CXLIX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XXIXe jour de may 1573.—
Négociation du mariage.—Espoir de la prochaine réduction de la Rochelle.—Affaires d'Écosse.—Méfiance du roi contre sir Arthus Chambernon.
Monsieur de La Mothe Fénélon, il n'est pas possible de desirer propos plus honnestes que ceux que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, vous a tenus en la dernière audience qu'elle vous a donnée, comme j'ay veu par vostre dépesche du XXIIIe de ce moys[147], sur le faict de l'entrevue de mon frère le Duc d'Alençon et d'elle. Toutesfois elle a différé d'acorder la dicte entrevue que premièrement elle ne feust satisfaicte et esclercie des deux doubtes où elle est, comme particulièrement vous avés entendu en la dicte audience, et que vous m'avez bien amplement discouru par vostre dicte dépesche, ainsi que nous avons veu aussi par les lettres qu'elle en a escriptes à ceste fin à la Royne, Madame et Mère; laquelle luy faict si claire responce, et a, oultre cella, si expressément faict entendre à son ambassadeur, en l'audience qu'elle luy a donnée, ceste après dînée, nostre droicte intention, comme vous verrés par le double que je vous envoye de la lettre de ma dicte Dame et Mère, que j'estime que, si icelle Royne a aussy bonne vollonté à la dicte entreveue et au dict mariage que nous avons tous, qu'il n'y aura plus de difficulté qui empesche qu'elle ne se fasse, et que, s'il plaict à Dieu qu'ilz se soient agréables l'un à l'aultre, comme je le desire, que bientost après nous ne voïons une heureuse fin de ceste négociation par la résollution du dict mariage; pour lequel vous la pouvés tousjours fermement asseurer que nous procédons avec toute syncérité, et sans que la poursuitte qu'en faisons soit à aultre intention (et Dieu en est le tesmoing), que pour fortiffier et rendre parfaicte l'amitié d'entre elle et nous et nos communs subjectz, et qu'elle se puisse si bien establir par le moyen du dict mariage, comme aussy n'y a il rien qui y soit plus propre qu'elle demeure perdurable, nette et entière, et que les deffiences, qui naissent entre elle et moy depuis quelque temps, puissent estre du tout déracinées et amorties, ayant advisé de vous renvoyer Vassal expressément en la meilleure dilligence qu'il pourra; d'aultant que son dict ambassadeur a asseuré Ma dicte Dame et Mère que, pour estre bien certain que icelle Royne, sa Maistresse, aura ces nouvelles bien agréables, il les luy escript dès aujourdhuy par courrier exprès. Et il sera bien à propos qu'incontinent après vous luy présentiés la lettre de Ma dicte Dame et Mère pour, par mesme moyen, résouldre les seurretés du voyage et passage de mon dict frère, que je desire que vous obteniés les meilleures que pourrés, et que vous m'en advertissiés incontinant, affin que, quand nous en serons d'accord, vous en rettiriés les expéditions;
Espérant cepandant que la Rochelle se réduira bientost en mon obéissance, car estant les Suisses arrivés dans mon armée et ceux de dedans la dicte ville se trouvans en très grande nécessité et hors d'espérance de secours, j'estime que bientost ils seront forcés, s'ilz ne sont si sages que d'accepter les raisonnables conditions qui leur sont offertes pour évitter leur ruine et la désolation qui se peut attandre d'un assault, que mon frère, le Roy esleu de Pouloigne, faira donner le plus tard qu'il pourra, suivant mon intention, pour le desir qu'il a, comme aussy ay je de ma part, de les conserver; et estant pour ceste occasion bien d'advis, suivant ce que nous avés escript par le dict Vassal que, si le cappitaine Franchotti a de si bons et grands moyens qu'il vous a dict, et accès parmi ceux de la religion, pour composer les troubles, qu'il vienne, le plus tost qu'il pourra, suivant le passeport que je vous ay dernièrement envoyé pour luy, et il se peut assurer que je luy donneray toute favorable audience et telle qu'il la peut desirer. Et encores, s'il veut, pour le plus court, s'acheminer par mer, comme il me semble que sera bien à propos, droict en ma dicte armée, et s'adresser à mon dict frère, auquel j'en ay escript présentement, je m'asseure qu'il luy donnera aussy toute favorable audience, et les moyens d'exécuter sa bonne vollonté, car il a tout pouvoir général et particullier de moy pour cest effaict.
J'ay veu ce que me mandés pour le faict d'Escosse, et comme, à la fin, la dicte Royne a laissé passer Vérac et Sabran, mais je n'ay pas opinion qu'il leur soit permis, ny à l'un ni à l'aultre, d'entrer en Escosse; car il se voit bien clairement que icelle Royne a faict tout ce qu'elle a peu, despuis quelques moys, pour nous amuser et esblouir les yeux, affin que cepandant elle peût faire ses affaires en Escosse, ce que je m'asseure vous aurés bien cogneu; et suivant ce que je vous ay si souvant escript et comme vous me mandés avoir faict, vous aurés si bien et si souvent adverti ceux du chasteau de Lislebourg, qu'ilz auront courage; et quelque batterie que l'on fasse, ilz tiendront pour le moins jusques en septembre, ainsi que j'ay entendu d'aulcuns de deçà qui sçavent leurs intentions. Voilà pourquoy je desire que vous me mandiés en quel estat ilz se trouvent à présent, s'il vous est possible de le sçavoir, comme j'estime qu'il vous a et sera tousjours aisé, et si vous n'aurés pas moyen de leur faire tenir ce que je vous ay ces jours icy escript, car, encores que je sçache bien que les Escossois soient fort légers et que aulcuns de ceux, qui sont dans le dict chasteau, soient soubçonnés d'estre de ceste condition, si m'asseurai je principallement au lair de Granges, que je croy, l'ayant tousjours si bien traicté comme j'ay faict et veux faire, qu'il ne permettra poinct que les anciennes alliances que mes prédécesseurs et moy avons en Escosse, et les moyens que j'ay accoustumé d'y avoir aussy, soient diminués comme sans doubte ilz seroient, si le dict comte de Morthon, qui ne faict rien qu'en faveur et pour la Royne d'Angletere, s'impatronisoit du dict chasteau de Lislebourg. Et, pour ceste cause, en les confortant tousjours secrettement, et en l'affection qu'ilz ont jusques icy déclarée me porter pour le bien de leur patrie et de leur souveraine, il fault aussy que vous continuiés à faire instance, envers la dicte Royne d'Angleterre et ceux de son conseil, à ce que, suivant nostre dernier traicté, il ne se poursuive ni fasse aulcune chose qu'avec le consentement des Srs de Vérac ou Sabran, s'ilz y peuvent passer. Autrement j'auray juste occasion de m'en sentir.
Quand aux onze premiers articles de l'instruction que vous avez baillé à Vassal, je desire que vous ayés tousjours l'œil aux poinctz contenus par iceulx, et que journellement vous me teniés adverti de ce qui se faira et tramera en cella, y donnant par vous, soubz main, comme sçaurés très bien faire, toutes les traverses que vous pourrés, affin que, surtout, le Prince d'Escosse ne puisse estre transporté comme il est déclaré par les dictz articles que l'on propose.
J'ay veu aussy ce que vous a dict le Sr Chambernon, visadmiral d'Angleterre. Tout ce qu'il vous a faict entendre n'est qu'artifice: voylà pourquoy il n'y eschet aulcune responce, si ce n'est que, quand les effectz suivront ses parolles, je les auray bien agréables, et cependant je vous diray que, comme vous verrés par un extraict que je vous envoye, aulcuns des anglois qui estoient avec Montgomery, son beau frère, ont esté bien battus, ayans perdu quattre des meilleurs vaisseaux qu'ilz eussent, et esté contrainctz de quitter et abandonner l'isle de Belle Isle. J'espère que, si le dict Montgomery se peut rencontrer et descouvrir en mer, qu'il sera par les miens, qui sont allés après, battu et traicté comme il mérite.
J'ay pareillement veu ce que me mandés des recherches et impositions excessives qui se font et que l'on a mis sur les marchandises qui arrivent à Calais. C'est chose que j'ay remise à ceux de mon conseil pour y adviser. Quand la résolution en sera prinse, je vous en advertiray; priant Dieu, etc.
Escript à Fonteinebleau, le XXIXe jour de may 1573.
CHARLES. PINART.