XCIX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XXe jour d'octobre 1571.—
Affaires d'Écosse.—Audience accordée à l'archevêque de Glascow.—Supplications de l'archevêque afin d'obtenir pour Marie Stuart le secours du roi.—Déclaration faite par le roi à Walsingham qu'il désire savoir quelle conduite la reine d'Angleterre veut tenir à l'égard de Marie Stuart.—Résolution du roi d'autoriser le sieur de Flemy à préparer en Bretagne ou Normandie une expédition pour l'Écosse.—Satisfaction du roi d'apprendre qu'Élisabeth a suspendu ses préparatifs contre ce pays pour traiter de la ligue.—Avis sur les projets des Espagnols contre l'Écosse.—Contentement qu'éprouve le roi de la conduite de l'Amiral.—Approbation de la déclaration faite par l'ambassadeur qu'Edimbourg est placé sous la protection du roi.
Monsieur de La Mothe Fénélon, despuis la dernière dépesche que je vous ay faicte, qui a esté du VIIe du présent, l'archevesque de Glasco a eu une audience de moy, avec le Sr de Leviston, qui m'a baillé des lettres de la Royne d'Escosse, ma belle sœur, et faict entendre bien amplement le misérable estat auquel elle est aujourdhuy réduitte, tant pour sa personne que l'on pourchasse à faire mourir, que pour ses affaires d'Escosse: qui est conforme à ce que m'en avés escript par vos dépesches du dernier du passé et VIe du présent[109], et mesmes, à ce que j'ay peu voir par les coppies des lettres que ma dicte belle sœur vous a escriptes, me requérant de nouveau de faire ouverte démonstration que je suis dellibéré d'entrettenir l'alliance de ceste couronne avec le royaulme d'Escosse, prendre elle, son fils et son royaulme, en ma protection, et de faire garder les promesses que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, luy a cy devant faictes de la mettre en liberté; à toutes lesquelles choses je leur promis lors d'aviser.
Et partant, y ayant pensé; un ou deux jours après, j'ay faict venir devers moy le Sr de Walsingam, lequel j'ay prié de remonstrer à sa Maistresse, de ma part, comme elle sçait bien que, jusques icy, je ne me suis poinct entremis des affaires d'Escosse que comme ami commun, desireux de voir ce royaulme là en bonne pacification, pour le respect que j'ay vouleu porter à la conservation de la bonne amitié et intelligence que j'ay avec elle, sans rien attanter de ce costé là dont elle se peût sentir offencée, l'ayant tousjours requise de faire traictement à ma dicte, belle sœur digne d'une Royne et souveraine princesse telle qu'elle est; et entendant que, au contraire de ce, elle use aujourdhuy envers elle de toutes les rigeurs du monde, et mesmes qu'elle veut envoyer gens de guerre en Escosse pour la faveur de ceux qui tiennent son parti contraire, je ne pouvois trouver toutes ces choses que bien fort indignes, et pour moy malaisées à supporter à cause de l'estroitte alliance et amitié que j'ay avec ma dicte belle sœur et le royaulme d'Escosse, laquelle ne me permettroit jamais, en servant à mon honneur et réputation, de la délaisser en ces besoings; et partant je desirerois que ma dicte bonne sœur s'en voullût esclaircir avec moy pour sçavoir à quoy je m'en doibs tenir et ce que je puis attendre de ses déportementz envers ma dicte belle sœur: chose que je ne fais poinct de doubte qu'il ne mande par delà; qui est cause que j'ay voulleu vous en donner ce mot d'advis affin que vous en parliés à ma dicte bonne sœur au mesme langage, en entrant en propos avec vous.
Or, pour tout cella, m'estant bien au vray représenté le besoin du secours que ont ceux de Lislebourg, tant par ce que le dict Leviston m'en a dict, que ce que j'ay veu par voz précédentes, je n'ay voullu attandre à leur donner quelque ayde, ayant eu agréable que le sieur de Flamy passât au dict Escosse quelques deux ou trois cens soldats qu'il m'a dict qu'il mettroit ensemble, et ordonné luy estre baillés dix mille livres et des vaisseaux, navires et mariniers pour charger les dictz soldatz en mes ports de Bretaigne ou de Normandie, ainsi qu'il trouvera plus à propos, ensemble deux pièces d'artillerie de campagne avec des boulés, et munitions qui ne seront marquées de mes armories, sans que l'on donne aulcunement à cognoistre que ce soit chose dont je me mesle en façon du monde; qui sera un assés bon rafreschissement, s'il peut arriver par delà à temps, et avant qu'il ait esté faict aulcun effort au dict Lislebourg, sellon la délibération qui avoit esté prinse ainsi que me l'avés mandé; ayant bien considéré ce qui a esté escript curieusement par le dict Sr de Walsingam du recueil de mon cousin l'Admiral en ceste cour, qui est conforme à la vérité; ce que aussy me donnés advis du voyage que doibt faire par deçà Quillegrey pour passer, puis après, en Allemaigne; auquel voyage je le fairay observer soigneusement pour la charge qu'il aporte avec soy.
Au demeurant, vous avés fort bien faict de faire demeurer le frère du comte de Rothes, auquel si vous pouvés faire bailler quelque mille livres pour son entretien, je regarderay à vous le faire rembourser. Au surplus, je seray bien aise d'entendre la responce qui aura esté faicte par ceux de Esterlin à la dépesche que fist ma dicte bonne sœur, au commencement de septembre, au comte de Lenox, pour induire ceux du dict Esterlin à la requérir de remettre en leurs mains la personne de ma dicte belle sœur.
Vous voulant bien dire, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour fin de la présente, que, ainsi que j'estois sur le poinct de la vous faire, la vostre du Xe du présent[110] est arrivée, par laquelle ce m'a esté grand plaisir de voir que les propos que vous avés tenus à ma dicte bonne sœur, sur ma dépesche du XXVIIIe du passé, l'ayant si fort contantée qu'ilz ayent interrompu l'instante conclusion des intelligences que l'on voulloit traicter avec elle, qu'elle a mis en suspens, attandant qu'elle voye si elle se pourra accorder à quelque bonne ligue avec moy. A quoy je vous puis asseurer que je seray tousjours fort disposé; et ne me pouvoit rien estre plus agréable que de voir qu'elle ait aultant ou plus craint que je demeurasse offencé de la responce qu'elle m'a faict faire, sur l'exercisse de la religion de mon frère, que moy de la demande qui luy a esté faicte là dessus, et du despart qui s'est ensuivi de ceste négotiation de mariage; ce que je ne puis imputer que à la dextérité de laquelle vous et le Sr de Foix vous y estes gouvernés.
J'ay eu advis, d'Espaigne, par le Sr de Fourquevaux, que Jullien Romène estoit allé en Biscaie pour trouver l'infanterie espagnolle, et qu'il estime qu'il se traicte quelque entreprise de ce costé là, ou pour l'Irlande, ou pour secourir l'Escosse, estants les affaires de ma dicte belle sœur en bon succès par le moyen de la mort du feu comte de Lenox; mais, si le dict secours n'est fondé que là dessus, il me semble mal assiz, veu que la dicte mort a plustot aporté domage à ses affaires que avantage; mais je le vous escris affin que, là dessus, vous ayés l'œil ouvert davantage à toutes occasions: qui est tout ce que j'ay à vous dire, si ce n'est qu'après avoir esté sept ou huict sepmaines de séjour à Blois, à donner ordre à pleusieurs affaires avec les gens de mon conseil, et résoudre pleusieurs difficultés qui se présentoient, pour le faict de l'édict de pacification, à la conférence qui en a esté faicte par mes cousins, les mareschaux de France, et aultres seigneurs du conseil avec mon cousin l'Admiral, j'ay esté prendre le plaisir de la chasse ez environs du dict Blois; et mon dict cousin l'Admiral, s'en est allé en sa maison de Chastillon, fort content et satisfaict, pour nous venir retrouver, mais que je sois arresté en lieu de séjour. Et sur ce, etc.
Escript au Chasteau Renauld, le XXe jour d'octobre 1571.
Comme je signois la présente, j'ay receu vostre dépesche du XVe[111], par laquelle j'ay veu ce que me mandés de la dépesche qui a esté faicte en dilligence du cappitaine Caje au mareschal de Barwich pour le faire aller devers ceux de Lislebourg affin de les exhorter à se rettenir à l'obéissance de leur jeune Roy avec ceux d'Esterlin, ou qu'elle envoyeroit ses forces par delà pour l'y ranger, les dépesches qui avoient esté desjà faictes de quelques cappiteines, et aussy le préparatif qui se faisoit au chasteau d'Herfort pour y remuer la Royne d'Escosse et bailler sa garde au Sr de Raphe Sadler; louant bien fort ce que, sur ces advis, vous avés remonstré aux seigneurs du conseil de ma dicte bonne sœur, et déclaré que j'avois prins en ma protection ceux du dict Lislebourg, faisant bien estat que, tant pour ce regard que pour la convenence qu'ilz auront trouvée à tous les propos que j'ay eu, par deçà, avec l'ambassadeur de ma dicte bonne sœur, les choses ne seront pas passées plus avant, et remettront à s'en résouldre après l'arrivée par deçà du milord qui viendra. Du XXe jour d'octobre 1571.
CHARLES. BRULART.