LXIX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XXIe jour de novembre 1570.—
Détails de la réception faite par le roi à l'ambassadeur d'Angleterre, à raison de laquelle il a porté plainte à sa souveraine.—Explications données à ce sujet.—Persistance du roi dans sa déclaration à l'égard de l'Écosse.—Injonction faite à l'ambassadeur de veiller à ce que le traité concernant Marie Stuart ne renferme rien de préjudiciable à la France.—Remerciemens sur les complimens d'Élisabeth à l'occasion du mariage du roi.—Bon accueil réservé aux seigneurs d'Angleterre qui seraient envoyés pour assister aux fêtes du mariage.—Ferme assurance que la paix est parfaitement rétablie en France.—Nécessité d'exercer la plus exacte surveillance sur les entreprises que pourraient tenter les Anglais.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay esté bien amplement satisfaict, au retour du secrettaire de L'Aubespine, tant par la lettre que vous m'avés escripte[80] que par ce qu'il m'a dict de bouche. En quoy je n'ay à vous respondre que sur ce que me mandés que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, a estimé que l'on faisoit ici bien peu de cas de ses ambassadeurs, pour ce que j'ay parlé au sieur de Norris au millieu de la cour d'Escouen, l'ayant rencontré, au retour de vespres, ainsi que je m'en allois aux toiles, après l'avoir longuement et assés tard attendu. Mais, comme vous luy avés bien sceu dire, quand elle considèrera que, l'ayant ainsi inopinément rencontré, en voullant sortir pour monter à cheval, et voyant qu'il avoit à se rettirer à Paris, dont il étoit venu, pour ce qu'il n'avoit poinct faict demander de logis au dict Escouen, je pensois faire pour luy, usant comme je fis si privément, luy ayant toutesfois donné tout loisir de me dire tout ce qu'il voullut, sans le remettre à une autre fois, ni luy donner la peyne de monter à ma chambre.
Et, pour vous en parler franchement, je fus despuys bien aise que cella advînt ainsi, car, après l'avoir fort privément et bien amplement ouï, et faict son audience si longue qu'il voullut; après luy avoir faict instance des affaires de ma sœur, la Royne d'Escosse, je le priai de m'envoyer par escript ce qu'il m'avoit dict, affin que je luy fisse responce aussy par escript, et que l'on se peut mieux souvenir doresenavant des promesses que la Royne d'Angleterre, sa Maistresse, me faisoit; et qu'elle m'avoit tant de fois, et il y avoit si longtemps, réittérées, pour l'élargissement et liberté de ma sœur, la Royne d'Escosse.
Il ne fallit pas, dès le lendemain, de m'escrire, et moy, à l'instant mesme, par un de ses gens, de luy faire la responce, dont vous avés heu, par le dict secrettaire de L'Aubespine, les coppies au vray, estant bien esbahi que la dicte Royne vous ayt dict que la dicte coppie, que vous luy monstrastes, ne soit pas semblable à celle que j'avois envoyé à son dict ambassadeur; car elle est toute pareille. Je suis bien d'advis que, la première audience que vous aurés, vous ne falliés, pour la satisfaire de tout, comme me mandés qu'elle desire, de luy dire que, si je n'heusse pensé faire honneur et plaisir à son dict ambassadeur, comme je desire faire tousjours suivant nostre bonne et mutuelle amitié, je ne l'heusse, quand je le rencontray en la dicte cour du chasteau, estant prest à monter à cheval, si famillièrement ouï, mais l'heusse remis à une aultre fois, sans plaindre ses peynes.
Je croy aussy que ce n'est pas là l'encloueure, mais qu'il luy fasche sur les termes qu'elle vous réittéra, qui sont véritablement portés par les lettres que j'escrivis à son dict ambassadeur, comme vous avés veu par la dicte coppie, qui sont que:—Suivant les anciennes alliances, confirmées entre ceste couronne et celle d'Escosse, et puis la proximité et fraternité d'entre ma sœur, la Royne d'Escosse, et moy,—«Je la voullois secourir en ceste sienne nécessité, et procurer sa liberté par tous les moyens que Dieu avait mis en ma puissance.» Ce que j'ay esté bien ayse qu'elle ait considéré, et qu'elle vous ait, sur ce, tant incisté comme elle a faict, car je croy certainement que cella est cause, avec ce que je dis au Sr de Walsingam, et aussy le langage que vous luy tîntes à vostre précédente audience, comme je vous avois commandé, qu'elle vous a asseuré, comme vous m'avés escript, que, quand bien, par la voye du traicté qui se négotie entre elles, elle ne pourroit mettre ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, si honnorablement qu'elle vouldroit en liberté, que néantmoins elle me donne parolle de la renvoyer, comment que ce soit, en son païs, à ses subjects qui tiennent son parti.
Ce que je desire bien de voir effectué, pourveu que ce soit avec toute syncérité, et sans qu'il y ait rien de mauvais, qui la puisse faire retomber ou remettre en nouvelle peyne; car, comme je vous ay escript plusieurs fois, et comme vous pouvés bien penser, oultre les anciennes alliances de nos deux couronnes, la fraternité me convie naturellement de faire pour ma dicte sœur, la Royne d'Escoce, tous les bons effaicts qu'il me sera possible. Ce que vous continuerés à luy remontrer, ainsi que vous avés tousjours sagement et gratieusement faict, comme je vous ay mandé. Mais si, vous priè je ne permettre aulcunement que, au traicté qui se faira, il soit rien innové au préjudice des alliances et confédérations anciennes d'entre mon royaulme et celluy d'Escosse; et au contraire je desire qu'elles soyent entièrement confirmées. Et affin que vous soyés plus certain quelles elles sont, je vous envoyeray par ma première despesche les doubles des traictés ou extraicts qui en font mention.
Et, quand au propos que la dicte Royne vous a tenu de mon mariage, vous l'en remercierés fort affectueusement de ma part, à la première audience, du plaisir qu'elle dict avoir receu et du bonheur, félicité et contentement qu'elle s'asseure qui y sera, et qu'elle souhaitte, et aussy du desir qu'elle a heu de pouvoir de bon cœur estre à la feste; ce que, de ma part, je desirerois aussy bien fort, et l'estimerois à grand honneur et faveur, comme vous luy dirés, la remerciant de tous ces honnêtes propos; et l'asseurant, comme vous luy avés dict à vostre dernière audience, que je souhaitte et désire de la voir, à son contentement, aux mesmes termes en quoy vous luy avés fait entendre que je suis de mon dict mariage, lequel, Dieu aydant, se faira dimanche prochain, à Mésières; où, suivant les lettres que j'ay receues du comte de Fiesque, la Royne, ma femme, ne peut arriver plus tost que sabmedy prochain, à cause des difficultés des passages des rivières qui sont desbordées, et des mauvais chemins qu'elle a trouvés.
Il faudra, aussi, dire à la dicte Royne d'Angleterre que les gentilshommes, qu'elle vous a dict qu'elle eust faict préparer pour envoyer à mon dict mariage, si elle heust creu que mes dictes nopces heussent esté si prochainement, y heussent esté les très bien venus, et de bon cœur receus, comme ils seront tousjours, venants de sa part, soit pour ceste occasion là, ou pour aultre qui se pourra présenter.
Cependant, pour vous satisfaire à tout le reste de vostre lettre, et esclercir sur ce que m'a dict, de bouche, le dict de L'Aubespine: qu'il court un bruit par delà que la paix n'est pas bien establie en mon royaulme; et sur les aultres particularités que m'a, à ce propos, aussy bien au long déclaré de vostre part le dict secrettaire de L'Aubespine, je vous asseureray que ce sont choses du tout contraires à la vérité; car, grâces à Dieu, mon édict s'observe fort droictement, et n'espère pas qu'il y ait aulcun empeschement, ayant les mareschaux de France et les seigneurs, que j'ay envoyés aux provinces, comme je vous ay escript cy devant, desjà si bien establi cella, suivant ma franche vollonté et intention, que, grâces à Dieu, toutes choses y sont en bonne paix et repos, et y continueront tousjours, y tenant, comme je me délibère de faire, estroictement la main. Aussy vois je que tout mon peuple, de l'une et de l'aultre religion, se range et obéit fort vollontiers à mon dict édict, sans aulcune difficulté ni contrevention, quelque bruict que l'on fasse courir du contraire par delà. Et sera bon, pour ceste occasion, que vous ostiés, le plus que vous pourrés, ceste opinion à la dicte Royne et aux seigneurs qui en parlent ainsi, à quoy la vérité vous aydera grandement; et que vous continuiés à me tenir ordinairement adverti de toutes les aultres occurences, et de tout ce que vous pourrés apprendre de leurs discours, et principalement de ce qui se passera journellement pour le faict de la Royne d'Escoce, ma sœur, à présent que les depputés du païs d'Escosse sont arrivés auprès de la Royne d'Angleterre, et qu'ils s'y pourront eschaufer à traicter et à résoudre leurs appointements, s'ils en ont envie; ayant aussy l'œil ouvert à ce que, si la dicte Royne d'Angleterre avoit quelque entreprinse qu'elle voullût faire exécuter en Escosse ou en nos frontières, que j'en sois tout incontinent adverti, pour y pourvoir: car je me doubte que, si elle avoit quelque délibération, comme nous en avons esté cy devant en doubte, et m'avés aussi escript plusieurs fois, que, à présent, soubz prétexte de ce que je dis au Sr de Walsingham, et sur ce que écrivis au sieur de Norris, son ambassadeur, elle pourroit prendre de là occasion de l'exécuter.
Voylà pourquoy je vous prie mettre toutes les peynes que vous pourrés d'observer et considérer ses délibérations et les descouvrir le mieux que vous pourrés; mais que ce soit si dextrement que la dicte Royne d'Angleterre ni ses ministres ne cognoissent pas que nous y pensions; priant Dieu, etc.
Escript à Tannay le Moulin en Vallaige, le XXIe jour de novembre 1570.
CHARLES. PINART.