CLXIV

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXVe jour d'apvril 1574.—

Audience accordée à l'ambassadeur d'Angleterre pendant la maladie du roi.—Intercession d'Élisabeth en faveur de La Mole.—Déclaration faite par Catherine de Médicis des motifs qui ne permettront pas d'user de clémence envers lui, s'il est condamné.

Monsieur de La Mothe Fénélon, l'ambassadeur de la Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, m'est venu aujourdhui trouver, et a commencé à me dire que sa Maistresse avoit esté grandement resjouie, quand elle avoit entendu, par sa dépesche, que le Roy, Monsieur mon filz, et moy continuons toute bonne amitié envers elle, et que les choses que l'on disoit de mon filz le Duc, sur l'occasion de ce qui est cy devant advenu, ne se trouvoient telles que on en avoit faict courir le bruict, qui estoit bien le plus grand desplaisir qu'elle pouvoit recevoir; car, comme l'amitié singullière, qu'elle luy avoit tousjours cy devant portée, estoit principallement fondée sur celle qu'elle avoit avecque le Roy, Mon dict Sieur et filz, et moy, aussy quand il seroit mal avec nous, elle n'en pourroit que grandement diminuer. Ce que je luy ay conforté et remercié de ce que, en cella, elle randoit un bien ample tesmoignage de la syncérité de son affection, l'asseurant, comme la vérité est, que nostre amitié vers elle est telle et aussy syncère qu'elle ait esté cy devant, et que nous avons tout desir de l'estreindre tousjours de plus en plus; et que, Dieu mercy, il estoit en aussy bonne intelligence avec nous que nous le sçaurions souhaitter pour nostre contentement, et que sa vollonté et la nostre n'estoit qu'une mesme chose.

Puis il m'a dict qu'il avoit à parler au Roy, Mon dict Sieur et filz, quelque chose de la part de sa Maistresse, mais, à cause de son indisposition, il ne le voulloit empescher, m'ayant déclaré que c'estoit de La Molle, lequel ayant veu et estimé pour gentilhomme fort honneste, elle a quelque occasion de penser qu'il ne luy seroit poinct tombé au cœur de faire une meschanceté; toutesfois qu'elle ne sçavoit pas de quoy il peût estre chargé, mais que, s'il y avoit chose qui ne feust de si grand grief et offence qu'elle peût estre remise, qu'elle prieroit vollontiers pour luy. En quoy elle estoit incitée d'aultant plus qu'elle avoit tousjours recogneu la bénignité et clémence de mon dict filz si grande envers ses subjectz, qu'il avoit tousjours fort vollontiers pardonné, mesmement à ceux qui, par plusieurs fois, ont prins et porté les armes, les ayant, après cella, aultant favorablement traictés que pourroit faire le plus clément prince du monde, comme encores il se voyoit aujourdhuy qu'il leur faict de si belles et raisonnables offres que, quand ilz ne les voudront accepter, ilz mériteront d'en estre blasmés de tout le monde, et que tous les princes, qui font profession de leur religion, leur seroient contraires.

Là dessus, je luy ay respondu que j'estois bien aise qu'il fît ce jugement avec la vérité, mais, quand à ce qui touche le pardon qu'a faict le Roy, Mon dict Sieur et filz, à ses subjectz, quand ilz se sont cy devant eslevés en armes, ç'a esté lorsqu'ilz ont faict cognoistre que ce qu'ilz en faisoient n'estoit que pour le faict de leur religion, et estre en cella contentés de ce qui serviroit à la satisfaction de leur conscience, et que, leur y ayant esté pourveu, ilz luy ont randu l'obéyssance telle que debvoient de bons subjectz: mais, pour le regard du dict La Molle, il y avoit bien d'aultres considérations; car estant une personne qui a esté nourrie près de nous, et se peut dire de nostre pain, luy ayant, Mon dict Sieur et filz, faict de l'honneur et de la faveur, non pas comme à un subject et serviteur, mais aultant quasi qu'il eut sceu faire à un qui luy eut esté compaignon, la faulte, qu'il pouvoit avoir faicte, estoit beaucoup plus grande en son endroict que de toutes aultres personnes; qu'il sçavoit bien que, quand semblables accidentz estoient advenus en Angleterre, la Royne, sa Maistresse, n'avoit pas pardonné à ses propres parentz, et avoit laissé traicter telle chose par la justice, ainsi qu'il estoit raisonnable, et comme l'on faict présentement, estant le dict La Molle et ceux qui sont accusés comme luy entre les mains des premiers juges de ce royaulme, qui sont les gens de la cour de parlement de Paris; par lesquelz tout homme accusé en ce dict royaulme desire estre plustost jugé que par nulz aultres, par la grande et singullière intégrité qui est recogneue en eux.

A quoy il n'a peu contredire, mais a plustot approuvé ce que je luy en déclarois, me disant si on ne peut sçavoir encores de quoy le dict La Molle est convaincu?

A quoy je luy ay respondu qu'il ne se sçavoit poinct; mais que cest affaire estoit traicté avec toute la syncérité qui se peut dire, et que, après avoir esté le procès faict, nous en fairions part à sa dicte Maistresse pour luy faire cognoistre le fonds de la vérité des choses, que nous ne voudrions demeurer célé à personne qui nous touche d'amitié si intime.

C'est, en somme, le contenu des propos qui se sont passés entre nous, desquelz je vous ay bien voullu donner advis, affin que, si la Royne, ma dicte bonne sœur, vous en parle, par delà, ou vous dict ce qu'elle en aura sceu de son dict ambassadeur, vous en puissiés estre d'aultant plus asseuré par ce que présentement je vous en mande, et vous y conformer.

Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, attendant qu'il vous soit faict responce sur la dépesche que nous a porté le Sr de Vassal[156], je vous prieray d'user tousjours envers ma dicte bonne sœur de toutes les démonstrations de nostre bonne amitié qu'il sera possible, comme aussy ne nous est elle aulcunement diminuée par ces nouveaux accidentz, mais plustost accreue; priant Dieu, etc.

Escript au chasteau de Vincennes, le XXVe jour d'apvril 1574.

CATERINE. BRULART.