CLXIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XVIIe jour d'apvril 1574.—
Nouveaux évènemens survenus en France.—Remontrances que l'ambassadeur doit faire contre les secours donnés par l'Angleterre à Montgommery.—Nécessité de surseoir à la négociation du mariage.—Détails sur la conspiration de La Mole et de Coconas.—Déclarations du duc d'Alençon et du roi de Navarre.—Fuite du prince de Condé.—Dispositions prises contre La Noue, qui occupe la Rochelle.—Abandon du siège de Valognes par Montgommery.—Assurance que toutes les autres provinces sont tranquilles.—Levées de troupes faites par le roi en Allemagne et en Suisse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, par vos dépesches du XXVIIIe du passé, IIe et VIe du présent[154], j'ay veu comme la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, ayant entendu les nouveaux accidentz survenus de deçà, a faict contenance d'en recevoir grand desplaisir, et mesmes de ce qu'elle avoit ouï dire qu'il y avoit quelque chose de meslé de mon frère le Duc d'Alençon; ce que je reconnois d'une très bonne vollonté qu'elle me porte et au bien de mes affaires, comme aussy les propoz qu'elle vous a tenus de Montgomery, ne pouvant en cella user de plus belles démonstrations de son amitié, lesquelles je seray bien aise de voir suivies de semblables effaictz; ayant à vous dire, en passant, touchant icelluy Montgomery, que, entre aultres déclarations que a faictes le comte Coconas, prisonnier, grandement coupable de la malheureuse entreprise qui a esté descouverte, il a dict que le dict Mongomery s'asseuroit bien d'estre secoureu du costé d'Angleterre: ce que je desire que vous faisiés entendre à ma dicte bonne sœur, et luy remonstriés que, encore que ce soit chose que je ne veuille pas croire qu'elle voullût souffrir, pour ne pouvoir estre rien plus contraire à noz communs traictés et à l'amitié qu'elle veut par toutes parolles faire connoistre me porter, si est ce que j'ay bien voullu l'en faire advertir par vous, et la requérir d'y pourvoir, par tous les meilleurs moyens qu'il sera possible, qu'il ne soit presté aulcun secours au dict Mongomery ni à aultres de sa faction, soit ouvertement, ou clandestinement.
Vous pouvés bien juger comme ces choses interrompent le dessein que j'avois prins de m'en aller du costé de la Picardie pour facilliter l'effaict de l'entreveue de mon dict frère le Duc; lequel il fault laisser aux termes qu'il est, sans plus en parler, que l'on ne voye quelque changement en mieux de mes affaires, sans toutesfois monstrer que je sois réfroidy du desir que j'ay de m'estreindre avec ma dicte bonne sœur d'un plus estroit lien d'amitié; vous priant que, pour le plus grand servisse que me sauriés faire, vous ayés, à ceste heure, l'œil bien ouvert à tout ce qui se faira et proposera du costé d'Angleterre. Comme je suis asseuré de vostre affection et intelligence, je ne vous en exhorte pas davantage.
J'ay veu ce que vous me mandés du desir que le comte d'Arguil a d'estre faict chevallier de mon ordre, ce que je luy ay fort volontairement accordé, et vous envoye la dépesche que je pense ne pouvoir mieux addresser qu'à vous mesmes pour le luy bailler.
Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu par ma dernière[155], comme ceste malheureuse entreprinse, semblable à celle que l'on voulloit dernièrement tanter à Saint Germain en Laye, avoit esté descouverte, qui feust cause que, m'ayant esté confirmée par plusieurs divers advis, je fis renforcer mes gardes et entrer dedans l'enclos de ce chasteau un corps de garde de Suisses. Il avoit dès lors esté prins quelques prisonniers, coupables de la dicte entreprinse, et despuis il en a esté encore prins d'aultres, entre lesquels sont La Molle et le comte Coconas, qui sont entre les mains des gens de ma cour de parlement, pour leur estre faict leur procès, s'estantz desjà, par les interrogations que l'on leur a peu faire, et leurs confessions vollontaires, vériffié comme ilz ont voulleu suborner mes frères, le Duc d'Alençon et Roy de Navarre, et les enlever hors d'auprès de moy pour leur faire entreprendre quelque chose au préjudice de mon authorité et du repos de mon estat; pour lequel effort ilz avoient disposé des chevaux en certains endroictz et prins un lieu où ilz se debvoient rendre; ayant bien à louer Dieu de ce que, par sa grâce, leur mauvais dessein n'a esté exécuté. Mes dicts deux frères, ayantz recogneu la maligne intention de ceux qui les ont voulleu ainsi malheureusement séduire, m'ont déclaré tout ce que dessus, espérant bien que, par la confession des procès qui seront faits à ceux qui se trouvent aujourdhuy prisonniers, il se pourra descouvrir quelque chose davantage de ce à quoy tendoit le but de ceste malheureuse entreprise; dont je ne manqueray de vous donner advis affin que vous en puissiés parler au lieu où vous estes.
Cependant je ne veux oublier à vous dire que mon cousin, le Prince de Condé, ayant eu quelque frayeur, pour luy avoir esté donné à entendre que je tenois prisonniers mes dictz frères, est sorty d'effroy de la ville d'Amiens, et s'est rettiré du costé des Ardennes, ainsy que je l'ay entendu. Mais j'espère que, comme son parlement a esté fondé sur un faux donné à entendre, quand il sçaura la vérité des choses, comme j'ay donné ordre de la luy faire sçavoir, il s'en retournera au dict Amiens pour continuer à pourvoir aux affaires de son gouvernement, selon la charge que je luy en ay donnée et que luy avois envoyée expressément.
Je viens d'avoir nouvelles de mon cousin, le duc Montpensier, comme il a, avec le Sr de La Vauguion, suivi de si près les troupes de La Noue, qui avoient envie de se joindre à Langoran, qu'il les a contrainct de prendre aultre chemin et de tirer du costé de la Rochelle, estant mon dict cousin en délibération de les combattre avec bonne intention de les deffaire, comme il est bien plus fort qu'elles ne sont. Quand au dict La Noue, estant malade d'une fiebvre double tierce, il s'estoit rettiré à la Rochelle, où je croy que mon cousin le sieur Strossy et le secrettaire Pinart, qui estoient après à le joindre, pourront négotier avec luy du faict de leur charge.
Du costé de la Normandie, j'ay eu aujourdhui advis que le Sr de Matignon a fait lever le siège devant Valongnes à Montgomery, qui s'est rettiré du costé de Vire, où il le poursuivoit pour le combattre avec une bonne troupe de forces, luy ayant desjà faict changer d'un logis ou deux.
J'espère quelque bon effaict de ces deux costés, n'ayant rien qui bouge, grâces à Dieu, ez aultres provinces par deçà, où les choses sont en fort paisible estat; priant Dieu, etc.
Escript au chasteau de Vincennes, le XVIIe jour d'apvril 1574.
Je ne veux oublier de vous dire que, despuis ces nouveaux accidentz survenus, je me suis résollu de mettre en wartguelt jusques à cinq mille chevaux reytres, et de demander une levée de six mille Suisses, pour estre fort et donner la loy à ceux de mes dicts subjectz qui me seront désobéissantz.
CHARLES. BRULART.