CLI
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XXIIIIe jour de juillet 1573.—
Ferme volonté du roi de faire observer la paix qui vient d'être conclue avec les habitans de la Rochelle.—Préparatifs pour le départ du roi de Pologne.—Satisfaction du roi de l'offre faite par Élisabeth de protéger le voyage par mer.—Plaintes contre des prises faites par les Anglais.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay receu vostre lettre du XIIe de ce moys[148], par laquelle j'ay veu les honnestes propos que vous avés eus avec la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, et les responses de bonne espérance qu'elle vous a faites pour l'entreveue d'elle et de mon frère, le Duc d'Alençon, dont néantmoins elle veut avoir l'advis de milord thrésorier, qu'elle a envoyé quérir pour ceste occasion; ce qui viendra fort à propos, puisque le Sr d'Orsey estoit arrivé au mesme instant, et Sabran aussy qui vous apporte, sur l'occasion de son voyage et de toutes les aultres particullarités concernant mes affaires et servisse, une si ample et claire résollution de mon intention, que m'en remettant à ce que aurés entendu de luy, je n'estendray ceste cy que pour vous dire que vous avés bien faict d'avoir asseuré la dicte Royne et ses principaux ministres de la ferme délibération où je suis de faire observer et garder inviolablement les articles de la paix qui a esté faite devant la Rochelle; où l'intention d'iceulx est desjà bien commencée à exécuter: et se peut on asseurer que je les fairay de ma part entièrement entretenir, non seullement de ce costé là, mais aussy par tout le reste de mon royaulme. Et pour ceste occasion j'ay faict cesser en Guienne, Languedoc et Daufiné, toutes choses d'hostilité, ayant mandé que l'on rettire mes forces d'autour de Montauban et Nismes, et que l'on cesse le gast que j'avois escript que l'on fît autour des villes que mes subjectz de la nouvelle opinion occupoient, affin que, de leur part, ilz fissent selon qu'il est porté par les articles de la paix et édict qui a esté dressé sur iceulx. Je n'en ay poinct encores sceu de nouvelles, mais j'ay bonne espérance que mon dict édict s'exécuttera et observera partout.
Je fais acheminer mes six mille Suisses, prenant le chemin de la Guienne et par le bout du Languedoc, droict du costé du Lyonnois, pour les licentier, si toutes choses s'establissent comme j'espère, suyvant icelluy dernier édict de la paix; estant ma droicte et sincère intention de la garder entièrement et de ne permettre qu'il soit contrevenu, en quelle façon que ce soit, comme vous pourrés asseurer ceux de mes subjectz qui sont par delà, et qu'ilz reviennent hardiment, qu'ilz jouiront du bénéfice d'icelluy édict, sans aulcun doubte ni difficulté.
J'espère que mes frères, le Roy de Pouloigne, le Duc d'Alençon et le Roy de Navarre, seront bientost de retour par deçà, estants, dès avant hier, arrivés à Blois. Et les ambassadeurs de Pouloigne et le Sr de Valence sont à mon advis, à présant, tous arrivés à Metz. Incontinent que mon dict frère, le Roy de Pouloigne, sera arrivé, nous les fairons venir; et cependant il ne se pert poinct de temps pour les préparatifs nécessaires pour son partement, et je regarderay, après avoir communiqué avec mon dict frère, le Roy de Pouloigne, pour les affaires d'Escosse, ce qui se debvra faire de ce costé là, et me résoudray avecque luy et avec mon dict frère d'Alençon du personnage que je y devray envoyer. Cependant ayés tousjours l'œil de ce costé là, le mieux que vous pourrés, et y faictes ce qui vous sera possible pour le bien de mon servisse.
L'ambassadeur de la Royne d'Angleterre a parlé à la Royne, Madame et Mère, et à moy, nous ayant faict entendre que sa Maistresse luy avoit commandé s'aller conjouir avecque le Roy de Pouloigne, mon frère, de son heureuse élection, dont elle est infiniment aise; et nous a proposé et offert toutes les honnestes assistances qui se peuvent desirer de la part de la Royne, sa Maistresse, pour le passage de mon dict frère, nous déclarant que, s'il s'y trouvoit difficulté par l'Allemaigne, qu'il estoit fort aisé par la mer et par les costes, en quoy elle ne voulloit rien espargner pour honnorer le passage de mon dict frère; et qu'estant la bonne intelligence entre les trois royaulmes, comme, de sa part, elle la desiroit, ce seroit un grand bien pour noz subjectz, et à nous mesmes une fort grande commodité pour noz affaires. Car il estoit si aisé et commode d'aller d'un royaulme à l'aultre qu'il ne se pouvoit trouver jamais un plus court et meilleur chemin, et que le commerce de nos dictz trois royaulmes en sera beaucoup plus grand; dont j'ay monstré au dict ambassadeur d'estre fort aise, comme, à vous dire vray, serois je, si ses déportements se trouvent semblables.
Il s'est aussy fort resjoui avecque nous de la paix, nous asseurant que sa Maistresse et tous ses ministres en estoient fort aises. Je l'ay bien asseuré que nous la voulons inviolablement observer, comme aussy est ce, et, je l'ay cy devant dict, ma droicte et vraye intention; et luy ay, à ce propos, parlé des pyrateries qui se font sur mes subjectz par les Anglois, et ceux qui se rettirent en son royaulme, n'ayant la Royne, ma dicte mère, pas failly de luy dire ce qu'elle vit du cappitaine Poil en sa présance, arrivant à Dieppe, qui pilla un grand vaisseau chargé de marchandises d'un de mes subjectz, ainsi que vous verrés par le mémoire que je vous en envoye; et que, n'eût esté l'espérance, que nous avons, que la dicte Royne, sa Maistresse, nous en faira faire la justice et restitution, elle eût permis à six vaysseaux, qui estoient armés et les soldatz dessus, prests à faire voile, d'aller recouvrer ce que le dict Poil print et mena sur l'heure mesme en Angleterre; où je vous prie ne faillir de faire toute instance de cella et des aultres déprédations, sellon le mémoire que je vous en envoye. Cependant je prieray Dieu, etc.
Escript à St Germain en Laye, le XXIVe de juillet 1573.
CHARLES. PINART.