V

Le postulat de Camille dura trois mois au cours desquels sa vocation ne cessa de s’affirmer. Le courage qu’elle montra dans les épreuves corporelles que ne lui ménageait pas une règle attentive à vaincre la nature fit bien augurer de sa persévérance. Comme les premiers temps, la Prieure avait voulu que, pour dormir, elle eût un matelas sur la paillasse grossière qui constituait la seule couche de ses compagnes, elle se récria et voulut refuser cet adoucissement. Ce ne fut que sur un ordre formel qu’elle l’accepta. « Il est vrai, disait-elle plus tard, que ce pauvre matelas était si dur que la paillasse, assurément, ne m’aurait pas fait souffrir davantage. »

Au point de vue spirituel, la jeune fille sentit s’élargir l’horizon de sa vie intérieure. La contrainte terrifiée, qui pesait sur son âme depuis l’époque où elle avait subi une formation imbue de jansénisme, se dissipa pour ne plus revenir. Elle commença de se dilater au soleil de l’amour divin. Grâce à la direction aussi perspicace qu’affectueuse de ses supérieures, elle en vint à sentir que Notre-Seigneur n’est pas un tyran farouche et impossible à satisfaire mais, pour ceux qui se donnent à Lui avec une simplicité généreuse, un Grand Ami plein de sollicitude et d’indulgence. Bientôt elle put écrire dans le cahier où elle notait ses impressions quotidiennes, ces lignes significatives : « Mon Dieu, par vous je goûte à présent combien vous êtes doux et aimable. Le monde n’imagine pas cette sorte de bonheur et vous ne m’avez faite Carmélite que pour en convaincre le monde. Oui, mon Dieu, vous me tenez lieu de tout. Je perdrais tout le reste que rien ne pourrait plus me séparer de votre amour. Dans le ciel, je ne désire que vous. Sur la terre, je ne vois rien qui mérite mon amour si ce n’est vous. Vous m’aimez, je n’en puis douter. Mais, moi aussi, Seigneur, je vous aime et je me repose en paix dans votre amour. »

Cette effusion, où se retrouve l’esprit de sainte Térèse, montre bien que l’hérésie n’avait fait que ravager l’âme de Camille à la surface, sans la dessécher en ses profondeurs puisque, dès qu’elle eut repris contact avec la Vérité unique, toutes ses puissances s’épanouirent, dans l’amour, comme les fleurs splendides d’un Éden reconquis.


Le trimestre du postulat étant accompli, Camille fut jugée apte à poursuivre sa probation comme novice. La cérémonie de la prise d’habit fut fixée au 24 juillet. Mme de Soyecourt fut la seule de la famille à y assister, le père, quoiqu’il eût fait son sacrifice, n’ayant pu se résoudre à sanctionner, par sa présence, un acte qu’il considérait presque comme la mise au tombeau de son enfant.

Par contre, une nombreuse assistance remplissait la chapelle des Carmélites. « Les plus grandes familles de France y étaient représentées. La haute noblesse du faubourg Saint-Germain n’avait pas oublié la jeune fille souvent admirée dans ses fêtes et semblait désireuse de constater, par elle-même, si réellement la joie du sacrifice résidait dans son cœur. »

On possède sur les sentiments de cette frivole assemblée un témoignage assez inattendu : celui du roi Louis-Philippe. — Duc de Chartres à l’époque, il avait été conduit, avec sa sœur, Adélaïde, par Mme de Genlis, leur gouvernante commune, à la prise d’habit de la Sœur de Soyecourt. Le souvenir de la cérémonie lui était demeuré si présent, qu’un soir, en 1847, au château de Neuilly, le nom de la Carmélite ayant été prononcé par hasard, il en donna le détail avec une précision qui prouvait l’excellence de sa mémoire.

« Il y avait là, dit-il, une réunion de gens fort titrés mais on ne peut moins recueillis. On se passait des lunettes d’opéra pour examiner l’héroïne. En grand costume de cour, avec paniers, falbalas, coiffes, dentelles et piquets de roses, elle venait de s’agenouiller devant Mgr de Juigné, archevêque de Paris, assis juste au milieu de l’assistance, entouré d’évêques et de chanoines. La novice était si émue qu’elle semblait prête à crouler sous le poids de ses jupes. Le Père Le Guay, jésuite, prononça le sermon de vêture qu’on n’entendit guère à cause du flic-flac des éventails, du bourdonnement des conversations et des sanglots de Mme de Soyecourt. L’opinion générale était que la jeune fille ne résisterait pas plus de six mois au dur régime du Carmel et que cette prise de voile équivalait à un suicide. Bref, ce fut un événement mondain et l’on en parla pendant plusieurs jours. »

Quelqu’un demanda ce qu’était devenue la Carmélite.

« Je ne sais, répondit le roi, elle a dû succomber en peu de temps car elle paraissait bien frêle, à moins que la Révolution… » D’un geste coupant, il acheva sa pensée — et l’on parla d’autre chose[10].

[10] Voir G. Lenotre : Vieilles maisons, vieux papiers, 2e série, page 344.


L’année de noviciat permit à Camille d’avancer allégrement dans ce chemin de la perfection dont sainte Térèse a si admirablement marqué les étapes. Le 18 août 1785, elle prononça ses vœux solennels. Et maintenant, dans cette clôture d’où il paraissait assuré qu’elle ne sortirait jamais plus, elle goûtait cette joie dont les mondains ne peuvent soupçonner les douceurs : vivre dans le renoncement à soi-même, dans la pénitence pour les péchés d’autrui, dans une radieuse union avec Jésus-Rédempteur.

Il ne fallait pas moins que l’atmosphère surnaturelle où son âme baignait de la sorte pour que sa santé délicate supportât les rigueurs de la règle. Même les détails de la vie quotidienne lui demandaient un effort sans cesse renouvelé. Par exemple, chaque matin, au moment de revêtir la lourde robe de bure, elle devait la suspendre à un clou et se placer dessous pour s’y introduire car son peu de forces physiques ne lui aurait pas permis de la soulever. Afin, dit-elle, de développer ses muscles, elle demanda d’être appliquée aux travaux pénibles. On le lui permit ; et, dès lors, elle se donna les tâches d’une femme de peine. Elle monta au grenier des corbeilles remplies de linge ; elle fendit du bois, tira de l’eau du puits, arrosa le jardin. Quant à la couture, elle n’y réussit guère. Elle a dit plus tard, racontant à des novices ses débuts dans la vie religieuse : « Fort peu habile, j’en accusais la raideur de mes doigts. Je redoublais d’énergie mais je n’ai jamais réussi qu’à constater mes maladresses. »

Entre temps, suivant la tradition du Carmel, elle composait de petits cantiques qu’elle chantait à la récréation ou dont elle méditait les vers aux heures d’oraison. En la dernière strophe d’un de ces naïfs poèmes, elle a fort bien résumé l’esprit de son ordre :

N’écoutant plus, Seigneur, que ta tendresse,

Tu viens à moi, qui ne suis que faiblesse :

Puisque l’amour devient notre aliment,

Vivons d’amour et mourons en aimant.

C’est ainsi qu’elle vivait toute à Dieu, toute en Dieu, lorsqu’éclata la tempête qui la rejeta dans le monde de la façon la plus douloureuse.