—Quis ut Deus! L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? Quis ut Deus!—Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme, véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance de notre voix: Je crois en Dieu: Quis ut Deus!—La fausse science, dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité; Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est semblable! Quis ut Deus!
Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des anges victorieux: Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.
Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette mission.
Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le Sursum corda, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l’ouvrier des victoires de Dieu: Operarius victoriæ Dei. Levons donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra le secours: Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi. Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent les élans d’une confiance plus ardente que jamais.
N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: Data sunt ei incensa multa? Comprenez-vous maintenant combien formidable doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée
Fig. 6.—Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du Jugement dernier, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo Santo de Pise. Quatorzième siècle.—Dans cette composition, saint Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la Vierge.
sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui, par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: «Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, beato Michaeli archangelo, afin qu’il intercède pour vous auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous.
A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: Amans currit, volat, lætatur. Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non causatur. Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur s’épanouit, arctatus, non coarctatur. On peut être fatigué, jamais lassé, fatigatus, non lassatur. Ce n’est pas assez de prouver son amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»
Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort!»
Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.
Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis ([fig. 6]). A son exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter jusqu’au cœur de saint Michel: Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio.
Vous venez d’entrevoir ce qu’a été, ce qu’est toujours saint Michel pour Dieu, pour l’Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur de rendre un culte de fidélité, de confiance et d’amour à celui qui a combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus sacrés. Oui, nous vous saluons, dans les transports du plus religieux enthousiasme, ô vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez sans cesse; nous le savons trop, le Dragon n’est pas mort; il frémit, il s’agite, il bondit à chaque instant sous nos pieds. Sous son front foudroyé, il conserve, pour notre malheur et le sien, une lamentable immortalité; sa vie est d’anéantir, son génie de conspirer. O protecteur angélique, soyez toujours ce marteau d’armes si formidable à Lucifer, ce foudre de guerre qui extermine notre vieil ennemi. Mille cris furieux s’élèvent autour de notre sainte Église catholique; étendez sur elle votre bouclier. Protégez son chef; protégez la France qui vous invoque, la France aujourd’hui si humiliée, conculcatam, si profondément divisée, convulsam, mais la France qui, toujours confiante, vous implore et attend votre secours, expectantem! Veillez spécialement sur ces deux grandes et religieuses provinces de Normandie et de Bretagne, aux confins desquelles vous avez élevé votre trône; gardez en particulier ce diocèse où vous vous êtes choisi vous-même une place; où vous vous êtes établi, comme dans une imprenable citadelle. Qui que nous soyons, peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si le péril se présente, s’il faut combattre pour sauver notre honneur chrétien, notre âme et notre foi, soutenez-nous et fortifiez-nous. Au milieu des épreuves, au plus fort de la lutte, que toujours notre cri soit votre cri vainqueur: Quis ut Deus!
Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Museum.
CHAPITRE III
LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.
AINT Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour; mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? C’est là que l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les siens, mais ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt douze siècles, l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse qu’il s’est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis les plus formidables.
Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: victoire de la science sur la barbarie; victoire de la bravoure sur les envahisseurs de la France; victoire de la piété sur les ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants et irrécusables l’abbaye où travaillait le savant bénédictin, les remparts où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la basilique où le pieux pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.
Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes régions de l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre et s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi, qui commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la transporte et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône terrestre de l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper les ténèbres de l’ignorance.
Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science. Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à l’étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième siècle, l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils devaient partager leur temps entre la récitation des différents offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un de ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de ses premiers disciples.
Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La flamme ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et saint Anselme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école épiscopale d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la science dans son plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un des meilleurs historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de saint Michel, le prince éthéré, principis ætherei, sancti Michaelis alumni.»
A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que les chroniqueurs appellent le Grand Libraire, et qui, par ses écrits, par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de Cité des livres.
Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant la découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, de l’autre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan des âges, arrachaient à la ruine ou à l’oubli toutes les richesses intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux incessants, à ces miracles de patience et d’érudition, c’est alors que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont-Saint-Michel nous apparaît vraiment comme le phare lumineux des siècles, comme une tour sublime ouverte aux lettrés, litteratis aperta. C’est alors qu’instinctivement on s’écrie avec les vieux historiens: «Voilà bien ce lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne région de l’air, ce milieu entre Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat, une si suave et si bienfaisante odeur.» Voilà bien le rocher solitaire où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour disputer à l’ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire est d’avoir vu se succéder, à une époque où ils étaient si peu communs, des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres.
Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain, la Somme de saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, natif d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre surnom de Roi des abbés de son temps: son école monastique est comme un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux. Son abbaye, disent les vieux auteurs, pouvait fournir à tous les monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers.
Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion, les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.
Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence: plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés dans son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie elle-même l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, on institua dans l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui porta le nom significatif d’École du Mont.
Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La science sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants commentaires sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie: Guillaume de Saint-Pair, appelé le moine Jovencel, la Calandre de la solitude, a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est surtout l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains modernes ne rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés. Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le Mont-Saint-Michel. Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger, des Robert, des d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous devons cette vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec ses colonnes élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche qui portait autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange terrassant le dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des pierres vives: ni la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail, ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie; et ils ont construit ce monument, dont la hardiesse, plus encore que la magnificence, saisit et confond l’esprit humain. Et la Merveille, avec cette salle des chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable réfectoire, avec ce cloître qu’un Anglais appelait le plus beau morceau d’architecture qui soit en France, la Merveille de l’Occident en un mot, à qui donc la devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de Radulphe des Iles, de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, ces fiers et imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la direction de Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du vaillant d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le démon de l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance. Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt. Voilà ce qu’ont produit ces religieux qu’on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le champ de bataille: Miles in claustro, monachus in prœlio. Savants modernes, ne venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient le monopole de la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de la Religion ce mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude, le mot flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites maintenant si les moines étaient des ignorants, si la religion est l’ennemie des lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons d’énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous donc enfin à l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. Vous pouvez, non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire, saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de l’humanité.
Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si précieuse qu’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la lumière du
Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature du Bréviaire du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième siècle.
ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos ennemis.
Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est comme l’âme du peuple français; et le peuple français est comme une incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de ressemblance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux puissances: saint Michel et la France! A la tête des anges qui veulent être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. Il s’appelle: Qui est comme Dieu? Quis ut Deus. Partout ici-bas où la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est le premier missionnaire de Dieu; elle est en ce monde comme son bras et sa main; on a pu l’appeler, à juste titre, le grand instrument de Dieu parmi les peuples: Gesta Dei per Francos. Saint Michel est le protecteur de l’Église; la France en est le soutien, et son titre le plus glorieux sera toujours celui d’être sa fille aînée. Ouvrez plutôt l’histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l’Église et son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt pour la comprimer? La France. Partout où règne la barbarie, partout où l’oppression se fait sentir, qui s’élance pour porter la lumière et briser généreusement les chaînes? Encore et toujours la France. Oui, la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent trait pour trait. Dira-t-on qu’aujourd’hui notre mission semble avoir pris fin et que la France est déchue de sa grandeur séculaire? Il faut bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses tristesses douloureuses. Et pourtant qu’on regarde attentivement et qu’on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux intérêts de l’Église. S’il y a pour saint Michel des heures de repos et de silence, il n’en est pas moins toujours le grand adversaire de Satan; et nous aussi, malgré ces heures d’accablement, nous serons toujours les adversaires de l’erreur et de l’incrédulité, nous serons toujours, c’est du moins notre consolation et notre espoir pour notre pays, les champions de Dieu, de l’Église, de la justice et du droit. Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d’une protection particulière.
Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles précédents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du Mont-Saint-Michel; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de luttes sanglantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n’ouvrant ses portes à l’ennemi, et dressant jusqu’au ciel sa cime fière d’un honneur incomparable, d’un privilège qui n’appartient qu’à elle, celui d’avoir été constamment vierge, de n’avoir jamais, jamais subi la flétrissure du drapeau de l’étranger!
C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage. Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire des Gaules: Patronus et princeps imperii Galliarum. Il fait peindre son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème national.
Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur les côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est au Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête, les habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les prêtres égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort, le mont de l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le comte de Mortain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, est poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une bête fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et qu’il trouve un asile assuré.
Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses armes l’image de l’Archange avec cette devise: Nemo adjutor mihi nisi Michael. Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le joug de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions; Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi; Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à ses efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet; tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie les coups. L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous appeliez d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle. Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de feu, saint Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra pas. Que Jean d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos ressources s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les chefs et les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur les grèves.» Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent; l’artillerie fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, poignée par le nombre, mais masse formidable par le courage et l’héroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s’écrie: saint Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges. L’ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous! A qui faut-il l’attribuer? L’histoire répond: à votre bravoure, ô preux incomparables! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de l’histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi: «Nous avons triomphé, lui dites-vous, par l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, prince des chevaliers du ciel.» Vos ennemis, du reste, l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient aperçu dans les airs, et à votre tête, saint Michel armé d’un glaive étincelant.
Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est la gloire, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration: Gloriosa dicta sunt de te. Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.
Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des combats.
En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage et le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette devise: Immensi tremor Oceani, la terreur de l’immense Océan, rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour berceau notre Mont-Saint-Michel.
La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: «Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et française toujours.
Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les héros: Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio! Et saint Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l’on pourra répéter toujours: Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt!
Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté?
Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter l’accès, des routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé leur nom: elles s’appelaient voies montoises. Quelle nombreuse, quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or; c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est, dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.
Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. «En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est telle.
Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.
Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient pastoureaux viennent en cette église de divers pays lointains, les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à chacun d’eux: Va au Mont-Saint-Michel, et qu’incontinant ils avoyent obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant leurs troupeaux emmy les champs et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne: «La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour; d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône de Dieu: Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de manu Angeli in conspectu Dei! L’histoire nous dit qu’en effet les pieux pèlerins ne criaient pas en vain: Michael archangele, veni in adjutorium populo Dei! Saint Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours de ces âmes chrétiennes: Stetit in auxilium pro animabus justis. Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de toutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.
Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la basilique.
Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une incomparable splendeur.
Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique. Oui, le Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient de succéder l’École apostolique. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques
Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du tableau l’Assomption de la Vierge du Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.
héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, c’est-à-dire, progrès, patriotisme, religion, voilà les trois mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire à son tour au sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire toujours: Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt.
Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»
Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour travailler ensemble à glorifier Dieu. En ces jours où la gloire du Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l’exemple de saint Michel, répéter de concert: Quis ut Deus? Qui est semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et comme la révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.
Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et pour sauver les âmes: Ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura (Deo) serviat libertate. Nous voulions le conjurer d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, que la mort vient de nous ravir.
Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église! L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte lumière: Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!
Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière formidable, comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et pendant qu’une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous les cœurs s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point trompée: Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio!
♱ A. Germain,
évêque de Coutances et Avranches.
Fig. 11.—Armoiries de Monseigneur Germain, évêque de Coutances et Avranches.