CXXIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du VIIe jour de septembre 1572.—
Retour de Mr de la Mole.—Satisfaction qu'éprouve le roi du résultat de sa mission.—Adhésion donnée à l'entrevue demandée par Élisabeth pourvu qu'elle ait lieu sur mer.—Affaires d'Écosse.—Desir que la suspension d'armes soit continuée, et qu'il soit procédé à un traité définitif.—Cessation des troubles dans les provinces.—Mesures prises pour assurer la tranquillité.—Arrestation de Cavagnes.—Fuite de Montgommery à Jersey ou Guernesey.—Injonction faite à l'ambassadeur de demander à Élisabeth l'autorisation de l'arrêter dans ces îles.—Attente d'une réponse au sujet des dépêches sur la blessure et la mort de Coligni.—Desir du roi de connaître la conduite que tiendra Élisabeth avec le prince d'Orange et ceux de Flessingue.
Monsieur de La Mothe Fénélon, hyer, à l'arrivée du Sr de La Molle, j'ay fort particullièrement, et à mon gré, bien entendu, tant par vostre dépesche[130] que par ce qu'il nous a discouru amplement de bouche, comme toutes choses se sont passées en son voyage devers la Royne d'Angleterre, ma bonne seur et cousine, ayant, vous et luy, veu en la dicte Royne toutes les bonnes et grandes démonstrations d'amitié envers moy et les miens qui se peuvent desirer; dont je suis infiniment ayse, la correspondant, en cella, de ma part, comme aussy font la Royne, Madame et Mère, et mes frères, sincèrement, autant qu'il se peut dire, et encore plus mon frère d'Allençon, qui, ayant ouy parler le dict La Molle, a beaucoup augmenté l'espérance qu'il avoit du bon succès du mariage d'icelle Royne et de luy. Et ayant veu et bien considéré, avec la Royne, Madame et Mère, et mes dicts frères, vostre lettre, et l'escript qui vous a esté baillé par les conseillers de la dicte Dame, que nous a rapporté le dict La Molle, enfin nous avons résolu, (pour voir clair, gaigner le temps en cest affaire, et l'effectuer bientost, s'il plait à Dieu qu'il réussisse), de vous donner charge, comme je fais, de regarder les moyens qu'il y aura que l'entrevue, que desire la dicte Royne, se fasse en un beau jour, sur la mer, entre Boullongne et Douvres, que nous desirerions bien estre vers le XXe du moys proschain, où Madame et Mère, et elle, et mon frère d'Alençon, se verront, ainsi que Ma dicte Dame et Mère vous a escript par nostre dépesche du XXIe du passé.
Si la dicte Royne le veult ainsi, il sera bien aisé d'aviser, d'entre cy et là, aux surettés et l'ordre qu'il y faudra donner d'une part et d'autre, dont mon beau frère, le duc de Montmorency, escrira de delà pour en adviser. J'espère qu'à la dicte entrevue se faira la conclusion du dict mariage; car, à ce que nous a dict le dict La Molle, il y a veu la dicte Royne fort disposée, et ses conseillers aussy; dont je me resjouis bien fort, et en prens fort bonne estime par toutes les particularités du discours de vostre lettre, m'asseurant que le Sr de Walsingham, que je sçay certainement qui y a faict tous bons offices pour le service de ma sœur et cousine, sa Maistresse, et pour nostre particullier aussi, persévèrera, tant qu'il pourra, au bien de cest affaire, vous priant l'excuser envers ma dicte bonne sœur, sa Maistresse, et luy dire, de ma part, que ce qu'il y a eu de faulte d'intelligence aux termes qu'il me tint et à la Royne, Madame et Mère, en la responce qu'il nous fit au bout du mois, est venue de nous et non de luy; à qui, pour ceste cause, je la supplie n'en sçavoir nul mauvais gré, car il s'est tousjours porté et démonstré fort desireux et bien affectionné à entretenir et fortifier la bonne amitié d'entre elle et nous, qui l'asseurons, comme luy pourrés aussi dire de nostre part, qu'elle trouvera tousjours en nous toute la droicte et bonne correspondance de parfaicte amitié qu'elle pourroit desirer.
J'ay veu le deschiffrement de ce que ma sœur, la Royne d'Escosse, a escript au Sr Du Croq, ce qu'il vous en a mandé, elles deux lettres qu'elle vous a aussi à ce propos escriptes. Sur quoy je suis d'advis que le dict Sr Du Croq fasse en sorte, ainsi que je luy ay mandé par L'Espinasse: que la dicte ville de Lislebourg soit restituée et laissée libre, comme il a esté accordé par le traicté de la suspension d'armes; que la dicte suspension continue encore pour deux mois, s'il est possible; et qu'il fasse, au demeurant, honestement tout ce qu'il pourra, ainsi que je luy ay tousjours commandé faire, et que je sçai aussi qu'il a faict, pour l'adventage de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et ses bons subjects; observant entièrement les traittés que mes prédécesseurs et moy avons, de si longtemps, avecque les Escossois, et pareillement celluy que j'ay dernièrement faict avec la dicte Royne d'Angleterre; car je suis résolu de le garder, sans y rien enfreindre en quelque sorte que ce soit. Et faut que vous et luy advisiés par delà de bien suivre en toutes choses l'intention du dict traitté, afin de continuer tousjours la bonne paix et amitié d'entre elle et moy, que je veus entièrement conserver; estimant que, quand je continueray en cela avec elle, que j'auray plus de moyen d'ayder à ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, qui le doit, ce me semble, considérer et ainsi desirer, et s'asseurer aussi que je fairai tousjours pour elle, comme j'ay faict, tout ce qu'il me sera possible; ce que luy fairés entendre, de ma part, quand en aurés le moyen.
Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, grâces à Dieu, l'esmotion advenue, comme je vous ay escript, en plusieurs villes et endroicts de mon royaulme, à cause de la mort et conspiration du feu Admiral et ses adhérans, est maintenant appaisée, espérant que tous mes subjects, vivans en paix les uns avec les aultres, se conformeront à ma volonté, sellon la publication que j'en ay faict faire par tout mon royaume, et que mes gouverneurs et mes lieutenans généraulx, qui sont par les provinces, donneront bon ordre, comme je leur ay donné tout pouvoir d'asseurer de ma bonne et droicte volonté ceux qui pourroient estre en crainte, et qui ne sont de la malheureuse conspiration dont je vous ay escript.
Le maistre des requestes, Cavaignes, que je vous avois mandé qui estoit passé en Angleterre a esté pris despuis deux jours, et mis ès mains de justice; mais j'ay sceu certainement que le comte de Montgomery, qui est un des principaux participans à icelle conspiration, est passé ès isles de Grènesay et Gersay, où il a, à ce que j'ay sceu, délibéré de demeurer, comme il fit quelque temps durant les troubles, expressément pour avoir et tirer tousjours la commodité des maisons qu'il a le long de la coste de Normandie et Bretaigne, qui sont bien près des dictes isles, où je l'eusse envoyé prendre, comme il m'estoit fort aysé et que j'en ay bien le moyen, pour estre les dictes isles fort près de moy; mais, ne voullant en façon que ce soit donner aucune occasion à la dicte Royne, ma bonne sœur et cousine, de penser que je veuille rien faire faire ny entreprendre sur ses possessions sans sa permission, j'ay différé et retenu ceux qui l'y eussent aisément esté prendre, jusques à ce que luy en ayés parlé, et requis, comme vous fairés de ma part, me permettre d'y pouvoir envoyer, sans qu'il soit faict tort à nul de ses subjects, ny que cela altère aucune chose de nostre bonne amitié.
J'attends, à toutes heures, de vos nouvelles sur les dépesches que je vous ay faictes despuis la blessure et mort du dict Admiral, desirant aussi que vous fassiés secrètement voir comme ceux de mes subjectz, qui sont de la religion prétendue refformée, passans de là, sont recuillis et receus, et leurs déportemens et les noms des principaux et plus apparans qui y sont, et pourront encore aller.
Je seray aussi bien ayse et desire bien fort que me mandiés comme se comportera maintenant la dicte Royne d'Angleterre envers le prince d'Orange et ceux de Flexingues, et combien il y peut avoir de ses subjects, et si elle persévèrera à y en envoyer, et comme elle s'y comportera. Au demeurant, m'asseurant aussi que vous n'oublierés de m'advertir des autres occurances, je ferai fin à ceste cy et prierai Dieu, etc.
Escript à Paris, le VIIe jour de septembre 1572.
CHARLES. PINART.