IV

La jeune fille avait gardé un appartement à l’abbaye de Tresnel pour y faire de longues retraites. Mais ses parents ayant exigé qu’elle passât plusieurs mois, chaque année, dans leur hôtel de la rue de Verneuil, elle se voyait obligée d’assister à des réceptions brillantes et à des fêtes qui troublaient son recueillement. Si jeune encore, elle ne laissait point, par moments, de subir un peu l’attrait de la société frivole et chatoyante qui bruissait autour d’elle.

Elle écrit dans des notes qui ont été conservées : « Il me fallait bien souvent lutter contre moi-même pour résister à l’entraînement. Je n’aimais pas le monde parce que j’avais compris sa vanité ; j’avais subi sa fascination parce que tout, en moi, avait besoin de vie et d’affection. » Et plus loin : « Au milieu de tant de relations que je me trouvais forcée d’entretenir même avec les personnes de la cour, je pris peu à peu leurs habitudes et me laissait aller à une si grande recherche de mes aises qu’évitant les moindres incommodités, j’en étais venue au point de faire lever ma femme de chambre la nuit, lorsque le moindre pli venait heurter ma délicatesse. Avec le désir de quitter le monde je commençais à arborer ses enseignes. J’aimais que tout ce que je portais fût de bon goût et je n’étais pas indifférente aux murmures flatteurs que ma présence provoquait. Cependant, au milieu de ces futilités, le son d’une cloche de couvent venait-il frapper mes oreilles, un saisissement involontaire s’emparait de tout mon être. Portant mes regards vers le ciel, je conjurais le Seigneur d’avoir pitié de moi. »

Quand Dieu appelle une âme à la vie religieuse et que celle-ci ne cède pas tout d’abord à la vocation, il se fait en elle un dédoublement. D’une part son imagination et sa sensibilité tentent sans cesse d’échapper aux invitations de la voix surnaturelle qui les presse d’obéir. D’autre part, quoiqu’elle cherche à se donner le change, son entendement et sa volonté sont, bon gré mal gré, ramenés, dès qu’elle rentre en elle-même, à la persuasion qu’elle fera le sacrifice que le Maître lui demande.

Tel fut le cas de Mlle de Soyecourt. Enfin, il arriva un moment où toute résistance se fit impossible. Elle résolut alors de vaincre sa famille en lui opposant le fait accompli. — Elle se rendit, sous prétexte d’y faire une retraite, chez les Bénédictines du Saint-Sépulcre. Mais le temps de la retraite terminé, avec l’agrément de l’abbesse, elle envoya à sa mère une lettre où elle lui demandait l’autorisation d’entrer au noviciat. Au reçu de cette missive, « Mme de Soyecourt ne fut pas maîtresse d’un mouvement d’indignation. Elle monta sur-le-champ en voiture, sans même prendre le temps de remédier au négligé de sa toilette, et se rendit en hâte au monastère. Sans ménager à l’abbesse le témoignage des sentiments de son cœur profondément affligé, elle fit à sa fille de sévères reproches pour un tel manque de soumission. Celle-ci essaya de protester, assurant qu’elle retarderait ses vœux jusqu’à sa majorité. Elle eut beau prier, conjurer, la comtesse demeura inflexible et l’obligea de quitter la clôture en lui défendant de parler à l’avenir de sa vocation ».

C’était demander la chose impossible. Pendant les dix-huit mois que Camille eut encore à passer dans le monde, à toutes les objurgations, elle répondit, avec une ferme douceur, qu’elle était sûre de sa vocation et que rien ne la ferait varier.

A la longue, les parents cédèrent. Leur chagrin était énorme mais, comme après tout, c’étaient de pieuses gens, ils finirent par comprendre qu’en s’obstinant, ils contrarieraient les desseins de Dieu sur l’âme de leur fille. Ils donnèrent donc leur consentement avec la promesse de laisser Camille choisir l’Ordre où elle prendrait le voile.

Camille avait en vue les Bénédictines. Mais avant de se décider, elle consulta le Père Rufin, son directeur, qui l’avait assistée avec zèle et clairvoyance, dans la crise qu’elle venait de traverser.

Au cours de l’entretien où Mlle de Soyecourt lui soumit son projet d’entrer dans l’ordre de Saint-Benoit, elle lui dit : « J’éprouve, néanmoins une répugnance fort grande pour un des usages de cette congrégation.

— Et lequel ? demanda le religieux.

— Les relations avec le monde y sont fréquentes, mon Père, surtout avec les dames pensionnaires et je voudrais tant rompre d’une façon totale avec le monde !

— Vous trouverez cet inconvénient partout, reprit le Père Rufin, sauf chez les Carmélites. »

A ces mots, Camille sentit en elle une illumination ; ce fut comme si une existence pressentie depuis longtemps et pour laquelle tout son être était préparé venait de lui être révélée.

« De grâce, mon Père, s’écria-t-elle avec vivacité, allez vite me proposer au Carmel. »

Le directeur y consentit. Il se rendit auprès de la Prieure des Carmélites de la rue de Grenelle, lui exposa en détail l’histoire de sa pénitente et formula l’opinion que le Carmel répondait parfaitement aux aspirations de cette âme assoiffée de sacrifice.

La Prieure, bien disposée par ce préliminaire, voulut voir Camille qui vint la trouver aussitôt et, dans un long entretien, lui décrivit, sans réticence, les grâces qu’elle avait reçues, ses angoisses, ses luttes, et enfin son désir de se donner à Dieu dans la clôture la plus stricte.

La Prieure reconnut à tous ces traits les marques d’une sincère vocation. Mais elle ne voulut pas prendre congé de la jeune fille sans lui laisser entrevoir quelques-unes des mortifications en usage au Carmel.

« Savez-vous quelque chose de notre genre de vie, lui dit-elle, et votre santé pourra-t-elle s’y faire ?

— Je compte sur Dieu, répondit la postulante.

— Aimez-vous le poisson ?

— Je le hais !

— Et les œufs ?

— Je les déteste ! Je fais maigre le vendredi mais, très souvent, j’ai la migraine le samedi.

— Comment pouvez-vous donc être Carmélite ?

— Je ferai pénitence ; c’est là tout mon désir. »

Vaincue par tant de résolution, la Prieure déclara qu’elle admettrait Camille comme postulante. On était au mois d’octobre 1783 ; l’entrée fut fixée au 2 février de l’année suivante, fête de la Purification de la Sainte Vierge.

La biographe ajoute : « Il s’agissait de préparer le départ et d’annoncer la résolution à la famille. La nouvelle fut donc donnée par Mlle de Soyecourt à ses parents. L’alarme fut grande et, malgré la certitude où l’on était de la séparation, le choix de l’Ordre vint s’ajouter à la douleur générale.

« Pour la mère surtout, le Carmel était le dernier mot de l’épouvante. Cette fille si aimée, de santé si frêle, allait entrer dans un Institut où tout est fait pour crucifier la nature. Elle ne pouvait s’habituer à cette pensée. On était à l’entrée de l’hiver dont les rigueurs s’annonçaient déjà et la mère s’exagérait les souffrances que sa fille aurait à endurer dès le début.

« C’est insensé, disait-elle à son mari, je crois, en vérité, que nous aurions le droit d’empêcher notre fille de commettre une pareille folie !… »

Mais M. de Soyecourt ne voulut pas revenir sur la parole donnée. En outre, il possédait, plus que sa femme, le sens du surnaturel.

« Vous avez raison, lui répondit-il, c’est une folie, mais cette folie se nomme la folie de la croix. Puisque cet Ordre est ancien et fort approuvé par l’Église, je ne vois aucun motif d’interdire à ma fille d’y entrer. Quel que soit mon chagrin, si Dieu l’y appelle et si c’est sa vocation, je m’incline. »

Mme de Soyecourt fut longue à se résigner ; elle fit encore plusieurs tentatives pour déterminer sa fille à choisir un Ordre moins austère. Mais le parti de Camille était bien pris. Elle repoussa toutes les obsessions avec douceur mais avec netteté. — Et elle entra, tout heureuse, au Carmel, le jour fixé par la Prieure, c’est-à-dire le 2 février 1784.