CXIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXIe jour d'aoust 1572.—

Négociation du mariage.—Espoir de l'heureux succès de la mission de Mr de La Mole.—Desir du roi que Leicester soit chargé de passer en France.—Protestation de reconnaissance envers Leicester.—Affaires d'Écosse.—Célébration du mariage du roi de Navarre avec Madame.—Nouvelles de Marie Stuart.—Charge donnée à l'ambassadeur de continuer toujours à solliciter pour elle.—Assurance que le roi ne s'opposera point aux projets d'Élisabeth sur Flessingue.

Monsieur de La Mothe Fénélon, je receus hier seulement, à l'arrivée du Sr de L'Espinasse, venant d'Escosse, vos deux despesches des VIIe et XIe de ce moys[126], et, ayant très grand plaisir d'avoir veu si amplement et particulièrement par icelles, ce qui s'est passé aux deux audiences que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, vous a donnée sur l'occasion du voyage du Sr de La Mole; ce que j'espère, comme vous, servira bien à induire tousjours ceste princesse à entendre plus volontiers au mariage d'elle et de mon frère, le Duc d'Alençon, voyant qu'elle est recherchée de si bonne affection par mon dict frère, et que nous tous y avons aussi si bonne volonté pour rendre nostre amitié parfaicte et indissoluble; ainsi que vous aurez veu par la despesche que vous avons faite par Vassal, et que le Sr de Walsingam, son ambassadeur, aura, de sa part, escript à la dicte Royne, sur la responce qu'elle nous a, (au bout du moys qu'elle avoit prins de terme) faict faire par mon beau frère, le duc de Montmorency, et le dict ambassadeur.

J'estime que le dict Vassal et le courrier, que icelluy ambassadeur despescha sur ceste mesme occasion, seront arrivés bientost après vostre dicte despesche de l'unziesme à Quilingourt, et qu'estans auprès d'icelle Royne les comtes de Lestre, de Sussex et de Lincoln, et aussi milord trésorier, il se sera faict quelque bonne résolution sur ce que icelluy ambassadeur aura escript que la Royne, Madame et Mère, et moy luy respondismes du peu d'apparance qu'il y a que mon dict frère d'Alençon doibve aller de dellà, que premièrement il n'y ayt asseurance du dict mariage. Ce a esté cependant très bien faict à vous d'avoyr si dextrement bien introduict le dict de La Molle envers la dicte Royne et ceulx de sa court; et n'eust esté possible de se pouvoir mieux, à mon gré, comporter envers elle, sur l'occasion du voyage d'icelluy La Molle, que vous avez faict, comme j'ay veu par vos lettres. J'en espère quelque bon fruict, atandant en bonne dévotion son retour.

Et cependant je prens fort bonne estime de ce que le dict comte de Lestre persévère tousjours de vouloir venir par deçà se conjoyr de la part de la dicte Royne, sa Mestresse, avec moy de la naissance de l'enffant que j'espère que Dieu me donnera bientost, et que icelle Royne vous ayt dict qu'elle le y envoira si c'est un fils, en quoy je desire, soit que ce soit fils ou fille, qu'il vienne; car, par cella congnoistra on s'il desire sincèrement le dict mariage, et aussi si la dicte Royne y est résolue, pour ce que, si ainsi est, elle voudra, comme j'estime, pour l'honnorer, luy faire faire le dict voyage, et luy l'entreprendra plus volontiers, pour avoir cest honneur de nous déclarer la volonté et les condicions que la dicte Royne desirera au dict mariage, et pour, par mesme moyen, captiver la bonne grâce et amitié de mon dict frère d'Alençon, lesquelles ne luy manqueront poinct, ny toutes les bonnes volontés qu'il pourroit desirer et attandre de luy. Dont vous le pouvez asseurer que je veux estre et me constitue la vraye caultion de mon dict frère, et que je desire infyniement de le voir de deçà affin de le marier aussy et luy faire cognoistre, par un bon et grand effect, que je ne veux demeurer ingrat envers luy des bons offices qu'il a faicts, et que je me suis tousjours promis et si certainement assuré qu'il faira en cest affaire envers icelle Royne.

La Royne, ma femme, est en son huictiesme moys, et espère que, dedans peu de jours, nous yrons à Fontainebleau où elle faira ses couches; et seroit bien à propos, pendant que serons là, si le dict mariage a à réussir, comme nous le desirons tous, que la dicte Royne s'en déclarast apertement affin que nous en peussions bientost voir la conclusion et résolution au voyage du dict comte de Lestre, que je desirerois qui partist au plus tard, dedans six ou sept semaines, pour venir icy; et bientost après, se fairoit non seulement l'entreveue dont son dict ambassadeur nous a parlé de sa part, et elle à vous, mais la consummation du dict mariage.

Je vous ay tant de foys, par ci devant, escript les vifves et apparentes raisons qui luy doibvent, et à ses ministres, estre représentées du bien et commodité qu'elle recevra, s'il se faict, et vous m'en avez aussi, de vostre part, si souvent escrit, que je me remetz à vous pour en sçavoir user selon les occasions et ainsi qu'il sera à propos.

Je suis bien fort aise de la suspension d'armes accordée en Escosse, ainsi que m'avez escript, et que j'ay aussi entendu par le Sr de L'Espinasse, lequel je fairay renvoyer incontinant que j'auray prins résolution sur sa despesche avec ceulx de mon conseil, que j'assembleray dedans un jour ou deux, après que les tournoys des nopces de ma sœur et du Roy de Navarre seront parachevez.

Il ne sera que bien à propos, si voyez bientost ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, de luy dire comme le dict mariage se feist fort sollempnellement, lundy dernier, en ceste ville, en la grande église Nostre Dame, et les festins et cérémonies, comme il est de tout temps accoustumé, au palais et au Louvre; et qu'encores solempnisons nous, tous ces jours icy, les dictes nopces en tournois et allégresses, dont touts mes subjectz indifféremment se resjouissent, ainsi que je pense bien que son dict ambassadeur luy aura escript.

Je suis bien aise du retour de vostre secrétaire qu'aviez envoyé vers ma sœur, la Royne d'Escosse, et d'avoir veu par vostre lettre qu'elle se porte bien. Il sera bon que tousjours, quand verrez qu'il sera à propos, vous contynuyez tous bons offices pour elle, de ma part, envers la dicte Royne d'Angleterre et ses ministres.

Et, quant à ce que m'escrivez que l'on dict par dellà, que le Sr de Strossi avoit escript à ceux de Flexingues, encores que chascun aura bien cogneu despuis le contrayre, si suis je bien d'advis que, s'il vient à propos, quant parlerez à la dicte Royne, que l'asseurerez, ou ses ministres, que je ne la veux ni voudrais aulcunement empescher en ses desseins, et que, si elle y en a quelcung de ce costé là, qu'elle n'y sera aulcunement traversée de moy ni de mes subjectz, et ne faillyr de luy en donner toute assurance de ma part; priant Dieu, etc.

Escript à Paris, ce XXIe jour d'aoust 1572.

Par postille à la lettre précédente.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'escriptz un mot de lettre au Sr Du Crocq, lequel je vous prie de luy envoyer par la première commodité. Ce XXIe d'aoust 1572.

CHARLES. PINART.