CLXII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du VIIe jour de mars 1574.—

Retard apporté au voyage du roi en Picardie.—Déclaration du roi qu'il ne peut donner aucun secours aux Écossais.—Espoir qu'Élisabeth ne parviendra pas à réaliser ses projets sur l'Écosse.—Audience accordée à l'ambassadeur d'Angleterre.—Avis que la reine d'Angleterre est vivement pressée de déclarer la guerre.—Efforts que l'ambassadeur doit faire pour l'en empêcher.—Négociation avec les protestans.

Monsieur de La Mothe Fénélon, encore que j'aye bonne espérance, suivant ce que je vous ay escript il n'y a que trois jours, que, quand ceux de mes subjectz qui se sont eslevés auront clairement veu et entendu, suivant ce que je leur ay faict dire et envoyé asseurer, que les bruictz qui ont coureu soient faux, ilz s'en retourneront en leurs maisons jouir du repoz que je desire voir en mon royaulme, si n'est il pas possible que je puisse estre à la frontière de Picardie, au temps que je vous ay escript: car, quand bien tout seroit desjà appaisé, je veux premièrement voir, avant que je parte de ces quartiers, le tout bien rassis et rapaisé. Voylà pourquoy je vous prie qu'en faisant entendre à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, comme je suis après à appaiser tout cessy, ainsi que j'espère faire bientost, vous puissiés prolonger le temps que je vous avois escript que je serois devers ma frontière pour faire l'entreveue, si, suivant ce que je vous en ay sur ce mandé, icelle Royne se délibéroit de s'approscher aussy de la sienne.

Cepandant je vous diray, quand à ce que m'escrivés touchant les propos que vous a tenus l'oncle du comte d'Arguil[153], que mes affaires ne peuvent permettre de faire ce que je desirerois bien pour ceux qui me sont affectionnés en Escosse. Toutesfois asseurés les franchement que je ne diminueray jamais rien de l'amitié que je leur porte, et ne les abandonneray poinct. Je ne doubte pas que icelle Royne d'Angleterre n'ayt tousjours le desir, et, quand et quand, espérance de réduire ce royaulme là comme s'il estoit sien: mais elle y a desjà tant de fois failli que je croy qu'elle n'en peut que bien peu espérer. Toutesfois il sera bon, et vous prie, pour ceste occasion, d'entretenir tousjours, le plus que vous pourrés, les dictz escossois qui me sont affectionnés, affin de me servir de ce pays là comme j'ay cy devant faict, si tant est que icelle Royne d'Angleterre se déclarât contre moy. A quoy, combien qu'elle ne fasse aulcune démonstration, je sçay qu'elle a esté fort sollicitée sur l'occasion de ces troubles, que je ne doubte pas, s'ilz continuent, qu'elle ne les fomente, pour le moins, ainsi qu'elle a faict durant les aultres.

Je donnay, avant hier, audience à son ambassadeur, qui trouva mes frères le Duc d'Alençon et le Roy de Navarre rians et s'esjouans avec moy, selon la vraye et parfaicte amitié et bonne intelligence qui est entre nous, telle qu'elle se peut desirer entre frères; dont la Royne, Madame et Mère, qui estoit aussy auprès de moy, qui estois au lict, vit bien que le dict ambassadeur se soufrit, car il pensoit, à mon advis, que, selon les faulx bruictz que les malitieux, qui ne demandent que la division, font courir, nous feussions en mauvaise intelligence, mais il vit bien le contraire. Aussy vous priè je dire que j'espère si bien conduire mes dictz frères, le Duc d'Alançon et le Roy de Navarre, qu'ilz n'auront jamais, comme de ceste heure, aultre vollonté que la mienne; combien qu'à vous dire vray, mais cella demeurera en vous, il y ait eu de grandes menées, et l'on a faict ce que l'on a peu pour les diviser d'avec moy, qui loue Dieu de l'assistance qu'il m'a donnée pour y remédier comme j'ay faict, si bien que je m'asseure que tout sera bientost appaisé en ce royaulme, et qu'en quelque sorte que ce soit mes dictz frères n'ont ni n'auront aultre intention et vollonté que la mienne, comme vous le pourrés tousjours bien fermement asseurer de dellà; estant aultant nécessaire, qu'il feust jamais, que preniez garde à ce qui se faira de delà, car j'ay sceu pour certain que la dicte Royne a esté très instamment poursuivie pour se déclarer contre moy; et que, sur ce, les principaux de son conseil avec lesquelz elle en a communicqué se sont trouvés partis, estant le milord thrésorier le plus ferme opinant, à ce qu'on m'a dict, (toutesfois je ne le tiens pas pour bien certain), à me faire la guerre ouverte, sur ces eslévations qui sont maintenant par deçà.

J'ay sceu davantage que l'ambassadeur, qui est icy, faict cejourdhuy partir son secrettaire pour presser sa Maistresse et les ministres à cella, leur persuadant qu'ilz n'auront jamais si belle occasion et moyen de faire quelque chose par deçà pour y remettre le pied et y ravoir un Calais. Mais il ne fault pas faire semblant de rien, et au contraire continuer tousjours à entrettenir la dicte Royne et ses ministres de la vraye amitié que je luy porte, et de celle que j'espère réciproquement d'elle; ayant l'œil ouvert et faisant dextrement tout ce qu'il vous sera possible pour entendre ses délibérations et m'en advertir.

Je n'ay poinct encore responce de ceux de mes dictz subjectz, qui se sont eslevés, sur ce que le Sr de Torcy leur a raporté de ma vollonté; mais j'en attands bientost, et desire bien fort qu'ilz soyent si sages que chascun se rettire en sa maison, et vive en repos sellon les lettres patentes qu'ilz m'avoient demandées, et que je leur envoye, dont vous avés eu le double par ma dernière dépesche; priant Dieu, etc.

Escript au fauxbourg St Honoré, lez Paris, le VIIe jour de mars 1574.

CHARLES. PINART.