X
C’est dans ce recueillement extrême, dans ce détachement de toutes choses que le saint passa les six dernières années de son existence. Au mois d’août 1663, il tomba malade d’une fièvre d’abord intermittente, bientôt continue qui eut promptement raison de son corps que la flamme d’amour insatiable qui brûlait en lui avait miné. On fit venir un médecin qui le tourmenta de saignées et de remèdes saugrenus. Joseph les acceptait docilement mais il avait un certain sourire qui signifiait qu’il ne se faisait pas d’illusion sur leur efficacité.
Quand on lui demandait comment il se sentait, il répondait, au début de sa maladie : — Le petit âne commence à gravir la montagne.
Plus tard, quand le mal s’aggrava : — Le petit âne a gravi la moitié de la montagne.
La veille de sa mort, il dit d’un ton enjoué : — Le petit âne est arrivé au sommet de la montagne ; il ne peut plus se traîner ; c’est ici qu’il va laisser sa pauvre dépouille.
Le 18 septembre il entra en agonie. La communauté se réunit dans sa cellule et voici comment les Actes rapportent sa fin :
« Il voulut recevoir le saint viatique, ce qu’il fit avec une piété angélique et des transports d’amour. Il demanda ensuite l’extrême-onction ; quand l’huile sainte toucha ses membres, il s’écria, d’une voix forte et sonore, malgré sa faiblesse : — Mon Dieu, quelle musique, quels parfums dans votre paradis… Je suis heureux !…
« Il se fit lire ensuite la profession de foi et demanda à ses frères le pardon de ses fautes envers eux. Mais tous versaient des larmes car nul n’avait rien à lui reprocher.
« A mesure que l’agonie faisait des progrès, le désir de quitter la terre s’accroissait chez le saint, car il répéta plusieurs fois la parole de Saint Paul : — Je désire être dissous, et être avec le Christ !…
« Après on récita, en langue vulgaire, l’Ave maris Stella. Le malade, qui avait toujours tant aimé la Madone, parut en éprouver du contentement et il chanta tout doucement un des cantiques qu’il avait composés : Salut ma Reine, ma rose sans épines ; prie pour moi, fille d’amour, que je ne meure pas dans le péché !
« Il s’abandonna ensuite à des mouvements et à des transports très animés. Interrogé si c’étaient des effets de l’amour de Dieu, il répondit que oui et il se mit à sourire avec une telle expression de ravissement que sa joie se communiqua aux assistants. Alors une splendeur éblouissante illumina son visage et, dans ce même moment il rendit sa grande âme à son Créateur. C’était quelques minutes avant minuit. Joseph avait soixante ans et trois mois. »
Un jour, prêchant sur la Trinité, le Saint prononça ces mots : « De même que le feu, substance une, produit continuellement la lumière et la chaleur ; de même la nature divine du Père produit continuellement la lumière qui est le Fils et en même temps la chaleur qui est l’Esprit. »
Cette phrase résume toute son existence. Parce que cette chaleur et cette lumière régnaient en lui, rayonnaient autour de lui, des âmes, qu’enveloppaient les glaces et les ténèbres du péché, le méconnurent et le persécutèrent. La prudence humaine disposa des écrans entre ce foyer d’amour et la multitude accourue pour se réchauffer à son contact. Joseph souffrait tout sans une plainte, sans un reproche. Il possédait Dieu ; que lui importait le reste ?
Au surplus, dès qu’il eut quitté la terre, ainsi qu’il arrive si souvent dans l’histoire des Saints, les méfiances, les rancunes et les préventions fondirent comme de la neige au soleil. A peine quelques années s’étaient écoulées que l’Église le plaçait sur ses autels. Et parmi ceux qui instruisirent le procès de canonisation, l’on retrouve quelques-uns de ses plus acharnés contradicteurs de naguère.