LXXIII

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

(Lettre escrite de la main de la Royne.)

du IIe jour de febvrier 1571.—

Déclaration confidentielle et secrète faite par Catherine de Médicis à l'ambassadeur que le duc d'Anjou a formellement annoncé qu'il ne voulait pas épouser Élisabeth.—Regret que cette détermination inspire à la reine-mère.—Moyens que l'on pourrait employer pour entamer une négociation nouvelle.—Proposition qui pourrait être faite pour le duc d'Alençon.—Recommandation du plus profond secret sur cette communication.

Monsieur de La Mothe Fénélon, après avoir entièrement dépesché ce porteur, je l'ay renvoyé quérir pour luy bailler ceste lettre, laquelle n'est que pour vous faire entendre ce que je n'ay voulleu fier ni à secrettaire, ni à personne que à moy mesme, et de ma main vous l'escrire; m'asseurant que vous conduirés ce faict si secrettement et dextrement qu'il ne nous apportera nul inconvéniant, comme je craindrois, si la Royne d'Angleterre pensoit estre desdaigniée ou méprisée, et que cella feust cause de nous mettre en quelque guerre ouverte, ou qu'elle nous la fist soubs main, comme elle a faict jusques ici.

Et pour venir au poinct, c'est que mon fils m'a faict dire par le Roy qu'il ne la veut jamais espouser, quand bien elle le voudroit, d'aultant qu'il a tousjours si mal ouï parler de son honneur et en a veu des lettres escriptes de tous les ambassadeurs, qui y ont esté, qu'il penseroit estre déshonnoré et perdre toute la réputation qu'il pense avoir acquise.

Et pensant tousjours le vaincre par raison, je vous en ay escript tousjours du mesme train jusques à la présente que je me suis délibérée de faire, affin qu'allant les choses plus avant, elle n'eust plus d'occasion de nous vouloir du mal, et se ressentir de ce qu'elle auroit esté refusée.

Et vous promets que, si elle dict à bon escient de se voulloir marier, que j'ay grand regret de l'opinion qu'il a; et voudrois qu'il m'eust cousté beaucoup de sang de mon corps que je la luy eusse peu oter; mais je ne le puis gaigner en cessy, encores qu'il me soit obéissant.

Or, Monsieur de La Mothe, vous estes sur le poinct de perdre un tel royaulme et grandeur pour mes enfans; dont j'ay un très grand regret. Voyés s'il y auroit quelque aultre moyen, comme je vous avois mandé aultrefois, qu'elle voulleût adopter quelqu'une de ses parantes pour fille, et la déclarer son héritière et que mon fils l'espousât; ou une chose que je trouve aussy mal aisée et plus, qu'elle voulleust mon fils d'Alençon, car, de luy, il le desire, et il a sèze ans passés; et d'aultant qu'il est petit de son âge, je fais encore plus de difficulté qu'elle le veuille; car, s'il estoit de grande venue comme sont ses frères, j'en espèrerois quelque chose, car il a l'entendement, le visage, et la façon assés de plus d'âge qu'il n'a; et n'y a à dire, quand à l'âge, que de trois ans, de son frère à luy.

Je ne vous mande cessy pour espérance que j'aye, mais c'est pour faire voir par quel moyen nous pourrions avoir ce royaulme entre les mains d'un de mes enfans; veu, oultre leur grandeur, le bien et grand service pour le Roy et le royaume.

Je vous prie de bien considérer tout ce que je vous en escriptz, et me mander ce que vous en semble, et ce que j'en puis espérer, et me l'escrire par une lettre qui ne soit baillée qu'à moy seulle, et non devant personne; et m'asseurant qu'avés la mesme vollonté en ce faict que j'ay, je ne vous en diray davantage, ni ne le vous recommanderay. Je finis priant Dieu, etc.

De Bouloigne, près de Paris, ce segond de febvrier 1571.

CATERINE.