CXI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du IXe jour d'aoust 1572.—

Négociation du mariage.—Réponse d'Élisabeth sur la mission de MMrs de Montmorenci et de Foix.—Explications données par Walsingham.—Desir du roi que la négociation soit continuée, alors même qu'il resterait peu d'espoir de la voir réussir.—Recommandation pour que le traité concernant le commerce s'achève.—Instances de Marie Stuart afin qu'il soit permis à quelqu'un de sa maison en France de se rendre auprès d'elle.—Nouvelles assurances de la protection du roi en sa faveur.—Affaires d'Écosse.—Nouvelles de Flandre.—Intention du roi que l'ambassadeur pousse Élisabeth à déclarer la guerre au roi d'Espagne.—Prochain mariage du roi de Navarre avec Madame.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay eu fort agréable la façon de laquelle vous vous estes comporté despuis le partement du duc de Montmorency, mon beau frère, et du Sr de Foix, mon cousin, en la négociation du traicté du mariage de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, avec mon frère, le Duc d'Alençon, ayant eu grand plaisir de voir par voz lettres les honnestes et véritables persuasions que, sur cella, vous avés, comme je vous avois escript, faictes de ma part, et de la Royne, Madame et Mère, et aussy de mon dict frère d'Alençon, à la dicte Royne, ainsi que j'ay veu par vos dépesches des XXe, XXIIe et XXIXe du moys passé[123] que j'ay receues, les deux premières par l'ordinaire, et l'autre par Vassal, présent porteur; lequel, oultre ce que par voz dictes lettres nous escrivés bien particulièrement, a fait encore verballement entendre à la Royne, Madame et Mère, ce que luy aviés donné charge nous dire, et qu'il a apris en cest affaire, négociant avec le milord de Burgley, toutes les foys que l'avés envoyé vers luy pour cest effaict; ayant trouvé le tout fort conforme à ce que le Sr de Walsingam déclara, hier au matin, au dict duc de Montmorency, mon beau frère, luy baillant une honneste lettre de sa Maistresse, faisant mention de la responce que nous attendons d'elle sur le propos du dict mariage; dont aussy le dict ambassadeur en manda aultant au dict Sr de Foix par son secrettaire, leur monstrant les lettres que icelle Royne, encore qu'elle n'ait acoustumé d'escrire à ses ambassadeurs, luy en avoit néantmoins voullu escrire elle mesme sa délibération, à cause de l'importance de l'affaire; ayant le dict ambassadeur présentement, en l'audience que nous lui avons donnée, faict entendre à la Royne, Madame et Mère, vers laquelle il est allé premièrement, pour ce que je disnois, faire entendre la responce que nous faisoit sa Maistresse au dict propos de mariage; et nous l'a déclaré en mesmes termes qu'il avoit dict au dict duc de Montmorency et mandé au dict Sr de Foix, conformément à ce qui lui étoit prescript par la première lettre qu'il avoit receue de sa Maistresse; qui est du XXIIe de juillet, laquelle contient, comme il nous a dict, que:

«Pour la grande inesgalité de l'âge d'entre elle et mon dict frère d'Alençon, il n'estoit possible que les choses se peussent faire et réheussir comme elle eût bien desiré pour son contentement et le nostre; mais qu'elle nous prioit que, ne se pouvant faire, pour ceste légitime occasion, cella ne feust cause de diminuer aulcunement nostre amitié ni altérer nostre dernier traicté, et que, de sa part, elle y persévèreroit et continueroit de tout son pouvoir sans y rien espargner.»

Et, poursuivant son propos, nous a dit que, par l'aultre lettre que luy a escripte la dicte Royne, sa Maistresse, despuis l'audience qu'elle vous avoit donnée, en laquelle luy présentastes et fistes voir les lettres que, de si bonne affection, je luy avois escriptes de ma main, et aussy la Royne, Madame et Mère, et pareillement mon dict frère d'Alençon, de l'extrême desir qu'il avoit de luy faire servisse et méritter ses bonnes grâces, elle luy mandoit qu'elle eût bien desiré de voir mon dict frère d'Alençon, et que luy l'eût veue aussy; car, en telles choses, cella serviroit beaucoup.

Sur quoy, suivant la résolution que nous en avons à ce propos prise, à ce matin, avec aulcungs seigneurs de mon conseil, qui ont toujours eu communication de cest affaire, la Royne, Madame et Mère, qui luy a premièrement donné audience, a, sur ce, respondu au dict ambassadeur, comme aussy ay je despuis, que, si nous sçavions et que luy cogneût que la dicte entreveue servît à nous donner le contentement que nous avions espéré et que nous desirons encore en cest affaire, que nous voudrions très vollontiers que mon dict frère allât plus tot aujourdhui que demain en Angleterre; mais aussy que, si la dicte Royne avoit changé la vollonté qu'elle et ses ministres vous ont dicte, il y a assés longtemps, qu'elle avoit de se marier, ou qu'elle n'eût agréable mon dict frère, que véritablement, se faisant en vain la dicte entreveue, que cella seroit cause certainement que nous aurions lors beaucoup plus grande occasion de mécontentement que nous n'avons à présent de la responce qu'elle nous a faicte, et peut estre que cella seroit cause de diminuer bien fort et altérer, possible, entièrement nostre amitié, laquelle, au contraire, nous espérions, le dict mariage se faisant, estre à jamais parfaicte et indissoluble par le moyen d'icelluy, comme, de vray aussy, seroit elle, s'il se faisoit, et en recevrions, elle et nous, noz royaulmes et communs subjectz, un extrême bien; et considéré l'estat auquel elle se peut retrouver en ses affaires et entre ses subjectz, j'estime qu'elle en auroit encore plus de commodité et de bien que nous.

Le dict ambassadeur, après y avoir un peu pensé, a supplié la Royne, Madame et Mère, que, sur cella, il luy pleût qu'il luy parlât en serviteur et non pas comme ambassadeur, car il n'avoit, pour ce faict, aultre charge que ce qu'il avoit dict. Il la supplioit que nous voullussions encore faire conduire cest affaire doucement, sans le rompre si soudain, et que, tousjours bien à propos, l'on en parlât sellon les occasions qui se présenteront, mesmes qu'il estimoit qu'il ne seroit que bon que j'escrivisse ou fisse dire par vous à la dicte Royne, et que la Royne, Madame et Mère, luy escrivît aussy plus affectionnément comme il luy est permis, estant mère, le grand desir et espérance que nous avons tousjours eue, despuis qu'elle vous avoit faict déclarer qu'elle estoit résollue de se marier en maison royalle, qu'elle espouseroit mon dict frère d'Alençon; et que, considéré encore le grand bien que cella apporteroit à ces deux royaulmes et à elle principallement, ses subjectz et païs, nous ne pouvons, la voullant parfaictement aymer, comme nous y sommes du tout disposés, si cella se faisoit, que nous ne le desirions encore infiniment.

Le dict ambassadeur monstrant d'estre très marri que nous n'en avions eu ceste fois aussy bonne responce que nous attendions, a faict croire à la Royne, Madame et Mère, et à moy aussy, qu'il y a fort grande affection que le dict mariage se fasse comme nous avons tousjours pensé de luy, pour ce que c'est le bien de sa Maistresse et particullièrement de ses païs et subjectz; mais aussy avons nous soubçonné, à l'instant, une chose où il y a quelque apparence, considéré ce que l'on vous a conseillé de delà, comme vous m'avés escrit: qui est de ne rompre pas du tout ceste négociation; et sommes entrés en quelque opinion, voyant la contenance du dict ambassadeur, et considérant l'humeur et cœur de sa Maistresse, qu'elle nous pouvoit bien avoir faict faire ceste responce pour se revancher de celle qui luy feust faicte pour mon frère le Duc d'Anjou, affin que cella luy servît de quelque réparation, et que nous n'eussions, en ceste négotiation, rien plus qu'elle, estimant que, si l'on revenoit, d'ici à quelques jours, à remettre en avant, doucement et de bonne façon, le propos du dict mariage d'elle et de mon dict frère d'Alençon, qu'avec l'ayde de Dieu, qui est le directeur de telles œuvres, elle y entendra, et qu'avec les grandes occasions qu'elle a de se marier et les persuasions et les dextérités dont vous saurés bien user en cest affaire, nous y verrons bientost quelque bonne espérance.

Il fault que vous travaillés à cella tant que vous pourrés; car, encore que cella ne se fît, combien que nous en ayons bonne espérance, sellon nostre grand et extrême desir, si fault il nécessairement que cessi nous serve, pour quelque temps, à entrettenir nostre amitié et establir mes affaires. Et pour ceste cause, vous aviserés, Monsieur de La Mothe Fénélon, à vous conduire en cella de façon qu'encore que vous vissiés qu'il n'y eût aulcune espérance au dict mariage, d'en mener tousjours le propos honnestement, et en parler à la dicte Royne, et à ses ministres, de bonne façon, monstrant que nous y avons tousjours espérance et toute affection d'entretenir, de nostre part, envers elle, sincèrement nostre bonne amitié, et la fortiffier du tout par le moyen du dict mariage.

Je ne luy en escris poinct pour ceste heure, ni aussy la Royne; Madame et Mère, comme estoit d'advis icelluy ambassadeur, et n'y a que mon dict frère, le Duc d'Alançon, duquel je vous envoye la lettre ouverte, que vous fermerés après l'avoir leue, pour la présenter et faire voir à la dicte Royne; et aussy, si vous voyés qu'il soit à propos, luy monstrerés celle qu'il vous escript affin que ce vous soit une nouvelle occasion de commencer à renouer et entretenir ceste négociation, pour laquelle nous verrons ce que La Mosle nous rapportera. Mais, quoy que ce soit, et en quelque estat que puisse estre, à son partement, cest affaire, il fault, et je vous prie ne faillir, quand bien il seroit du tout rompu, et que verriés qu'il n'y auroit nulle espérance, de trouver moyen d'en entrettenir toujours doucement le propos, d'ici à quelque temps; car cella ne peut que bien servir à establir mes affaires et aussy pour ma réputation.

Il est aussy bien besoin que vous acheviés le faict et establissement du commerce sellon l'intention de nostre traicté; duquel j'ay receu la ratification que m'avés envoyée, faicte par la dicte Royne d'Angleterre en bonne forme, mais il est besoing que la dicte Royne envoye au Sr Walsingam un pouvoir pareil à celluy que je vous ay dernièrement envoyé pour le faict de la dicte ratiffication; car icelluy Sr de Walsingam n'en a poinct qui soit exprès pour cest effaict, à ce qu'il dict.

Cepandant je vous diray que, pendant que nous avons faict cette dernière saillie pour aller à la chasse, j'ay faict bailler à l'ambassadeur de la Royne d'Escosse, ma sœur, les deux longues lettres qu'elle vous avoit escriptes, ensemble tout ce que Derdoy a raporté, et que luy avoit baillé la dicte Royne; et si, luy a dict, de vive voix, le dict Derdoy, tout ce qu'elle m'a mandé, et que j'avois donné charge au dict duc de Montmorency luy dire de ma part, de sorte que le dict ambassadeur est bien capable de toutes les intentions de ma dicte sœur; laquelle desire, à ce que nous a dict le dict ambassadeur, qu'il pleût à la Royne d'Angleterre luy permettre que son thrésorier ou un aultre de ses gens, tel que l'on voudra choisir, soit gentilhomme ou aultre, eût saufconduict pour aller d'ici à elle, instruict de toutz les affaires des biens qu'elle a de deçà à cause de son douaire, affin de les luy faire entendre et luy en rendre compte, et sçavoir aussy, sur plusieurs choses qui en dépendent, son intention et vollonté. Je vous prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, luy en parler à la première audience que vous aurés, si vous voyés qu'il soit à propos, et que cella ne puisse préjudicier au traictement de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, ny aussy nuire au propos de mon dict frère le Duc d'Alençon; car, comme vous sçavés, j'ay tousjours faict et veux faire pour elle ce que honnestement il me sera possible et avec telle discrétion que mes assistances luy servent à son bon traictement et à sa conservation.

Et, quand aux affaires d'Escosse, j'ay veu par la pénultiesme dépesche que m'avés envoyée du Sr Du Croc comme ils se sont battus du costé du Nort, et que le frère du duc de Hontelly a surpris ceux que le parti du Petit Lict avoit laissés en garnison du costé de Hambletons, qui a esté cause, avec les dilligences et persuasions que le dict Du Croq m'escript par la dernière dépesche avoir tousjours faictes de ma part, et le Sr de Drury avecque luy de la part de la Royne d'Angleterre, qu'ilz sont en termes de faire une suspension d'armes pour deux moys, pendant laquelle ilz accordent tous d'assembler les Estatz au païs, et faire une bonne paix. A ce que j'ay entendu, et comme le dict Du Croc mesme m'escript, ceux de Lislebourg ne sont pas en si grande nécessité que l'on disoit, et ont encores bien bon moyen de résister, si la paix ne se faict entre eulx; pour laquelle j'escris encore présentement au dict Du Croc et aussy à Vérac qu'il fault qu'ilz travaillent tant qu'ilz pourront; car c'est la chose qui est la plus nécessaire au dict pays, et que je desire aultant que si c'estoit pour mes propres subjectz.

Vous aurés, à mon advis, bien entendu la défaicte du Sr de Genlis[124] et de quelques françois, mes subjectz de la nouvelle religion, qui s'estoient mis avec lui, et passés, sans mon adveu, en Flandres, ces jours icy; mais la deffaicte n'estoit pas si grande que l'on l'aura publiée par delà. Je vous en ay bien voullu dire ce petit mot.

L'on croit que la guerre se faira bien fort en Flandres, mais ce ne sera pas de mon costé, si ce n'est que les Espagnolz assaillent les premiers mon royaulme. Il seroit bien bon pour mes affaires que la Royne d'Angleterre, qui a tant de moyens, s'y mist de piedz et de mains, et qu'elle pratiquât en Zélande et ez villes qui sont, de ce costé là, tant ses voysines. Si cella estoit, le prince d'Orange, qui marche droit vers Monts avec son armée, quand il aura en passant pris quelque argent et artilleries des villes maritimes, seroit bien plus asseuré et fort qu'il ne sera; car il n'aura de mes subjectz de la nouvelle religion que ceux qui pourront s'eschaper à cachette. Il sera très bon que vous continuiés accortement à eschaufer, tant que vous pourrés, ceste Royne à se déclarer ouvertement, s'il est possible, contre le Roy d'Espagne: car cella faira qu'elle desirera davantage et tiendra plus chère la conservation de mon amitié, et que plus aisément elle consentira aussy au propos du mariage d'elle et de mon dict frère d'Alençon, qui n'oubliera jamais, ny moy aussy, la peyne que y avés prinse et prendrés encore.

Les fiançailles de ma sœur avec mon frère, le Roy de Navarre, se fairont, avec l'ayde de Dieu, mècredy prochain, et les nopces lundy. Le surplus des nouvelles vous l'entendrés par Vassal présent porteur; priant Dieu, etc.

Escript à Paris, le IXe jour d'aoust 1572.

CHARLES. PINART.