XIV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXVIIe jour de juillet 1569.—

Remercimens du roi pour les communications qu'Elisabeth lui a fait transmettre.—Confidence secrète du projet de mariage de Marie Stuart avec le duc de Norfolk.—Injonction faite à l'ambassadeur d'en favoriser de tout son pouvoir l'exécution.—Recommandation du plus grand secret.—Nouvelles de la guerre.—Prise de Châtelleraut et de Lusignan par les protestans.—Nécessité où se trouve le duc d'Anjou de se tenir sur la défensive.—Envoi d'un secours par le roi d'Espagne.—Mesures prises pour solder les troupes.—Projet des protestans d'attaquer Saint-Maixent ou Poitiers.

Monsieur de La Mothe Fénélon, il y a quelques jours que vostre dépesche de l'unzième[17] m'est arrivée, par laquelle j'ay veu que la prompte levée qui s'est faicte, de cinq mille hommes de pied, a esté pour le costé d'Irlande; et comme, encore que le remuement qui est de ce costé là ne soit de petite importance, néantmoins l'on le veult rendre à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, le moindre que l'on peut, pour ne la divertir d'entendre à quelque autre entreprinse, comme vous jugez sagement qu'elle pourra faire, si elle en voit quelque commode occasion, encores que son langaige soit plein de toute honnesteté et courtoisie. Dont je desire néantmoins que vous la merciez de ma part, et luy dites que, sy elle desire, de son costé, qu'il ne m'advienne aucun mal de ceste guerre, je n'en desire pas moins pour elle du remuement que j'ay sceu estre advenu, puis naguières, au pays d'Irlande. Et puisqu'elle vous a dict qu'elle auroit certitude, dedans la sepmayne de la dacte de vostre lettre, de ce qui se fera de la levée que l'on dict que faict Cazimir, je m'asseure que n'aurés failly de la recorder de vous en dire ce qu'elle en sçayt.

Au demeurant, l'on m'a adverty que la Royne d'Escosse est bien avant en propoz de mariage avec le duc de Norfolc, et que l'on espère que les choses s'en pourront mener à quelque bonne fin; ce que j'ai occasion de desirer beaucoup plustost qu'il se fasse, que avec le bastar d'Espaigne, ainsi que je sceus cy devant qu'il s'en praticquoit quelque chose. Et, à ceste cause, je vous prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, que dextrement, comme de vous mesmes, et sans faire cognoistre en façon du monde que je vous en aye rien escript, vous fassiés tout ce qu'il vous sera possible pour faire trouver bon le dict mariage à la dicte Royne d'Escosse, et le favorisiez tant, par toutz les bons moyens que vous pourrés trouver de par dellà, qu'il se puisse conduire à quelque bon effect, n'oubliant à découvrir saigement ce qui en a jà esté miz en termes, et sy les choses sont sy advancées que l'on me les a faictes, dont vous ne faudrez de me donner adviz. Et surtout regardez à manier ce fait si secrètement que vous ne puissiez estre descouvert de personne, et qu'il ne vienne en cognoissance qu'il vous ayt esté rien mandé de deçà.

Quant à l'estat de mes affaires, vous avez sceu, par ma dernière, comme le faict du siège de la Charité s'est passé. Despuys, mes ennemys, s'estant advancez, sont entrés dedans Chastèlerault, où les soldatz qui estoient ordonnez pour la garde des postes, en petit nombre, leur ouvrirent la porte; et ont assiégé Luzignam, où, après avoir esté quelques jours, et avoyr enduré ceulx de dedans, qui n'estoient que deux ou trois centz hommes, deux assaux, auxquels ilz ont bien tué de mes dictz ennemys six ou sept cens hommes, enfin ilz se sont renduz à composition. Mon armée, que commande mon frère, le Duc d'Anjou, s'aproche tousjours d'eulx pour leur faire teste. Il est vray que, ayant donné congé à la pluspart de sa gendarmerye de s'en aller faire ung tour en leurs maisons, il n'a pas, à beaucoup près, tel nombre de gens de cheval françoys qu'il avoit cy devant; qui est cause qu'il n'a pas, jusques icy, peu aprocher de sy prez mes dictz ennemys ni les tenir si serrés comme l'on eust peu faire autrement.

Je vous ay mandé cy devant comme je faictz lever huict mil Suysses de nouveau, et cinquante enseignes françoises, affin d'estre tousjours plus renforcé et avoir plus de moyen de résister aux forces étrangères, desquelles l'on me menasse: [oultre lesquelles forces, le Roy d'Espaigne, mon beau frère, m'envoye quatre mil Espaignols]. Je suis venu à bonnes journées en ceste ville pour donner ordre aux provisions d'argent nécessaires pour l'entretènement des susdictes forces des gens de pied, Françoys et Suysses, affin que, y ayant pourveu, je puysse incontinent m'en retourner à Orléans. Dont n'ayant que faict deux journées jusques en ceste ville, il ne sera pas que ceulx qui essayent à descrier tousjours mes affaires de delà, le plus qu'ilz peuvent, ne facent, possible, semer le bruict que je m'en sois retiré par crainte de mes dictz ennemys; lesquels n'ont, jusques icy, faict aucune contenance de s'aprocher plus prez de la rivière de Loyre que le dict Chatèlerault. J'estime qu'ilz seront pour assiéger St Maizant ou Poytiers; lesquelles places sont pourvues d'ung sy bon nombre d'hommes que j'espère qu'il n'en adviendra aucun inconvéniant; estant tout ce que j'ay à vous dire et l'endroict où je prie Dieu, etc.

Escript à St Germain des Prez, le XXVIIe jour de juillet 1569.

Me faisant réponce sur le faict du susdict mariage, escripvez m'en par la lettre particulière que vous adresserez à Brulart, et non avec les dépesches que me fairez de l'estat auquel sont les choses par delà.

CHARLES. BRULART.