IX

La clôture que Joseph subit à Osimo fut encore plus stricte que les précédentes. Des cardinaux et des prélats irréprochables, qui l’aimaient tendrement, le vénéraient et répondaient de sa doctrine, étaient intervenus pour qu’on lui rendît sa liberté. Mais le Pape alors régnant, Innocent X, ne crut pas devoir les écouter. Il ordonna que le Saint eût une chapelle et un jardin à part, fût mis sous la surveillance d’un compagnon « spécialement choisi » et qu’on ne le laissât voir à personne sauf à quelques religieux du monastère « d’une discrétion et d’une sagesse éprouvées », disent les Actes. Ce régime insolite le laissa on ne peut plus paisible. Comme il l’avait toujours fait, il se soumit sans se plaindre ni demander le motif de sa captivité. Tous les matins, il se confessait, se préparait au saint sacrifice par une longue méditation puis disait sa messe avec un incomparable recueillement. Elle durait environ une heure « non compris le temps des extases ». Le reste du jour était employé tout entier à l’oraison, soit qu’il se tînt dans sa cellule, soit qu’il se promenât dans l’enclos qui lui était réservé. On lui apportait sa nourriture après le repas des Frères. Comme depuis longtemps son estomac ne supportait plus la viande, il avalait, debout, un peu de soupe maigre, trois bouchées de pain et quelques légumes cuits sans assaisonnement. Vu son état de faiblesse, le supérieur lui avait prescrit l’usage du vin. Par obéissance, il en prenait donc ; mais il ne put se résoudre à le boire pur et il le coupait largement d’eau.

Son gardien ne semble pas s’être beaucoup préoccupé de lui, car on a noté qu’à plusieurs reprises, deux jours de suite, il oublia de lui apporter à manger. Le Saint ne lui fit, d’ailleurs, aucune observation. Très probablement, il ne s’était même pas aperçu de cette négligence.

Tel quel, il s’estimait on ne peut plus heureux. A un religieux qui lui demanda s’il ne s’ennuyait point, il répondit : «  — J’habite une ville, mais je me sens comme au fond d’une forêt ou plutôt je suis en paradis. »

A un autre qui l’interrogea sur l’emploi de son temps : «  — Je me tiens en Dieu. » Cette brève indication suffit : il se tenait en Dieu, c’est-à-dire que, fondu, par anticipation, dans les splendeurs et les ferveurs de la Béatitude, il ne percevait plus les choses du monde que comme un amas de nuées confuses formant un cercle brumeux autour du lac de lumière où son âme demeurait immergée.

Il accueillait avec un sourire amical ses visiteurs mais il ne leur parlait pas beaucoup. Certains jours, il se contentait même de les inviter à chanter avec lui de petits cantiques ingénus qu’il avait composés.

Il avait alors la voix « merveilleusement claire et douce ». Ceux qui l’ont entendue disent qu’elle évoquait le tintement d’une cloche de cristal. Ils ajoutent : « Son chant faisait pleurer, excitait à l’amour de Dieu et révélait, on ne sait comment, l’infinie pureté de son cœur. »

Affable avec tous, le Saint avait pourtant un favori. C’était un chardonneret dont on lui fit cadeau. Il se garda de le mettre en cage : « Va, lui dit-il, jouis de la liberté que Dieu t’a donnée. Je n’exige de toi qu’une chose : quand je t’appellerai, tu viendras et nous louerons ensemble le Seigneur. »

Il en fut ainsi ; l’oiseau voltigeait à son gré dans le jardin, se posait tantôt sur un arbuste, tantôt sur la fenêtre de la cellule. Dès que Joseph l’appelait, il venait se poser sur son épaule et accompagnait de ses roulades les hymnes entonnés par le Saint.