II
DISCOURS DE LA BATAILLE
donnée par Monseigneur, Duc d'Anjou et de Bourbonnoys, frère du Roy, et lieutenant général pour Sa Majesté, par tout son royaume et terre de son obéissance, contre les rebelles de sa dicte Majesté, le XIIIe jour de mars mil Vc soixante neuf, entre la ville d'Angoulesme et Jarnac, près d'une maison, nommée Vibrac, appartenant à la dame de Mézières[4].
—du XXIe jour de mars 1569.—
(Archives du royaume, fonds de Symancas, carton K. 1391. B.—liasse 26, pièce 9.)
Relation de la bataille de Jarnac, livrée le 13 mars 1569.
Il fault premièrement sçavoir que, depuys que Monseigneur est party de Chinon, avecques touts les princes, seigneurs et cappitaines, qui l'ont, dès le commencement des troubles, accompaigné, et de toutes ses forces, pour venir retrouver le Prince de Condé et aultres rebelles subjectz de Sa Majesté, iceulx se sont toutjours retirés, petit à petit, dans le pays par eulx conquis, pour fuyr le combat, lequel ilz cognoissoyent que Mon dict Seigneur alloyt cherchant; de façon que Mon dict Seigneur, pour l'extresme desir qu'il avoyt de les combatre et joindre, estoit entré dans leur dicte conqueste, il y avoyt jà longtemps, quand se retrouvant à Verteuil, maison du comte de La Rochefoucault, distant de trois lieues de la dicte ville d'Angoulesme, il s'apperceust que, tant plus il métoit peine de les rencontrer pour les attirer au combat, que plus ilz fuyoient; et que, pour ce faire, ilz avoyent mis la rivière de Charente entre luy et eulx, de façon que Mon dict Seigneur se résolust de gaigner ung passaige sur la dicte Charente, affin de n'avoir, après, rien qui l'empeschast de suyvre son entreprise.
Et, pour ce faire, feist acheminer son avantgarde, conduicte par Mr le Duc de Montpensier à Chasteauneuf, où elle arriva le mercredy, neufviesme de ce moys de mars. Dans le chasteau se retrouva ung escossoys, avecques cinquante ou soixante soldatz, que les ennemys y avoyent laissé pour la garde d'icelluy, qui se deffendirent, d'entrée, fort bien, et tuèrent quelques soldatz, faisans contenance de ne se voulloir point rendre. Touteffoys, veoyans arriver Mon dict Seigneur avecques la bataille et le reste de l'armée, ilz se rendirent à la volunté et discrétion de Mon dict Seigneur, de sorte que, le dict IXe, il demeura maistre du dict chasteau.
Où il fut résolu de séjourner le lendemain, jeudy, affin de adviser à ce qui seroyt de faire, tant affin de donner ordre à faire les magasins nécessaires pour la suytte de l'armée, que pour faire besongner et reffaire le pont de la dicte rivyère, que les dictz ennemyz avoyent rompu. Et fut donnée ceste charge à Mr le président de Birague, qui s'en acquicta fort bien, ainsy que, parcy après, l'on pourra veoir.
Le lendemain, vendredy XIe, Mon dict Seigneur, ayant nouvelles que les dicts ennemys estoient à Coignac, deslibéra et résolut, pour deux raisons, d'aller au devant du dict Coignac: l'une que se présentant devant la dicte ville, si les ennemys y estoient, come il se disoyt, il espéroyt que ilz sortiroyent, et que, ce faisant, il pourroit les attirer au combat; l'autre que, au pys aller, il recognoistroyt la dicte ville pour après l'attaquer. Pour ces causes doncques, il marcha jusques devant icelle ville, et commanda au comte de Brissac, qui avoyt avecques luy la plus grande partie de la jeunesse d'approcher plus près, ce qu'il feyt de telle façon qu'il donna jusques dedans les barrières de la dicte ville, d'où il ne sortit personne que ung nommé Cabryane, qui fut prins prisonnier; ayant cependant le dict comte de Brissac fort bien recogneu l'assiette de la place, comme feirent, en mesme temps, par le commandement de Mon dict Seigneur, les seigneurs de Thavennes et de Losses, encores que de dedans l'on tirast infiniz coups d'artillerye. A mesme heure, l'armée des ennemyz se monstra de delà la rivière au devant du dict Coignac, venant de Xainctes; et demeura longuement en bataille à la veue de nostre armée, puys commencea à marcher vers Jarnac, tousjours estant la rivyère entre nous et eulx. Et veoyant Monseigneur qu'il estoit jà tard, et que personne ne comparoissoit de nostre cousté, se retira au dict Chasteauneuf, où il arriva, à la nuit.
Le sabmedy XIIe, Mon dict Seigneur estant tousjours au dict Chasteauneuf, faysant en toute dilligence, par le dict de Birague, racoustrer le pont, les ennemys vindrent comparoistre, avecques toutes leurs forces, sur une montaigne, au devant du dict pont. Nos soldatz les veoyans si près d'eulx, encores que le lieu où estaient les dictz ennemys fût fort advantageux, aucuns d'iceulx se desbendèrent pour attacher l'escarmouche avecques eulx; mais Mon dict Seigneur, n'estant le dict ponct refaict, où l'on travailloyt autant qu'il estoit possible, et se pouvoyt faire, aussy bien que à en faire dresser ung aultre sur les batteaulx, feit retenir nos dicts soldatz, attendant que iceulx pontz feussent achevez, comme ilz feurent sur le minuit, au grand contantement de Mon dict Seigneur et de toute son armée, veoyant par ce moyen le passaige ouvert pour aller affronter les dicts ennemys.
Sur quoy, lors, il fut résolu que, deux heures après, les régiments des gens de cheval passeroient sur le pont refaict, et les Suysses et gens de pied sur celuy de batteaulx. La plus grand part de la cavallerye avoit passé, à la poincte du jour, le dimenche XIIIe; mais les dicts Suysses et gens de pied eurent beaucoup de peine à passer sur le dict pont de bateaux qui se rompit. Néantmoings, pour l'extresme désir que ung chacun avoyt d'estre delà l'eau, l'on ne layssa, après l'avoyr habillé au mieulx que l'on avoyt peu, de passer. Il avoyt esté ordonné par Mon dict Seigneur, dès le soir, que tous les bagaiges demeureroient de deçà l'eaue, sur le hault de la montaigne, près du dict Chasteauneuf, avecques huict cens hommes de pied et quatre cens chevaulx, pour couvrir le dict bagaige; ce qui servit grandement, parce que les ennemys pensoient que ce fust le fort de nostre armée.
Estant doncques en ceste sorte passé nostre armée la rivyère de la Charente sur les dicts pontz, le dict dimenche XIIIe de ce dict moys, Monseigneur, veoyant qu'il seroyt ce jour pour veoir de près ses ennemys, voullust, suyvant sa bonne et louable coustume, commancer sa matinée par se recommander à Dieu, de façon qu'il receust, avecques les dicts princes, seigneurs et plusieurs cappitaines de son armée, le corps prétieux de Nostre Seigneur Jhésus Christ avecques toute dévotion et humilité. Puis après commanda aux seigneurs de Losses et de Carnavallet d'aller recognoistre l'endroict où estoit l'ennemy, qui comparust avecques soixante chevaulx sur le hault de la montaigne. Et estant arrivé, à mesme heure, vers les dicts seigneurs ung cappitaine provenssal, nommé Vins, de la maison de Mon dict Seigneur et nepveu du Sr de Cazas, qui conduysoit cinquante harquebusiers à cheval avecques luy, les dicts Srs de Losses et Carnavallet feurent d'advis qu'il donnast dans ung village, bien près de là, ce qu'il feit si furieusement que y trouvant une cornette de gens de cheval des ennemys, il la meit en tel désordre que tout ce qu'ilz peurent faire fût de s'en sauver une partye, et ramena le dict Vins cinq ou six prisonniers d'iceulx, qui assurèrent les dicts Srs de Losses et Carnavallet que l'Admiral et Andelot estoyent là avecques toutes leurs trouppes, et qu'il y avoyt apparence de bataille.
Pour gaigner tousjours temps, Mon dict Seigneur avoyt faict advancer son avantgarde, de façon que, à mesme heure, Messeigneurs le Duc de Guise et de Martigues arrivèrent avecques leurs régiments, ensemble la suytte de la dicte avantgarde, conduicte, comme dict est, par Mon dict Seigneur de Montpensier. Lors, l'ennemy comparust, estant jà entre dix et unze heures du matin, au bas de la montaigne, du costé de Jarnac, en bien grand nombre. Le dict Sr comte de Brissac se desbenda de la dicte avantgarde, avecques vingt cinq ou trente gentilzhomes, et les alla attacher. Mon dict Seigneur les feit soustenir par le dict Sr de Martigues, faysant suyvre tousjours la dicte avantgarde, et après, la bataille. Le dict Sr de Brissac ayant donné en queue sur ceulx qui partoyent du village de Vibrac, en tailla en pièces quelques ungs.
Peu après, l'ennemy commença de s'acheminer vers Jarnac, et, se rencontrant sur le hault d'une petite montaigne, fait teste en cest endroict, ayant ung ruysseau bien malaysé au devant de luy, où il avoyt mis huict cens ou mil harquebuziers, pour garder le passaige, affin d'avoir cependant moyen et loysir de rassembler de tous costez leurs forces et armée.
Lors Mon dict Seigneur commanda au dict Sr de Losses et cappitaine Cossins d'aller recognoistre le dict ruysseau, pour veoir s'il seroyt aysé à le passer. Estant de retour, Mon dict Seigneur y envoya, par leur advis, mille harquebuziers pour combatre et gaigner le dict passaige du dict ruysseau: ce qui fut faict et gaigné à l'instant, à la veue de la cavalerye des ennemys, qui estoit tousjours sur le tertre. Et se peult dire que les dicts harquebuziers nostres feirent aussi bravement qu'il est possible, faysans habandonner le dict passaige aux ennemys; lesquelz, veoyans que toute l'armée de Sa Majesté marchoit droit à eulx, commencèrent à se retirer peu à peu.
Lors, le dict Admiral manda soubdainement au Prince de Condé, qui estoyt encores à Jarnac, que il estoit attaqué de si près qu'il ne pouvoyt plus se retirer, veu que les gens de nostre armée venoyent avecques une extresme furye droict à luy, de façon qu'il estoyt forcé de combatre, le suppliant de s'advancer pour le secourir.
Quoy veoyant, Mon dict Seigneur manda à ceulx qui conduysoient l'avantgarde, que, quelque chose qu'ilz trouvassent, ilz combattissent, estant résolu, à ceste foys, de passer sur le ventre à tout ce qu'il trouveroyt des dicts ennemyz, ce qui fut suyvy par ceulx de la dicte avantgarde; lesquelz, sans regarder aux inconvéniens qui pouvoyent advenir, donnèrent à toute bride sur la queue des dicts ennemys, où il fut tué beaucoup d'iceulx; et mesmes, à ung passaige que aucuns voulloyent prendre, sur une chaussée d'estang, avecques ung si grand désordre, que les ayans les nostres bien advancez, ilz se meslèrent ensemble, de sorte que plusieurs des dicts enuemys, qui avoyent casaques blanches, furent veuz tumber dans le dict estang pour la presse qu'ilz avoyent au passaige.
Pendant que le dict combat se faisoyt, nostre bataille et Mon dict Seigneur, auprès duquel estoit toujours le dict Sr de Thavennes, comme l'un des plus vieulx et expérimentez cappitaines de la trouppe, passoyt sur la main droicte du dict estang; et pouvoyt estre, lors, entre midy et une heure.
Au dessoubz d'icelluy estang il fut trouvé ung villaige, en ung lieu assez estroict, où le Prince de Condé se trouva bien accompaigné. Aussy y survindrent les reistres; et se rengea le comte Ringraff avecques la dicte avantgarde et Bassompierre à la bataille, ainsi que l'avoyt ordonné Mon dict Seigneur. Cependant les deux armées eurent quelque loysir de se préparer au combat, et fust si vivement résolu de la part du dict Prince qu'il vint furieusement, à toute bride, donner sur notre avantgarde, et de telle furye qu'il l'arresta à bon escient, estant soustenue du dict comte de Reingraff avecques ses trouppes, qui y combatist fort vaillamment. Et veoyant Mon dict Seigneur nos gens porter et soustenir ung si grand faix, il part avecques la cavallerye, qu'il avoyt près de luy, à toute bride, et chargea les dicts ennemys par le flanc, de telle façon qu'il les meit en désordre, et tournèrent bride, s'enfuyans à vau de route.
Et, en ce mesme lieu, de la première charge, fust tué le dict Prince de Condé, le comte de Montgommery, Chastellier Portault et plusieurs aultres, dont on sçaura cy après les noms, estant le dict Sr de Losses, qui a apporté ceste nouvelle à Sa Majesté, party si à la haste, après le gaing de la dicte bataille, que l'on ne sçavoyt encores bonnement le nombre des mortz, ny de tous les prisonniers; combien qu'il soyt très certain que il y ayt eu bon nombre, tant de l'un que de l'aultre; et de ceulx qu'il asseure avoir veuz prisonniers sont le comte de Choysy, La Noue, de La Force, l'aisné Clermont d'Amboyse, Stuard escossoys, Montmédy, Soubize et Souppoix, avecques infinis aultres, desquelz il n'a peu retenir les noms.
Il a rapporté que l'on tenoit que l'Admiral estoit fort blessé à l'espaule; et ne laissoyt touteffoys, par le rapport des dicts prisonniers, de se retirer à cinq grandes lieues de là, cependant que l'on chassoytles dicts ennemys; qui dura jusques à la nuict, où les gens de pied françoys et les Suysses se estoyent meslez, lesquelz ont faict ung très grand carnage.
Une partie des gens de pied des dicts ennemys se retirèrent dedans Jarnac; ce que voyant Mon dict Seigneur il commanda au cappitaine Cariez, et aultres cappitaines avecques luy, s'en aller donner la teste baissée dans le dict Jarnac, ce qu'il feit fort courageusement, de façon qu'il les meit en tel désordre qu'ilz furent contrainctz de gaigner le pont, le passer et le rompre après eulx; qui leur vint fort à propoz. Et le soir, Mon dict Seigneur alla loger au dict Jarnac, prenant le logis du jour de devant du dict ennemy. Au dict lieu, l'a laissé le dict Sr de Losses, remerciant Dieu de ceste heureuse victoire qu'il luy avoyt donnée; et là, donna le corps du Prince de Condé mort à Mr le duc de Longueville, sur la requeste qu'il en feit; Mon dict Seigneur estant en bonne deslibération de partir, dès le lendemain, pour suyvre les relicques des dicts rebelles, ennemys de Dieu et de Sa Majesté. Et se peut dire avecques toute vérité que, en l'exécution de la dicte victoyre, Mon dict Seigneur a faict tous les actes que le plus grand et plus viel cappitaine, qui soyt aujourdhuy en l'Europpe, pourroit faire; qui doibt faire espérer en luy à tout le monde, par ung si beau et digne commancement, toutes les grandes et dignes partyes qui se peuvent désirer à ung grand prince.
Faict à Metz le XXIe jour de mars 1569.
De Neufville.