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LA ROYNE MÈRE A LA ROYNE D'ANGLETERRE.

du XXIXe jour de may 1573.—

Consentement donné à l'entrevue sous les conditions proposées par Élisabeth.—Déclaration que le duc d'Alençon pourra se rendre en Angleterre aussitôt après la réduction de la Rochelle.—Communication de l'élection du roi de Pologne.—Réponse des seigneurs du conseil d'Angleterre sur la négociation du mariage et la proposition de l'entrevue.

Madame ma bonne sœur, le Roy, Monsieur mon filz, et moy avons veu, par l'honneste lettre que m'avés dernièrement escripte, faisant responce à la mienne précédente, comme vous estes en quelque doubte sur la difficulté que nous fismes, quand, en ce lieu, j'ay parlé avec le Sr de Walsingam de l'entrevue de vous et de mon fils, le Duc d'Alençon; en quoy nous demeurasmes, comme vous dites par vostre dicte lettre, lors, en quelque considération, et non sans cause, pour les raisons qu'avés entendues et déclarées par vostre dicte lettre mesme, qui estoient qu'il ne seroit pas honnorable, mais comme sçavés bien considérer, à grande desfaveur et à quelque occasion de risée, parmi ceux qui ne desirent et au contraire veullent traverser le dict mariage, si, après que mon dict filz vous aura faict voir et offrir son servisse, de si bonne et grande affection, comme je sçay qu'il se délibère faire, pour avoir cest heur de mériter voz bonnes grâces et vous espouser, il falloit qu'il s'en revînt sans avoir l'honneur et la faveur que j'espère, avec l'ayde de Dieu, qu'il aura de vous en cella. Nous creignions aussy lors, qu'après le dict voyage, si le dict mariage ne se feisoit, qu'il n'en demeurât quelque regret, que cella feust cause de diminuer l'amitié d'entre vous et nous, qui ne desirons rien plus que de l'accroistre, et procédons syncèrement pour la rendre perdurable. Mais despuis, le Roy, Mon dict Seigneur et filz, et moy, voyant que mon dict filz d'Alençon ne s'arrestoit aulcunement sur la dicte difficulté, au contraire prenoit ce qui en pourra advenir sur luy, et persévéroit tousjours de vous voulloir aller luy mesme baiser les mains; dont je luy en sçay fort bon gré, de faire son debvoir de vous honnorer en vostre royaulme, et présenter son service, sans crainte que le voyage luy retourne à aulcune desfaveur, quand bien le dict propos de mariage ne réheussira, selon son grand desir et le nostre, nous nous sommes, le Roy, Mon dict Seigneur et fils, et moy fort vollontiers et de bon cueur consentis à la dicte entreveue, et y persistons encore, comme l'avés entendu, et que je vous escrivis dernièrement; vous priant croire, et vous asseurer en vérité, que nulle aultre occasion que ce que dessus ne nous fit former, du commencement, la dicte difficulté, et que c'est ce qui nous y a despuis faict donner consentement, après avoyr considéré la bonne affection et intention de mon dict filz d'Alençon et les raisons que vous avés quelquefois dictes au Sr de La Mothe Fénélon, comme il nous a escript, lesquelles le dict Sr de Walsingam n'oublia pas de nous bien représenter comme elles sont en mesmes parolles desduictes par vostre dicte lettre, et lesquelles nous trouvons fort raisonnables; vous confessant qu'en telles affaires la présence et l'œil des deux personnes, à qui le faict touche comme à vous deux, est très nécessaire pour leur satisfaction, premier que de se bien résoudre à s'espouser. Aussy, pour ces considérations, le Roy, Mon dict Seigneur et filz, et moy avons trouvé bon et consenti, comme encores consentons de bon cueur, droictement et sincèrement, sans aulcun scrupulle, la dicte entreveue, et vous asseurons et déclarons que, quand bien mon dict filz s'en reviendra de deçà sans que le dict mariage s'effectue, que cella ne sera aulcunement cause de diminuer nostre amitié; au contraire ayant veu, mon dict filz le Duc, et sceu la bonne vollonté et affection qu'il a en vostre endroict, et veu aussy par expériance comme nous procédons de nostre part en cessy droictement, en toute rondeur et sincérité, le dict voyage sera cause d'augmenter plustot nostre amitié que de la diminuer, ainsi que j'ay dict, ceste après disnée, à vostre ambassadeur pour le vous faire entendre, et que nous l'escrivons aussy au dict Sr de La Mothe Fénélon, affin qu'il rettire de vous et de ceux de vostre conseil les seurretés nécessaires pour le voyage et passage de mon dict fils d'Alençon, auquel j'ay envoyé les lettres que luy escrivés et l'ay adverti de ceste résollution, dont je sçay certainement qu'il sera très aise; et se disposera bientost de vous aller trouver, incontinent après que la Rochelle sera réduicte en l'obéissance du Roy, Mon dict Seigneur et fils, m'asseurant bien que vous croyés que, s'il partoit plus tost du camp, il ne luy seroit pas honnorable pour sa réputation, pour le servisse qu'il doibt au Roy, son frère, ainsi que vous vous estes vous mesme laissée entendre, il y a quelque temps, au dict Sr de La Mothe Fénélon. Qui sera cause que je ne vous fairay, quand à ce faict là, qui est aussy déclaré par vostre lettre, aulcune aultre scrupulle, si n'est vous prier de croire et vous asseurer, que, quand et quand, après avoir receu les dictes seuretés, telles qu'elles se peuvent honnestement bailler, il partira pour vous aller trouver avec aultant de desir et d'affection de vous servir et honnorer que prince qui soit en la Chrestienté; priant Dieu cependant que le souhait que je fais à ce propos, qui est de voir bientost que le dict mariage réheussisse à son honneur et gloire, au bien de ces deux royaulmes, et au contentement de tous deux et de nous tous, comme vous entendrés aussy plus amplement du dict Sr de La Mothe Fénélon, selon la charge et commandement qu'il en a du Roy, Mon dict Seigneur et filz. Et à tant je prie Dieu, Madame ma bonne sœur, vous avoir en sa saincte et digne garde.

Escript à Fonteinebleau, le XXIXe jour de may 1573.

Madame ma bonne sœur, je n'ay voulleu faillir de vous advertir de la grâce qu'il a pleu à Dieu de faire à mon filz de l'avoir faict eslire Roy de Pouloigne, m'asseurant que serés bien aise de toutes les augmentations de ceste couronne, car ce sera tousjours augmentation de nostre amitié avecque vous; et, si Dieu favorise aultant mon filz le Duc en vostre endroict, comme il a le Rov de Pouloigne vers les Poulognois, je m'estimerois la plus heureuse princesse qui feust jamais née de me pouvoir dire mère de la plus grande Royne et plus valleureuse que l'on puisse voir; ce que je le supplie me faire la grâce et Vous, Madame ma bonne sœur, vous asseurer que jamais prince ni princesse ne marcheront oncques avec plus de franchise que faict le Roy mon filz et moy en vostre endroict.

Vostre bonne sœur et cousine.
CATERINE.

DISCOURS DES SEIGNEURS DU CONSEIL D'ANGLETERRE
à Mr de La Mothe Fénélon.

du IIe jour de juing 1573.—

Il sera dict à l'Ambassadeur de France par quelques uns du conseil de Sa Majesté ce qui s'en suyt:

La Majesté de la Royne a communicqué avec tous les seigneurs de son conseil le contenu des lettres dernièrement envoyées, de la part de la Royne Mère, et aussy vostre dernière négociation avec Sa Majesté, au nom du Roy, de la Royne Mère et Monseigneur le Duc d'Alençon, touchant le voyage du dict Duc en ce royaulme, pour poursuivre son honnorable intention, et requérir Sa Majesté en mariage, après que la Rochelle aura esté recouvrée à l'obéissance du Roy.

Et d'aultant que le contenu des lettres susdictes et de la négociation vostre vous est le mieulx cogneu, n'en sera besoin en faire aulcune reditte, ains seullement vous faire entendre ce que les seigneurs du conseil de Sa Majesté ont advisé estre convenable d'estre considéré en cest affaire, premier que Sa Majesté faira délivrer telles asseurances pour la veneue du dict Duc, qu'il seroit requiz, au cas qu'il debvroit venir; dont Sa Majesté estant informée par son dict conseil, a donné commandement à trois ou quattre de nous de vous en faire le rapport: ne se doubtant poinct que ne trouviez raisonnable que Sa Majesté en ceste matière, ait demandé l'advis de son conseil, comme il appert que le Roy a usé de la mesme considération de sa part.

Donques il vous plairra entendre que l'on loue bien et estime digne d'estre prins en fort bonne part que le Roy, la Royne Mère et le Duc mesme sy affectueusement poursuivent ce propos de mariage avec la Royne; et n'y a chose, que traictons, plus souhaittée, que Sa Majesté, par la direction de Dieu, se pût marier avec quelque prince tel qu'estimons Monseigneur le Duc estre quand à son sang, et encores pour aultant que, si les aultres choses y requises peussent convenir, sommes d'opinion que le mariage pourroit estre occasion d'acroissement de l'amitié entre les princes, leurs couronnes et peuple. Et comme y a des choses qui avancent beaucoup ce mariage et le facent apparoistre expédiant pour Sa Majesté, nommément la grandeur de la maison dont est issu le Duc, l'amitié du Roy et de la couronne de France, qui se debvroit acquérir par ceste alliance, et les bonnes parties du dict Duc, ses vertus renommées, sa courtoisie, son esprit, et singulièrement le fervent amour qu'il semble porter à Sa Majesté, aussy a il beaucoup de choses, qui ont quelque apparence de raison, pour empescher le dict mariage, dont aulcunes sont de plus grande conséquence que les aultres, et les aultres sont plus proprement à considérer et y penser à Sa Majesté, pour l'esgard de son particullier même, qu'à nous qui sommes ses conseillers; le debvoir desquels, néantmoins, est d'avoyr esgard aussy bien à l'estat du royaulme comme à sa personne.

Et quand aux empeschementz qui concernent Sa Majesté particulièrement, pour l'esgard de sa personne et du contentement réciproque, nous n'y avons que faire, ni de la diversité de son âge, ni d'aultres choses appartenantes à sa personne; et les laissons à Sa Majesté qui desjà a pesé l'inconvénient de son âge, et toutesfois, pour la nécessité qu'elle voit que le royaulme a qu'elle se mariât, s'est passé de ce point de difficulté. Au reste, touchant sa personne, il ne se pourra déterminer sinon par une entreveue.

Mais, quand aulx choses qui debvront estre considérées par nous comme conseillers d'estat, tant pour l'expédiant du dict mariage, lequel desirons estre vuide de toutes difficultés, que pour sa venue, le temps estant, comme il est, et comme l'on a proposé, c'est à dire, après que la Rochelle aura esté recouverte, ne pouvons que directement juger, les choses demeurans ez termes qu'elles sont pour le présent, ce temps cy estre plus propre pour le Duc de venir sans qu'aulcunes choses en France feussent altérées en mieulx; et ainsi cuidons que vous mesmes, Monsieur l'Ambassadeur, et tous aultres indifférans en jugerés, après qu'aurés considéré les choses comme nous les avons considérées.

Il est bien cogneu qu'estant le premier propos de mariage faict pour Monseigneur le Duc d'Anjou, n'avoit empeschement si grand comme la différance de sa religion d'avec celle de la Royne. Vray est qu'il y avoit quelque scrupulle touchant son âge, mais que la difficulté, à cause de la religion, avoit esté grande, il est bien prouvé; car, pour avoyr refusé de se conformer à la religion, Sa Majesté continuant son zèle et voulloir qu'il s'y déclarât conforme, le traicté print fin, comme vous sçavés fort bien.

Despuis ce temps là, comment les choses ont esté altérées en France par les massacres perpétrés à Paris et aultres endroictz du royaulme, pour augmenter encores la difficulté à cause de la religion, il n'est que trop apparent, et à le raconter trop lamentable? car qu'ont ils faict, tout l'an passé, en France, sinon meurtrir et persécuter toutes sortes de peuple qui favorisent la religion approvée en Angleterre? et bien que cecy ne nous appartient proprement à nous y mesler, n'ayant à révocquer les actes du Roy en dispute, si est ce que le Roy, offrant Monseigneur le Duc, son frère, pour devenir le mary de nostre Royne, et, quand et quand, nostre chef et gouverneur, auquel ne voyons aultre marque de son intention au faict de la religion, ains qu'il seconde son frère, le Duc d'Anjou, en armes, et persécute tous ceux qui favorisent la mesme religion qu'a la Royne;

Et puisque le Roy mesme et tout son conseil y persévèrent si obstinément qu'ilz mettent en péril les vies de leurs meilleurs subjectz et serviteurs pour respandre le sang d'une grande partie du peuple de mesme royaulme, sans se souvenir qu'ilz affoiblissent et diminuent la force de ce royaulme, laquelle consiste en la multitude des subjectz, qu'est ce qu'on doibt espérer de la venue du Duc en ce royaulme, en ce temps cy principallement, venant de la victoire et l'effusion du sang à la Rochelle de ceux qui, pour le regard de leur religion, sont bons amis de la Majesté de la Royne et de ce royaulme; et combien que l'on se peût, avec quelque probabilité, persuader que, quand à la personne du dict Duc, rien ne seroit ni attenté contre Sa Majesté, ni son estât, toutesfois il ne se peut faire, le Roy continuant la guerre contre ses naturelz subjectz, seullement pour s'avoir mis en deffence et n'avoir voulleu abandonner leur religion, dont les édictz et ordonnances du royaulme leur ont permis et garanti la profession et exercisse, que les estatz et peuple de ce royaulme ne se mescontentent fort de la venue du Duc, considéré le temps, jusques à ce que le Roy fasse modérer ou bien cesser ceste persécution en France.

Par ainsy n'a rien plus à desirer pour l'avancement de ce mariage et de la venue du dict Duc que si luy mesmes voulloit désister d'estre acteur en ceste guerre et déclarer une vollonté de se conformer à la religion de Sa Majesté, ou que Dieu en fasse la grâce au Roy qu'il puisse recouvrer l'obéissance de ses subjectz sans guerre et effusion de sang, en leur laissant l'exercisse de leur religion suivant ses édictz précédents, ses sermens et promesses, affin qu'ilz luy rendent obéissance comme à leur souverain.

En quoy, s'il plaist au Roy, estimons qu'il n'y a prince en la Chrestienté qui puisse plus avancer ceste bonne œuvre que la Majesté de la Royne, à quoy aussy nous, qui sommes ses conseillers, y donnerons fort vollontiers nostre advis et prendrons la peyne à le parfaire, à l'honneur du Roy et bien de son royaulme, ce qu'estant effectué alors, la difficulté que, de présent, nous trouvons empescher la venue du Duc, seroit vuidée, et si, par après, il arrivoit, ce seroit avec plus de grâce et faveur, là où, pour le présent, il ne le pourroit faire, sans attandre asseurément un général mescontentement du royaulme, et conséquemment un mauvais et final empeschement de l'intention du mariage.

Ce que laissons considérer à vous, Monsieur l'Ambassadeur, et remettons au meilleur advis du Roy et de la Royne Mère.