C
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du IIe jour de novembre 1571.—
Affaires d'Écosse.—Désignation du Mr Du Croc pour passer dans ce pays.—Précaution que l'ambassadeur doit prendre en réclamant contre l'arrestation du frère du comte de Rothe.—Nouvelle de la victoire de Lépante.—Prochain mariage du prince de Navarre avec Madame.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu, par la dernière dépesche que je vous ay faicte, du XXe du passé, la provision que j'ay donnée du costé d'Escosse; de quoy je ne vous rediray rien par la présente, mais bien que je suis fort aise d'avoir entendu, par la vostre du XXe du mesme moys[112], que la remonstrance que vous avés faicte bien à propos sur les choses que l'on disoit se préparer en Angleterre pour le dict Escosse, et pour la Royne, ma belle sœur, ait donné occasion que, despuis, l'on n'a plus parlé de la remuer au chasteau de Herfort, en la garde du sieur de Raphe Sadler, ni de haster les préparatifs de guerre contre ceux de Lislebourg; vous advisant que je suis conforté, par ce que m'escrivés par vostre lettre, en la délibération, que j'avois prinse, d'envoyer au dict Escosse un personnage de qualité pour essayer à réduire les choses en quelque bonne pacification; pour lequel effaict j'ay choisi le Sr Du Croc, que j'ai mandé exprès, affin de l'y dépescher, trouvant que le faict du duc de Norfolc a mis la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, en de grands soubçons, puisqu'elle faict arrester tant de seigneurs contre son naturel, qui a tousjours esté enclin à manier plustot les choses par douceur que aultrement: ce qui pourra bien estre cause que, estant entièrement occupée à pourvoir à ce qui luy tousche de plus près, elle sera divertie de faire ce qu'elle eust bien désiré contre ceux du dict Lislebourg.
Au surplus, je suis bien marri de l'arrest qui a esté faict du frère du comte de Rothes, que vous avés faict demeurer par delà pour maintenir la négotiation de ma dicte belle sœur, le réclamant comme un de mes serviteurs. Il est vray qu'avant que de le faire, je desire que vous vous enquériés bien soigneusement s'il ne sera poinct méritoirement chargé d'avoir eu intelligence avec ses subjectz, pour poursuivre quelque mauvaise entreprinse contre ma dicte bonne sœur, ainsi que je croy qu'il ne se trouvera pas: car, s'il estoit ainsi, l'instance que vous luy en fairiés lui fairoit peut estre penser que ce feust chose faicte par ma cognoissance et intelligence.
Je n'adjouxteray rien aultre chose à ceste lettre, si ce n'est de vous dire que nous avons eu nouvelles, despuis deux ou trois jours en çà, de l'heureuse victoire[113] que l'armée de mer des confédérés de la ligue a eu sur celle du Grand Seigneur, en laquelle il a esté bien tué vinct mille Turqs, cinq mille prisonniers, cent quattre vingt gallères prises, et dellivrés de trèze à quatorze mille Chrestiens, qui estoient sur les dictes gallères: ce qui a esté exécuté avec peu de perte de l'armée chrestienne; vous priant de nous mander de quelle façon aura esté receue ceste nouvelle de par delà, où je pense que vous l'aurés sceue quasi aussytost que l'avons sceue icy.
Nous sommes encores en nostre petit voyage, qui pourra durer jusques à la fin de ce moys; auquel temps ma tante, la Royne de Navarre, pourra estre joincte avec nous, pour donner perfection au mariage de son fils avec ma sœur, avec l'ayde du Créateur; que je prie, etc.
Escript à Vaujours, le IIe jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.