CIX

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

des XIe et XIIIIe jours de juillet 1572.—

Retour de Mrs de Montmorenci et de Foix.—Négociation du mariage.—Desir du duc d'Alençon de passer en Angleterre.—Motifs qui empêchent le roi de le lui permettre.—Conférence de Catherine de Médicis avec Walsingham.—Demande faite par les Anglais de la restitution de Calais, en considération du mariage, ou, à défaut, proposition d'un partage dans les Pays-Bas.—Affaires d'Écosse.—Nécessité d'insister auprès d'Élisabeth pour qu'elle abandonne les châteaux qu'elle occupe dans ce pays.—Espoir du roi qu'Élisabeth entrera en guerre avec le roi d'Espagne.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay, à ce matin, ouï avec grand plaisir le rapport de tout ce qui s'est passé durant le voyage qu'ont faict par delà les Srs de Montmorency, mon beau-frère, et de Foix, et veu, par vostre dépesche du Ier du moys, que je receus ce dict jour, icy, par l'ordinaire, et par celle que m'avés faicte par Sabran le Ve de ce dict mois[122], ce qu'avés faict despuys leur partement. Sur quoy je vous diray comme vous avés veu, par les dépesches que je vous ay cy devant faictes, qu'il importe, pour le bien de mes affaires et pour ma réputation, et de mesmes aussy pour icelle Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, que le mariage de mon frère, le Duc d'Alençon, avec la Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, se fasse bientost résouldre, et que ce soit ainsi que nous desirons; car elle y aura aultant ou plus d'avantage que nous, quand elle considèrera tous les poincts qui luy ont esté représentés et bien clairement desduictz en sa présence, comme j'ay veu par le rédigé qu'a faict le dict Sr de Foix de ceste négociation; voulant qu'en parlant avec elle vous l'asseuriés que, suivant la lettre que je luy escripts de ma main, que luy présenterés, je la corresponds avec toute sincérité et amitié; et que, de ma part, je ne desire rien tant en ce monde que de rendre nostre amitié parfaicte et indissoluble comme elle sera fermement, si le dict mariage se faict. Voilà pourquoy il fault, et je vous prie que le luy fassiés entendre bien expressément de ma part que l'affection et amitié que je luy porte, telle que je ne voudrois espargner ma personne mesme pour elle, s'il s'en présente occasion, sera par ce moyen estreinte et liée de telle sorte que jamais elle ne sçauroit diminuer entre nous, noz royaulmes et subjectz; mais au contraire se fortiffier et augmenter journellement.

Et pour ce que, par la lettre que vous escript mon frère le Duc d'Allençon, il vous mande qu'il entreprendroit vollontiers le voyage pour aller luy mesmes remercier la dicte Royne et luy offrir son servisse; si n'estoit la réputation, et qu'il craint aussy que ne luy voulussions permettre, je vous diray que c'est une chose que nous ne sçaurions luy accorder jamais (aussy n'est il pas raisonnable, quelque affection qu'il en ait), jusques à ce que tout soit d'accord; de quoy vous pourrés asseurer, si l'on vous en parle de delà: car, encore que nous soyons en bonne paix et amitié avec la Royne, et que nous l'ayons si expressément par nostre dernier traicté confirmée et fortifiée, l'on ne laisse pas tousjours de doubter et penser aux choses qui pourroient advenir, et que peut estre, contre son naturel, elle seroit conseillée de faire; et, oultre cella, si les choses ne réheussissoient, il y auroit occasion de moquerie. Je sçay bien que, si ceste permission ne dépendoit que de la vollonté de mon frère, qu'il ne se voudroit pas arrester à cella, et qu'il seroit bientost par delà; car il est si extrêmement affectionné et amoureux d'icelle Royne, qu'il ne se figureroit aulcune de toutes ces considérations, lesquelles néantmoins vous pourrés honnestement remonstrer, et faire, au demeurant, en cest affaire tout ce que vous verrés qu'il sera à propos, affin que nous y ayons, entre cy et quinze jours, que le moys escherra, la responce que nous en desirons et espérons, quand nous considérons que c'est un bien commun pour ces deux royaulmes et aussy utille pour la dicte Royne et pour ses subjectz que pour les nostres propres.

Le Sr de Walsingam tesmoigne de desirer bien fort l'accomplissement de ce mariage; ce que la Royne, Madame et Mère, m'a encore confirmé ce matin, et qu'elle l'a particulièrement cogneu à quelques discours qu'il luy tint hier en particulier, pendant que j'estois à la chasse avec mon frère le Duc d'Anjou et le Roy de Navarre. Je laisse les aultres particularités des propos qu'ilz eurent ensemble. Le plus important c'est qu'il luy dict que le milord de Burgley luy avoit mandé, comme de luy mesmes, que, pour faciliter le dict mariage, qu'il falloit que l'âge feust récompencé de quelque chose qui peût couvrir et escuser l'inégalité qui est entre la dicte Royne, sa souveraine, et mon dict frère, et par ce moyen asseurer parfaitement la paix entre ces deux royaulmes, luy parlant de Calais qu'il eût bien desiré qu'il leur eust esté restitué, à condition que mon dict frère en demeureroit gouverneur durant sa vie, et qu'après sa mort il reviendroit aux enfants qu'il auroit de la dicte Royne. Sur quoy Ma dicte Dame et Mère asseura le dict ambassadeur qu'il ne falloit pas qu'ilz s'attendissent à cella, pour ce qu'ilz n'y pouvoient prétendre rien plus pour les raisons qu'ilz sçavent assés que la paix seroit tousjours bien gardée de nostre part, et que Dieu, de sa grâce, avoit séparés et bornés de la mer pour un grand bien ces deux royaulmes. Il luy dict sur cella que le dict Calais estoit anciennement de la maison de Bouloigne, et qu'il estoit venu de la Royne, Madame et Mère, laquelle respondit que, pour ceste occasion, ilz y pourroient encores moins prétendre. Aussy sur cella il respondit qu'il voyoit bien que nous ne le leur rebaillerons pas, mais qu'il y avoit bien moyen de faire aisément quelque aultre chose, au lieu du dict Calais, qui seroit bien à propos: c'est que la Royne d'Angleterre peût avoir Flexingues en ses mains et protection, et que, combien que l'on eût faict de deçà une publication qui avoit apporté quelque desfaveur aux Gueux de Flandres, et à ceux qui sont allés de ce royaulme avec eux, et que cella eût aussy aulcunement faict rettenir ceux d'Angleterre, que néantmoings il falloit regarder de faire quelque partage et prendre, chascun de son costé, des Païs Bas en sa protection. Sur quoy Ma dicte Dame et Mère luy respondit que c'estoit un affaire dont elle ne pouvoit luy parler à cause de mon absance, mais qu'elle desiroit le bien et contentement de la dicte Royne, sa Maistresse, et qu'elle s'asseuroit que j'avois les mesmes souhaits.

Je me remets sur vous de cest affaire du mariage, lequel nous avons tant en affection que nous n'avons jamais desiré chose tant que ceste cy, puisque les termes et propos en sont si avant et si fort publiés. Car, enfin, si les choses ne succédoient bien, il ne peut qu'il n'y aille de nostre honneur et réputation comme vous sçavés très bien considérer.

Quand aux affaires d'Escosse, je suis bien aise de la résolution qui a esté prise que ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, et vous, escrirés par un gentilhomme exprès affin que la suspension d'armes soit establie au dict païs pour deux moys, pendant lesquels l'on faira en sorte que la paix y sera aussy faicte et les divisions et guerres, qui y sont, appaisées; mais il est besoing que vous fassiés souvenir la dicte Royne de la restitution de Humes, et de ce qu'elle tient encore du dict royaulme d'Escosse, affin qu'elle le rende suivant la bonne intention de nostre traicté, et que, de sa part, elle se comporte, pour le faict du dict païs d'Escosse, sincèrement, comme j'ay tousjours faict, despuys que mes depputés commencèrent à traicter avec les ambassadeurs, et que je fais encores, et veux faire sellon ma foy et promesse; ne voullant aulcunement assister un parti plus que l'aultre, mais seullement tascher, tant qu'il sera possible, à les accorder, affin que le dict royaulme d'Escosse, au lieu qu'il se destruict, soit conservé, et que la paix y soit bien establie. J'escripts un mot de lettre, suivant cella, à Mr Du Croq; laquelle vous luy fairés tenir; priant Dieu, etc.

Escript à Paris, le XIe jour de juillet 1572.

Je vous envoye le pouvoir pour recevoir la ratiffication de nostre traicté, ensemble les actes dont je vous envoye les formes telles que je les ay baillées par deçà.

CHARLES.

Monsieur de La Mothe, despuys ceste dépesche faicte, j'ay receu la lettre que m'avés escripte par Jaques le courrier, et j'ay veu celle que je receus de vous par Sabran, présent porteur, que j'ay advisé de vous envoyer en la plus grande dilligence qui sera possible, affin que vous puissiés vous servir des lettres que nous escrivons de noz mains, et faire en cest affaire tout ce qu'il sera possible: car, s'il ne succédoit comme nous desirons, il ne peut estre qu'il n'y aille de nostre réputation, ayant esté les choses si avant que chascun a creu qu'elles feussent faictes et résollues. Et quant aux nouvelles que me mandés qui sont venues de Flexingues, je seray bien aise, à vous dire vray, que la Royne d'Angleterre s'embarque avec les Gueux bien avant, et qu'elle se déclare, par ce moyen, ouvertement contre le Roy d'Espaigne, pour les raisons que vous entendrés de Sabran, qui vous dira aussy les préparatifs qui se font pour le mariage de ma sœur et de mon frère, le Roy de Navarre, qui sera consommé dans quinze ou dix huict jours, comme vous pourrés dire à la dicte Royne d'Angleterre. Je vous fairay responce à ce que vous m'avés mandé sur les lettres que ma sœur, la Royne d'Escosse, vous a escriptes, et vous les renvoyeray aussytost que Dardoy sera arrivé icy.

De Paris, ce XIVe jour de juillet 1572.

CHARLES. PINART.