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LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XVe jour de novembre 1571.—
Satisfaction du roi de la communication qui lui a été faite par l'ambassadeur au sujet de la mission de Quillegrey en France.—Protestation que doit faire l'ambassadeur contre toute entreprise sur Édimbourg, dont on a formé le siège.—Mécontentement du roi au sujet de la résolution prise par Élisabeth de retenir Marie Stuart toujours prisonnière.—Instances qui doivent être faites pour obtenir la suppression d'un libelle diffamatoire publié en Angleterre contre la reine d'Écosse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, Vassal est arrivé despuis huict ou dix jours en çà, avec vostre lettre du XXIVe du passé[114], par laquelle vous me donnés advis de la dépesche qui a esté baillée au Sr de Quillegrey, s'en venant par deçà, pour soulager le Sr de Walsingam; et suis bien aise de l'asseurance qu'il vous a donnée de faire tous bons offices en sa commission, ayant entendu les choses desquelles vous estimez estre fort convenable que je feusse adverti avant l'arrivée du dict Quillegrey, et qu'il ait eu audience de moy; et vous advise que, comme je ne puis avoir que bien fort agréable le voyage de celluy des conseillers que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, a ci devant faict entendre voulloir envoyer de par deçà, pour l'espérance que j'ay qu'il s'en pourra receuillir une bonne conclusion en la ligue que je desire faire négocier avec elle et son royaulme, je luy en feray toute la démonstration extérieure qu'il me sera possible.
Et estant esclerci maintenant de plusieurs choses importantes en cecy, je sçauray beaucoup mieux me résouldre des propos que j'auray à luy tenir là dessus, pour servir à mon intention, que je n'eusse faict sans en avoir esté adverti de vous, me persuadant que, si, de la part de ma dicte bonne sœur, il est procédé lentement à la conclusion de ceste ligue, selon que vous en avez opinion, cella donnera assés à cognoistre que, en me voulant repaistre de ceste espérance, elle aura l'esprit tendu au dessein de ses affaires du costé d'Escosse, selon que l'apparance y est fort grande; mesmement par ce que j'ay veu en vostre dépesche du dernier du dict passé[115], par laquelle vous me donnés advis comme, à sa suasion, ceux du Petit Lict ont assiégé Lislebourg, encores que je fasse bien mon compte que ce ne sera chose si aisée à exécuter, veu le nombre d'hommes qui est dedans, et le peu d'équipage d'artillerie et munitions que ont les assaillants; ne pouvant rien faire davantage pour le secours des dictz assiégés que ce que vous avés entendu cy devant avoir esté donné de moyen au sieur de Flamy. Bien pourrés vous, de vostre costé, remonstrer tousjours à ma dicte bonne sœur, sur ces effaictz et démonstrations si évidentes qu'elle faict de voulloir opprimer ceux du dict Lislebourg que vous luy avés cy devant faict entendre estre en ma protection, que, en cella, elle faict chose qui contrevient entièrement à nostre commune amitié et bonne intelligence, qu'il me sera bien malaisé de supporter; pour tousjours, s'il est possible, la faire aller un peu plus rettenue en ces choses;
Encores qu'il soit assés notoire qu'elle y est grandement résollue, mesmes par l'extraict de la lettre qu'elle a, puis naguières, escripte au comte de Barwich, qui m'a esté envoyée; par laquelle il se voit assés clairement comme sa délibération est de ne donner jamais liberté à ma dicte belle sœur, ains de la rettenir tousjours en l'estat où elle est, de présent, faisant par là cognoistre, et par toutes aultres démonstrations, son aigreur plus grande à l'encontre d'elle que jamais; et notamment en ce qu'elle à dernièrement permis estre imprimé le livre que m'avés envoyé, duquel l'intitulation seulle est si honteuse[116] et tant au déshonneur de ma dicte belle sœur, que, gardant le respect et honnesteté qui doibt estre entre tous princes et princesses, elle ne pouvoit jamais souffrir avec raison le dict livre estre mis en lumière, quelque inimitié qu'elle luy porte; desirant à ceste occasion que vous incistiés, envers ma dicte bonne sœur, de faire deffendre et censurer le dict livre; car, encores qu'il ait jà coureu par le monde qui en aura esté imbu, croyant assés souvent plustot le mensonge que la vérité, pour le moins elle cognoistra, par la dicte instance, que je ne puis entendre que avec grand regret qu'elle ait souffert un si villain escript estre publié d'une personne, de laquelle, pour la qualité qu'elle a de princesse, sa prosche parante, elle debvoit avoir l'honneur plus recommandé, aussy, pour avoir eu mon alliance, ayant esté femme de mon frère ayné, sans se monstrer en cest endroict si avant vaincue de la hayne, qu'elle luy porte, qu'elle luy ayt faict oublier ce qui estoit de sa grandeur et dignité. Sur ce, etc.
Escript à Duretat, le XVe jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.