CX

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXe jour de juillet 1572.—

Mission de Mr de La Mole en Angleterre sur la négociation du mariage.—Vives recommandations pour le succès de cette affaire.—Desir du roi de connaître les projets des Anglais sur la Flandre.—Affaires d'Écosse.—Mécontentement du roi contre le sieur de Flemy.

Monsieur de La Mothe Fénélon, afin de n'oublier rien qui puisse ayder pour avoir bonne responce de la Royne d'Angleterre sur le mariage de mon frère, le Duc d'Allençon, nous avons trouvé à propos d'envoyer vers la dicte Dame le Sr de La Moosle, présent porteur, avec les lettres que nous escrivons de noz mains à ma dicte bonne sœur et au comte de Lestre et milord de Burgley, que nous vous envoyons ouvertes affin que les voyés, puis les fermerés bien. Vous assisterés le dict La Moosle, en les présentant à la dicte Dame, à laquelle il tiendra tel propos que vous adviserés et penserés qu'il conviendra, selon les termes où seront toutes choses pour le faict du dict mariage. Mon dict frère, oultre la lettre qu'il vous escript, qui se pourra bien monstrer, si vous voulez, escript aussy au dict comte de Lestre et milord de Burgley, à chascun une lettre de sa main, qui vous sont aussy envoyées ouvertes, affin que vous voyés le contenu d'icelles, pour, après, les fermer et les leur bailler vous mesme, ainsi qu'avés accoustumé.

Je vous recommande cest affaire singulièrement, et vous prie, sur tous les servisses que desirés de me faire, y employer tout ce que vous pourrés de vostre prudence et dextérité pour le conduire à l'heureuse perfection que je desire, comme aussy font singulièrement la Royne, Madame et Mère, et mon dict frère d'Alençon, qui ne vous en sçauront pas moins de gré que moy, qui vous prie encore instruire si bien le dict La Moosle comme il aura à se comporter par delà, que son voyage serve en l'affaire de mon dict frère d'Alençon; car aussy l'a il choisi comme un de ses plus confidents et de ceux qu'il ayme le plus, comme vous sçavès, affin que la dicte Royne luy en sçache plus de gré et qu'elle puisse cognoistre que, pour l'affection grande qu'il a à elle, ne pouvant avoir ce bien de passer de delà, il y envoye un de ses serviteurs qu'il ayme le plus, et en qui il se fie beaucoup, et s'asseure qu'il luy faira service par delà, selon le conseil et advis et ainsi que luy sçaurés bien faire entendre qu'il aura à faire envers la dicte Royne et les aultres personnes à qui il pourra parler.

Je vous prie m'escrire, le plus souvent que vous pourrés, des nouvelles que vous aurés du costé de Flandres; et aussy comment se comporte la dicte Royne d'Angleterre envers ceux de ses subjectz qui vont servir les Gueux, et s'il y en va grand nombre; qui les soldoye, et soubz qui ilz marchent?

J'ay veu le deschiffrement de la lettre que vous a escript Vérac, et aussy le postscript de celle du Sr Du Croc; mais, pour l'espérance que j'ay que bientost la suspension d'armes sera establie en Escosse, et que ce sera un moyen d'y faire la paix, je ne vous diray aultre chose sur cella.

Je trouve fort estrange que le Sr de Flamy, qui avoit receu icy vingt et quattre mille livres, il y a six ou huict moys, pour porter à ceux qui sont à Lislebourg, n'y est arrivé que depuis peu de temps, et encore ne leur a il baillé que trois mille escus. Il a grand tort: et me fera plaisir que en advertissiés, si pouvés, secrettement et sans qu'il soit sceu, la Royne d'Escosse, ma sœur; et luy donniés advis aussy de ce que je vous escripts de la confience qu'elle doibt avoir, affin que la Royne d'Angleterre n'ait poinct de nouvelle occasion de s'irriter contre elle; car il me semble, par ce que nous a rapporté mon cousin le duc de Montmorency, qu'elle est bien adoucie et qu'elle luy faira doresnavant meilleur traictement qu'elle n'a eu despuys quelque temps. Puisque Dieu a permis qu'elle soit prisonnière et ainsy réduicte avec la Royne d'Angleterre et aussy avec ses subjects escossois, je lui conseilleray tousjours de se comporter doucement; et cependant je feray tousjours, comme je veux aussy que faictes de ma part, envers icelle Royne d'Angleterre, mais que ce soit doucement et bien à propos, sans l'aigrir ny luy donner nouveau soubçon, tout ce que vous pourrés pour elle, espérant que la paix sera bientost establie en son royaulme parmi ses subjectz, et que Dieu luy faira la grâce que icelle Royne d'Angleterre, voyant sa constance, s'adoucira et faira pour elle mieux que nous n'avions pensé jusques icy. Je vous prie d'escrire souvent au Sr du Croc et à Vérac, et me mander, chasque fois que vous m'escrirés, en quel estat ils seront; priant Dieu, etc.

Escript à Paris, le XXe jour de juillet 1572.

CHARLES. PINART.