LXXXVIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XVIIIe jour de juing 1571.—
Mission donnée à Mr de Larchant de passer en Angleterre.—Crainte des projets qu'Élisabeth peut avoir sur l'Écosse.—Ferme résolution du roi de défendre ce pays contre elle par tous les moyens qui sont en son pouvoir.—Nouvelle mission confiée à Mr de Vérac pour l'Écosse.—Instruction remise a Mr de Larchant sur la négociation du mariage.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay veu par vostre dépesche, du IXe de ce moys[100], la façon dont la Royne d'Angleterre a usé à la clôture de son parlement, et les termes en quoy elle demeure, affin que, quand elle voudra, elle le puisse continuer et rassembler, s'il advenoit qu'il y heust affaires pour elle, ou pour son royaume, qui le requissent. Cella me faict penser que c'est à quelque bonne intention et espérance que, si la négotiation du mariage d'entre elle et mon frère réheussit à bonne fin, comme j'espère et désire qu'elle fasse, son dict parlement ne sera point encore tant séparé qu'il ne se puisse bien remettre. Voylà pourquoy, affin de voir clair en la dicte négotiation, nous sommes résollus d'envoyer le Sr de Larchant, cappitaine de la garde de mon dict frère, le Duc d'Anjou, pour porter à la dicte Royne la responce des lettres qu'elle nous a escriptes, ces jours icy, de sa main, et à vous les mémoires de ce que nous desirons d'estre esclercis en ce faict, avant que d'envoyer gens de plus grande qualité de delà; ayant avisé de vous dépescher Sabran, présent porteur, devant luy, affin que vous en soyés adverti, et vous faire, par mesme moyen, responce au reste de vostre dicte dépesche du IXe de ce moys. A laquelle je vous diray que la résollution, qui a esté prinse par icelle Royne, de renvoyer, comme me mandés qu'elle a promptement faict, le cappitaine Briquonel, avec deux cents harquebusiers, trouver le comte de Lenox à Esterlin; et puis considéré qu'elle entretient à ses dépens, oultre cella, les cinq cents soldats escossois; et davantage qu'elle faict menasser ceux du parti de la Royne d'Escosse de leur courre sus: tout cella me faict penser, comme vous l'escrivés fort bien à la Royne, Madame ma mère, que icelle Royne d'Angleterre veut, non seullement faire enlever le Prince d'Escosse, si elle peut, et le faire mener, comme vous dictes, en Angleterre, mais il y a encore à craindre davantage: c'est que, pandant qu'elle void qu'ils se sont rebrouillés en Escosse, et qu'elle nous entretient tousjours en espérance de faire bien pour la Royne d'Escosse, et durant ce propos de mariage, qu'elle tasche, par tous moyens, à se saisir aussi de Dombertrand et de Lislebourg, ou pour le moins y mettre gens à sa dévotion, pour, puis après, se rendre maistresse de l'Escosse.
C'est à quoy il faut que vous preniés garde soigneusement et que vous démonstriés tousjours clairement à icelle Royne d'Angleterre et à ses ministres, comme je vous ay escript par mes trois dernières dépesches, que, si elle entreprend quelque chose de ce costé là, je me délibère, suivant les anciens traictés et alliances, qui sont entre moy et les Escossois, de donner, de mon costé, toute l'assistance qu'il me sera possible à ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et à ses bons subjects. Et affin que nous ne nous endormions poinct sur cella, il fault que vous pénétriés si souvent en la délibération de la dicte Royne d'Angleterre, et que vous fassiés en sorte que nous puissions sçavoir quelle délibération elle a du dict costé d'Escosse, et, aussy, si elle a sincère vollonté au dict mariage d'elle et de mon dict frère; car nous sommes tousjours en quelque doubte, ayant veu qu'elle a si souvent esté en termes de se marier avec de si grands princes, qu'elle veuille faire, en nostre endroict, comme elle a tousjours faict avec les aultres, et cependant se servir du temps, et faire ses affaires, non seullement à mon préjudice, mais aussy en moquerie et risée de nous par toute la Chrestienté.
Et affin que cella n'advienne point, je fairay tousjours, du costé d'Escosse, comme je vous ay escript; et, pour y avoir plus d'intelligence, je renvoye Vérac pour y résider. J'espère qu'il y sera dans huit ou dix jours, avec lettres et moyens tant au duc de Chatellerauld, lair de Granges, Ledinthon, que aultres seigneurs d'Escosse, que j'estime qui me sont bien affectionnés, et à ma dicte sœur la Royne d'Escosse, pour tousjours les entretenir en toute bonne affection en mon endroict, comme je desire qu'ils soyent suivant nos dicts anciens traictés, soit que le dict mariage réheussisse, ou non, ayant commandé au dict Vérac de vous tenir adverti de tout ce qui se faira au dict païs d'Escosse: aussy faudra il que vous luy escriviés, affin que vous ayés toute bonne correspondance et intelligence ensemble, et que mes affaires et intentions se puissent mieux conduire cependant. Je desire bien fort que l'exploit et l'entreprise que vous m'avés mandé par vostre dicte dernière dépesche, qui se debvoit exécuter par les dicts bien affectionnés subjects de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, soit bien réheussie, et qu'il se fasse tousjours tout ce qu'il sera possible pour affoiblir le parti de ceux qui affectionnent, en Escosse, la dicte Royne d'Angleterre; et que vous fassiés aussy, par tous moyens, ce que je vous ay souvent escript en chiffre: car il n'y a rien qui fasse plus haster la Royne d'Angleterre en la dicte négociation des petites lettres, ni qui soit plus nécessaire pour le repos de mon royaulme et bien de mes affaires, pour lesquelles vous estes, au demeurant, si amplement instruict de mon intention, qu'il n'est besoin de vous faire plus longue lettre. Aussy n'estendray je ceste cy davantage que pour prier Dieu etc.
Escript à Gaillon, ce XVIIIe jour de juing 1571.
CHARLES. PINART.
MÉMOIRE ET INSTRUCTION A Mr DE LA MOTHE,
pour instruire Mr de Larchant de ce qu'il aura à faire au voïaige qu'il faict en Angleterre (original).
(Dressé par Mr De Foix.)
Il est nécessaire, une des deux choses: ou respondre aux demandes de la Royne d'Angleterre par escript, et le mander à Mr de La Mothe, pour le bailler à la Royne d'Angleterre et le monstrer, icy, à son ambassadeur;
Ou bien y envoyer un gentilhomme de qualité pour déclarer à la dicte Dame ceulx que le Roy à éleus pour aller traicter et négocier par delà sur les demandes tant d'elle que de Monseigneur; et conclure ce négoce.
Quant au premier, il semble que, tant s'en faut qu'il feust profitable qu'il seroit dommaigeable; premièrement, parce que Monseigneur pourroit accorder quelques choses icy qui pourroient luy estre concédées plus avantageuses, si l'on négocioit sur les lieux, où l'on feroit les responces, sellon qu'on verroit disposés les affaires.
En second lieu, est à craindre qu'il ne se trouvast quelques responces qui fussent pour desplaire à la Royne et à ceulx de son conseil, et par ce moyen apportassent empeschement ou retardement à ceste négociation.
En troisième lieu, il est certain que la dicte Dame n'entrera en aucuns débatz par escript sur les dictes responces, comme il appert par l'inscription de ses demandes, et difficultez qu'elle a faictes de les bailler, cuydant qu'il appartenoit à sa grandeur et existimation de les aller prendre sur les lieux, comme aussi il se voit par ce que l'ambassadeur a dict à Leurs Majestez, en leur présentant les dictes demandes: qu'il n'a aucun pouvoir pour les deffendre et débattre. Partant ce ne seroit que leur donner plus de commodité et temps de s'aprester et instruire contre les responces du dict Seigneur.
En oultre, négocier par escript et messaiges, n'est aultre chose qu'aporter longueur à cest affaire, et n'y a rien qui soit plus tost pour le rompre que donner temps et loisir aux adversaires d'apprester leurs machines pour l'oppugner;
Oultre ce, que les conditions présentées par la dicte Dame semblent estre si prochaines de la raison, qu'il semble ne desirer aultre chose que des députez pour les clorre et arrester.
Item, son ambassadeur s'est laissé entendre que la dicte Dame estoit mal satisfaicte de ce que, jusques icy, le Roy n'avoit envoyé aucun personnaige de qualité devers elle.
Partant, il semble bon de luy en envoyer un présentement, à plusieurs fins, pour la visiter et la remercier très cordialement de ce qu'elle monstre, et par ses lettres, et par propos tenuz à l'ambassadeur, et par ses demandes et responces faictes à celles de Monseigneur, combien elle embrassoit de bon cœur l'offre qui luy avoit esté faicte de la part du Roy, et avec quelle syncérité d'affection elle y procédoit; de quoy leurs Majestez et Monseigneur la remercioient très affectionnément, et l'asseuroient que, avoir si franchement procédé à cest affaire avoit redoublé leur desir de le mettre à fin, et leur faisait tant plus estimer sa bonté et mérites, luy tesmoignant que le Roy n'avoit rien plus cher que de voir son frère avec elle entendre à son contentement, conservation de son estat et continuation d'iceluy à sa postérité, comme aussy la Royne Mère luy rendoit pareille affection qu'à ses propres enfans, et Monseigneur en augmentoit tous les jours en ardent zèle de l'obéir et servir, et se conformer à ses volontez; ce qui avoit esté cause que, incontinant, ayant esté présenté au Roy ses dictes demandes, il auroit dépesché devers elle pour luy déclarer ceste leur satisfaction et desir;
Et encores pour luy faire entendre le chois et élection qu'il a faict de personnages, de qualité convenable au respect que le Roy luy rend et à la grandeur de ce négoce, pour envoyer devers elle, affin, par conférence avec elle et ceulx qui luy plaira députer de sa part, d'adjouter, corriger et réformer, des pactions et accords, ce qui sera juste et raysonnable, et sçavoir d'elle si elle aura pour agréable qu'ilz l'aillent incontinent trouver, tenans pour certain, Leurs dictes Majestez, qu'ayant donné si bons arrhes et gaiges de sa bonne intention, elle continuera à pourvoir à tout ce qui sera faict pour la conscience, honneur et grandeur de Monseigneur, et ostera par sa prudence les difficultez qui restent encores de poix et moment.
Dira aussi qu'une des occasions, qui ont meu le Roy d'envoyer des députez devers elle, est parce que luy semble convenable à la grandeur d'elle que cest affaire se parachève près d'elle, et qu'il desire de le haster le plus que l'on pourra, sachant bien qu'il n'y a rien plus contraire à l'effectuer que la longueur des messagers, allans et venans, pendant laquelle les adversaires guaignent temps pour s'aprester à le pouvoir empescher.
Et, si la dicte Dame déclare vouloir que les députez aillent incontinent par delà, il demandera passeport pour servir, en ce, plustost à la coustume, que pour en estre besoing à cause de la paix et bonne intelligence qui est entre le Roy et elle.
Mr de La Mothe adjoutera à ce que dessus ce qu'il luy semblera estre plus propre pour l'acheminement de cest affaire et pour rendre plus claire et certaine la négotiation des députez.
Le dict gentilhomme remerciera aussi, de la part du Roy et de Monseigneur, le garde des sceaux, le marquis de Norenton, le milord Sucès, de Lecestre, de Bourlé et aultres, des bons offices qu'ilz font par delà, selon et ainsi qu'il semblera bon au dict ambassadeur.
Et desire Sa Majesté qu'oultre ce qu'il a mandé, par ses lettres du VIIe de ce mois, avoir entendu, par le comte de Lecestre, de la bonne intention de la dicte Dame pour laisser à Monseigneur, privément et en sa maison, l'exercice de sa religion, qu'il en parle encor au dict seigneur conte, ensemble au milort Bourlé, et leur remonstre l'aliénation des bonnes volontez que pourroit apporter, si les dictz depputez, personnaiges de telle qualité, s'en retournoient sans rien faire, et les prier que, s'ils congnoisssent qu'il peut survenir quelque empeschement pour rompre ceste pratique, qu'ilz luy vueillent dire clairement.
Faict à Gaillon, le XVIIIe jour de juing 1571.
CHARLES. PINART.