V
Le voici prêtre. La question se posait maintenant de l’emploi à lui donner.
Il ne fallait pas compter sur lui pour la récitation des offices car, disent les actes de la canonisation, « pendant plus de trente-cinq ans, les supérieurs durent exclure frère Joseph des cérémonies du chœur et des processions, attendu que, par ses extases et ses ravissements, il troublait les exercices ».
De même, il lui fut toujours impossible de dire régulièrement le bréviaire. Ou bien il s’évadait dans la contemplation sitôt qu’il en avait lu quelques lignes. Ou bien, il feuilletait le volume, comme au hasard, poussant des cris d’amour et versant des larmes chaque fois qu’il rencontrait le nom de Jésus.
On dut renoncer également à l’appliquer au ministère de la confession : neuf fois sur dix, à peine assis au confessionnal, il entrait en ravissement et n’entendait pas les pénitents qui se pressaient autour de lui.
Or le Supérieur remarqua qu’il possédait un genre d’éloquence tout personnel et que quand il parlait de Dieu, c’était en des termes si frappants, avec des images si émouvantes qu’à l’entendre on se sentait pénétré d’une foi plus vive et d’un zèle plus ardent pour la religion. Il résolut donc de vouer le Saint à la prédication. Il lui commanda de parcourir la province et de parler au peuple partout où il se trouverait. Joseph obéit quoiqu’il eût bien préféré le silence et le recueillement dans sa cellule.
Tout de suite, le succès fut énorme, mais non pas auprès des doctes et des mondains.
Ceux-ci, en général, s’offusquaient des verdeurs de sa diction ou lui reprochaient de négliger les préceptes de l’art oratoire. Mais les gens du peuple étaient transportés et aussi maintes âmes ferventes de toutes conditions. Il conquit encore nombre de débauchés que sa parole arrachait à leurs vices et précipitait, tout sanglotants de repentir, aux pieds de Jésus.
Il est malaisé de donner un exemple de sa manière. D’abord on ne peut rendre le feu de son regard, le rayonnement de sa face, l’ampleur de ses gestes, le son de cette voix qui retentissait tantôt comme une cloche de bronze tantôt comme une flûte de cristal. Un de ses auditeurs a dit : « Avant d’entendre le frère Joseph, j’avais l’âme froide et dure comme un bloc de glace. Tandis qu’il parlait, je la sentis fondre et devenir pareille à de l’eau bouillante ; et je me mis à aimer Dieu comme jamais je n’avais eu la moindre idée de le faire. »
Ce qui s’oppose aussi à l’exposé de son éloquence c’est que la plupart de ses harangues ne sont venues à nous que fragmentaires et fort souvent édulcorées par des chroniqueurs pieux mais timides. Ces scribes, très amis de la périphrase et de l’euphémisme, s’effaraient à cause de la rudesse et de la netteté des discours du Frère. Ils les ont gauchement délayés en ce style « mucilagineux » — comme disait Huysmans — où trop d’écrivains pieux ont coutume d’engluer le Verbe dont ils ont reçu le dépôt.
Voici, cependant, un passage d’un des sermons prononcés par le Saint où il semble que ses expressions aient été à peu près conservées :
« Eh bien, gens de toute petite foi, vous me montrez vos coffres-forts et vos magasins bondés de marchandises ! Vous en êtes très fiers et c’est là que vivent vos âmes. Mais moi, je vous dis que vos âmes, comme ces boutiques et ces trésors, sont pleines de vermine et d’ordure. Au contraire, il y a dans les magasins de Dieu des provisions que nul dégoûtant insecte n’oserait attaquer. Si vous aviez la foi, Dieu prendrait plaisir à vous prodiguer ses richesses incorruptibles et vous auriez part à sa puissance. Car l’homme fidèle peut ce qu’il veut pourvu qu’il veuille ce qu’il doit. Dieu l’a dit. Oseriez-vous supposer qu’il a quelque raison pour nous mentir ?… »
Le sermon terminé, la foule escortait Joseph comme s’il l’avait enchaînée à sa suite. Les uns pleuraient et confessaient tout haut leurs fautes. D’autres lui demandaient des conseils pour mieux vivre. Il répondait à tous et ne malmenait que ceux qui s’adressaient à lui mûs par un sentiment de curiosité profane. A ceux-là, il répondait : « Allez voir Polichinelle. Le frère Ane n’a rien à vous dire ! »
Mais la multitude le poursuivait quand même, l’acclamait et ne pouvait se déprendre de lui. C’est parce qu’il était en quelque sorte un accumulateur de divinité : la Grâce émanait de lui par effluves ; à l’approcher, à le toucher, il semblait qu’on s’imprégnât d’une lumière purifiante dont les rayons pénétraient profondément dans les âmes pour les renouveler et les sanctifier.
Nul orgueil ne lui venait de ces triomphes. Les ovations le mettaient au supplice. Dès qu’il lui était possible, il donnait sa bénédiction en ces termes : Potentia Patris, sapientia Filii, virtus Spiritus sancti defendat vos ab omni malo[1]. Puis il se dérobait et courait s’enfermer dans sa cellule. Et il fallait un ordre exprès de son supérieur pour qu’il en sortît et reprît sa tâche d’illuminateur des consciences obscurcies.
[1] Que la puissance du Père, la sagesse du Fils, la force du Saint-Esprit vous défende de tout mal.