VI
C’est à l’époque de ces prédications que Joseph reçut les deux privilèges qui constituent sa marque spéciale parmi les Saints et qui lui valurent autant de souffrances que de célébrité : le don d’être élevé au-dessus de terre par une explosion d’amour de Dieu et le don de lire dans les âmes comme si c’étaient des manuscrits déroulés soudain devant ses regards.
Rappelons-nous d’abord que le ravissement en Dieu lui était habituel. Il ne se passait guère de jours sans que, pendant plusieurs heures, il ne s’éclipsât de l’univers périssable pour monter se fondre, en esprit, dans l’essence incréée. En ces occasions, son corps semblait anéanti. Ses yeux restaient ouverts mais privés de la faculté de voir. Ses oreilles ne percevaient aucun bruit sauf les ordres du Supérieur. Ses membres devenaient rigides et insensibles. En cet état, certains religieux qui le jalousaient et prétendaient que, simulant l’extase, il jouait une comédie, le piquaient avec des aiguilles. Plusieurs même prenaient un plaisir barbare à lui appliquer des charbons ardents sur la peau. Or, soumis à un traitement aussi cruel, il ne donnait pas signe de vie. Exactement, il ne le sentait pas. C’est seulement lorsque l’extase avait pris fin qu’il commençait à souffrir des blessures ainsi faites. Il n’adressait, d’ailleurs, aucun reproche à personne.
Le cardinal Lauria, qui l’observa de près et publia une relation détaillée de son enquête, rapporte à ce sujet le propos suivant du Saint :
« Il me dit : — Compatriote, sais-tu ce que me font les Frères quand me viennent mes étourdissements[2] ? Ils me lardent avec des pointes, me brûlent les mains et me tordent les doigts. Et me montrant ses paumes couvertes d’ampoules il ajouta : — Voilà leur ouvrage ! Puis il se mit à rire sans manifester la moindre rancune de ces abominations. »
[2] Il appelait ainsi, par humilité, ses ravissements et ses extases.
Le même prélat note que lui avant demandé ce qu’il voyait dans l’extase, Joseph lui répondit :
« C’est assez difficile à expliquer. Je suis comme transporté dans une galerie, qui resplendit de choses nouvelles et belles, devant une glace où, d’un seul regard, j’embrasse les merveilles qu’il plaît à Dieu de me montrer. »
Un autre jour, il précisa un peu davantage : « Quelquefois, dit-il, je vois les attributs de Dieu d’ensemble réunis sans que mon esprit les puisse différencier ni diviser. D’autres fois, je les vois séparés et distincts. Je leur découvre des beautés toujours nouvelles. Mes regards plongent dans des merveilles dont chaque partie, aussi bien que le tout, étonne mon intelligence. »
C’est un des phénomènes les plus admirables de la vie unitive que cette vision intellectuelle de la Trinité. On comprend que Joseph ne pouvait qu’en affirmer la présence en lui et que toute dissertation aurait été vaine car pour exprimer le mystère le plus impénétrable de la religion, les mots humains font défaut.
Aspiré peu à peu par la Divinité, le corps du Saint ne tarda pas à suivre l’envolée de son âme. Ses pieds quittaient le sol d’un élan irrésistible ; il poussait un grand cri et demeurait suspendu en l’air, les bras en croix, la face lumineuse, ou bien il traversait l’espace avec rapidité comme s’il eût été soutenu par des ailes invisibles.
Les témoignages surabondent qui attestent ce miracle. Les plus probants ont été retenus pour les actes de la canonisation.
Voici des exemples :
« En ma qualité de berger, dépose un pâtre, je gardais les troupeaux proche de la Grottella. La veille de Noël, Frère Joseph nous vint trouver, moi et mes camarades, et nous dit : — Ne voulez-vous pas, la nuit prochaine, venir jouer de vos musettes dans l’église, en signe de joie pour la naissance de Jésus-Christ ?
« Sur cette invitation, nous nous réunîmes en grand nombre, avec nos musettes et nos fifres. Frère Joseph, d’un air joyeux, vint à notre rencontre. Nous entrâmes dans l’église tous ensemble, lui en tête, nous derrière, vers onze heures du soir, et, dans la nef, nous commençâmes à jouer de tous nos instruments. Nous vîmes alors Frère Joseph, tant il était joyeux, se mettre à danser au son de notre musique. Mais, tout à coup, il soupira et poussa un grand cri. En même temps, il s’éleva au-dessus des dalles et, du milieu de l’église, il vola, comme un oiseau, sur le maître-autel où il embrassa le tabernacle. Or de la place où il s’envola au maître-autel, il y a bien cinquante mètres. Mais le plus beau de l’affaire, c’est que l’autel étant couvert de flambeaux allumés, Frère Joseph ne renversa ni une bougie ni un chandelier. Il resta ainsi à genoux sur l’autel un quart d’heure environ ; après quoi, il reprit terre, sans l’assistance de personne et sans rien déranger. Il nous dit alors : — Mes enfants, c’est assez ; soyez béni pour l’amour de Dieu !… Nous étions fort effrayés de dévotion et tout stupéfaits. Et je dis : — Sûrement, c’est un miracle… »
En une autre occasion, l’amirante de Castille, ambassadeur d’Espagne, voulut voir Joseph. « Il l’entretint au parloir. A la suite de la conférence, il alla trouver sa femme à l’église et lui dit : — Je viens de parler à un autre saint François. L’ambassadrice éprouvait un vif désir de voir, elle aussi, le serviteur de Dieu. Elle sollicita cette faveur. Le custode fit commander à Joseph, dont il connaissait la répugnance à s’approcher des femmes, d’aller dans l’église, en vertu de la sainte obéissance et d’y conférer avec l’ambassadrice et les dames de sa suite. Le Saint répondit en souriant : — Je pratiquerai l’obéissance, mais je ne sais si je parlerai.
« Il sortit donc de sa cellule et se rendit à l’église par une petite porte située en face d’un autel où il y avait une statue représentant Marie conçue sans péché. Entrer, voir la statue, pousser un cri, s’élever en l’air, passer sur la tête de l’amirante et des dames et franchir en volant une distance de douze pas pour aller embrasser les pieds de la Madone, tout cela ne fut que comme une seule et même chose. Le Saint resta, un bon moment détaché de terre, et en ravissement. Puis, poussant un nouveau cri, pareil au premier, il revint en volant à l’endroit d’où il était parti. Il salua la Madone, baisa la terre et, ensuite, le visage caché dans son capuchon, la tête baissée, regagna sa cellule… »
Le prêtre qui déposa du fait ajoute : « Quelques jours après, j’allai à la cellule du frère. Nous conférions de choses spirituelles. Le discours tomba sur son aversion à traiter avec les femmes. Je lui demandai comment il s’était décidé à voir l’ambassadrice et ses dames. Il me répondit qu’il ne s’était rendu à l’église qu’à contre-cœur et par obéissance. — Mais, dit-il avec un sourire, la Bienheureuse Vierge m’a obtenu la grâce que ces dames n’ont rien pu me dire ni moi leur parler. La machine s’est détraquée de sorte que je ne les ai pas même aperçus…
« Par là, il indiquait le ravissement qui, en effet, l’avait empêché de voir et de parler. »
La raison de son éloignement pour les dévotes intempestives ne provenait pas d’un manque de charité mais de la confusion et de la gêne que lui avaient causés, en maintes circonstances, les empressements, les gesticulations et les clameurs des assistantes à ses sermons. Le sexe féminin se montre parfois aussi envahissant qu’indiscret. Joseph en avait souffert et c’est pourquoi il le tenait à distance.
Il arrivait aussi que le Saint emportait quelqu’un de ceux qui se trouvaient à sa portée au moment de son envol. Le fait se produisit lors de son séjour au monastère d’Assise. Les actes de canonisation le rapportent en ces termes : « Le jour de la fête de l’Immaculée Conception de l’an 1642, les novices chantèrent en musique les vêpres de la solennité. Le serviteur de Dieu voulut assister à la cérémonie. Après vêpres, survint dans la chapelle le custode du couvent, le père Palma qui lui demanda : — Frère, que fais-tu là ?
« Frère Joseph, ravi en extase durant l’office et tout illuminé encore des rayons de la gloire divine, regarde le custode et du doigt indiquant l’image de la Madone : — Père Palma, dit-il, Marie est belle !… Après un moment, d’un accent de joie et de bonheur, il reprit : — Père custode, dis avec moi : Belle Marie !
« En prononçant ces mots, le Saint, dont l’ardeur croissait par degrés, se rapproche du Père, embrasse, l’étreint, puis crie à toute voix : — Belle Marie ! Belle Marie !… Au même instant ses pieds se détachent du sol, il s’élève dans l’espace, entraînant avec lui le custode qu’il tient enlacé. On vit alors les deux hommes voler vers le ciel, jusqu’à la hauteur du plafond, l’un par lui-même, l’autre par l’effet d’un ravissement qui n’était pas le sien. Lorsque les deux religieux furent redescendus, le custode s’en alla et je ne sais ce qui dominait en lui de la dévotion ou de la frayeur. Les novices, muets d’étonnement, regardaient Joseph en tremblant. Le serviteur de Dieu, d’un air confus, leur dit : — Mes petites brebis, prenez patience, j’ai longtemps dormi… Et ayant baissé son capuchon sur son visage, il retourna dans sa cellule ».
On a noté plus de soixante-dix envols du Saint en public durant son dernier séjour à Cupertino. Ailleurs, ils furent innombrables si bien que son biographe a pu dire, sans exagération, que Joseph « passa la moitié de son existence entre ciel et terre ». Et cela est d’autant plus exact que, la plupart du temps, lorsqu’il disait sa messe, le Saint s’élevait à quelques pouces du plancher après la Consécration et ne reprenait pied qu’au dernier Évangile.
On aura remarqué cette phrase du berger relevée au procès de canonisation : « Nous vîmes alors Frère Joseph, tant il était joyeux, se mettre à danser au son de notre musique. » Or ce ne fut pas la seule fois que le Saint témoigna d’une allégresse aussi débordante. De passage à Naples, on le vit, dans l’église Saint-Grégoire, « décrire un cercle rapide en dansant sur ses genoux et chanter à pleine voix : — Vierge bienheureuse ! Vierge bienheureuse ! »
Plus tard, à Osimo, « le matin de Noël, il construisait une crèche dans sa cellule et invitait les Pères et les novices à danser et à chanter avec lui devant l’Enfant-Jésus. »
Oubliant que David a dansé devant l’Arche, les religieux se scandalisaient, comme le firent les lévites autour du Roi Psalmiste, et refusaient de s’associer à ces pieuses cabrioles. Mais il n’avait cure de leurs mines renfrognées et il se laissait aller sans fausse honte à la joie qui le transportait.
Ces danses, ces envolées, comme les extases et les ravissements du Saint, montrent combien la sensation profonde de la présence divine en lui l’affranchissait des liens terrestres. La splendeur des aspects du Paradis qui lui remplissaient l’imagination, le mettait tout hors de lui au point qu’il perdait le contrôle de ses actes. Le soleil intérieur flamboyait d’une façon si ardente, le pénétrait d’une telle chaleur et d’un tel rayonnement qu’il devenait pareil à un sylphe s’ébattant à travers les magnificences d’un beau jour d’été. Même s’il avait tenté de se contenir, il n’y serait point parvenu. Mais il n’y songeait guère. Aussi spontané qu’un enfant, il obéissait à l’action surnaturelle avec d’autant moins de scrupule que toujours elle le conduisait à manifester le miracle permanent dont il était le théâtre. Car ce n’était pas seulement à l’église qu’il s’enlevait de terre, c’était partout où le menaient ses pas. On rapporte qu’un prêtre Dom Antonio Chionello, se promenant avec lui dans un jardin, lui montra l’azur sans nuages et lui dit : — Frère Joseph, que Dieu a fait un beau ciel !… « A ces mots, comme si Dom Antoine l’eût invité à monter au ciel, le Saint pousse un grand cri, s’élève dans l’air et, d’un seul vol, va se poser à genoux sur la cime d’un olivier. La branche se balançait comme sous le poids d’un oiseau. Il resta là, ravi en Dieu, une demi-heure environ. Puis, revenu à lui, il demanda, d’un air embarrassé, à Dom Antonio comment il ferait pour descendre. L’ecclésiastique alla chercher une échelle et Joseph descendit. »
Une phrase du Saint révèle la violence de l’impulsion qu’il subissait chaque fois qu’il était projeté dans l’espace. Comme le cardinal Lauria lui demandait pourquoi il poussait une grande clameur en quittant le sol, il répondit : « La poudre de guerre, lorsqu’elle s’embrase dans l’arquebuse, éclate en un vaste bruit ; ainsi éclate mon cœur embrasé de l’amour divin. »
On comprend aussi que, favorisé d’une vue directe immédiate, presque continuelle de la Sainte Trinité, de la Vierge et des Saints, il ne pouvait se rendre attentif aux œuvres humaines. Pendant un séjour qu’il fit à Rome, l’évêque de Potenza, Mgr Claver le conduisit dans les sanctuaires célèbres et voulut lui faire admirer les tableaux et les statues qui les ornaient.
« Mais, raconte ce prélat, il marchait les yeux baissés au point de ne pas voir le pavé qu’il foulait. — Frère Joseph, lui dis-je, regardez donc toutes les merveilles qui nous entourent !… Il garda les paupières baissées et me répondit : — Je crois, je crois, je ne veux pas autre chose que ma foi… »
Non, le Saint n’était ni un esthète ni un amateur d’art. Il était mieux que cela : un grand poète vivant des odes sublimes au lieu de les écrire. Possédant le Paradis dans son âme, en quoi des peintures, même accomplies, des marbres, même supérieurement taillés, l’auraient-ils intéressé ? Au regard des images éblouissantes qui se succédaient en son esprit, les inventions les plus radieuses d’un Michel-Ange ou d’un Vinci ne pouvaient lui être que les volutes d’un brouillard importun. Il regardait sans cligner cet astre absolu : la Face de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n’avait donc pas besoin d’effigies forcément imparfaites pour s’en suggérer l’incomparable beauté.
Le don de lire dans les âmes se manifestait chez Joseph de deux façons : ou bien, d’un coup d’œil jeté sur le visage de ses interlocuteurs, il découvrait ce qui se passait dans leur conscience, les pensées les plus secrètes — celles dont on a honte vis-à-vis de soi-même — les tares les mieux dissimulées, les péchés d’habitude. Ou bien, constatant, en une seconde, l’état de péché mortel où ces âmes croupissaient, il sentait une puanteur se dégager d’elles, si virulente, qu’elle le suffoquait. Dans l’un et l’autre cas, il prévenait, sans ménagement, les coupables et les sommait de se purifier.
Mille récits avèrent cette clairvoyance redoutable. Voici le résumé de quelques-uns.
Un jour, en voyage, Joseph rencontra, fort à l’improviste, dans une auberge, un gentilhomme très satisfait de lui-même et qui, menant une vie assez régulière, suivant les idées du monde, n’éprouvait pas, disait-il, le besoin de se confesser, sauf à Pâques.
A dîner ce personnage expliquait, avec complaisance, qu’il était l’ordre même et se targuait d’une grande aptitude aux rangements. Joseph se lève, fait le tour de la table, vient se rasseoir tout contre le vaniteux et, lui dardant un regard aigu dans les prunelles, lui dit : « Mon ami, tes affaires ne sont pas bien rangées… » L’autre se récrie. Mais le Saint hochant la tête : « Crois-moi, mets de l’ordre dans ta valise !… »
Il n’ajouta rien. Mais le gentilhomme se sentit percé à jour. Il comprit, d’une intuition brusque, que sa quiétude orgueilleuse n’était pas justifiée et il courut au plus prochain confessionnal.
Une autre fois, Joseph croisa, sur une route, un garçon d’une vingtaine d’années, connu pour être un grand coureur de filles. Le Saint ne l’avait jamais vu, auparavant. Néanmoins, il s’arrêta, saisit le paillard au bras et lui dit à l’oreille : « Frère, tu as la figure très sale, va te laver. »
Aussitôt, comme dans un miroir, le jeune luxurieux découvrit la malpropreté dégoûtante de son âme. Il saisit le symbole, fit pénitence et mena, par la suite, une vie régulière.
Le Saint ne montrait pas toujours autant de ménagement. Souvent, c’était à haute et intelligible voix qu’il dénonçait le péché d’impureté. Sur quoi, quelqu’un lui ayant demandé ce qu’il entendait au juste par cette comparaison de la figure sale, il répondit : « Ce n’est pas une image ; les sensuels, je vois réellement leur visage noir comme du charbon. Leur saleté me fait souffrir et j’ai si fort envie de les voir blancs devant le Seigneur que je suis obligé de les avertir. »
En un cas du même genre, il nettoya de son ordure un domestique du cardinal Facchinetti qui était venu lui apporter une lettre de son maître.
L’ayant envisagé, il lui appliqua un léger soufflet en criant : « Tu n’as pas honte, attaché comme tu l’es à un excellent cardinal, d’avoir la figure aussi sale ? Vite, trotte te débarbouiller. »
Le messager alla se confesser et revint.
« A la bonne heure, dit le Saint, te voilà net, ne recommence plus. »
Quand c’était par l’odeur qu’il découvrait le péché, il dissimulait encore moins le dégoût qui lui soulevait le cœur.
Un dignitaire qui, sous des apparences de grande correction, s’adonnait à un vice contre nature, entra, un jour, dans sa cellule pour l’entretenir d’intérêts ecclésiastiques. A peine eut-il passé le seuil que Joseph se leva d’un bond et cria d’une voix terrible : « Tu pues ! Tu pues ! Au bain ! Au bain !… »
Et il ouvrit la fenêtre au large, en faisant signe à l’autre de s’éloigner et en se bouchant les narines.
L’interpellé qui avait précisément coutume d’observer une propreté raffinée sur son corps, s’offensa. Il se mit à protester. Mais Joseph le chassant du geste : « Comment veux-tu que je parle ? Tu m’empoisonnes !… »
Outré de colère, le sodomite se retira. Il méditait d’abord de se plaindre au Supérieur et de faire punir ce chétif moine qui lui avait manqué de respect. Mais la réflexion lui vint ; la grâce opéra. Il se sentit pénétré de terreur et de contrition et il réforma ses mœurs.
Comme nous l’avons vu, la seule tribulation que le Saint tentât d’écarter de lui, c’était la curiosité profane. Il lui déplaisait déjà beaucoup d’avoir, sans qu’il le cherchât, de pieux témoins de ses envolées et de ses ravissements. Il s’y résignait parce qu’on lui avait dit que la publicité de ces merveilles procurait souvent la gloire de Dieu. Mais il ne tolérait pas d’être visité comme une bête curieuse ou comme un phénomène bizarre. Quand le fait se produisait, il savait très nettement rabrouer ceux ou celles qui, par futilité, troublaient son recueillement et violaient sa retraite comme ils seraient entrés dans une baraque de la foire pour y contempler un veau à six pattes ou y admirer un charlatan expert aux tours de passe-passe.
C’est ainsi que, pendant son séjour au monastère d’Assise, il donna une leçon à quelques patriciennes aussi frivoles que chatoyantes.
La marquise de Médicis s’était formée une société d’un certain nombre de caillettes à particules. D’habitude, ces dames évaporées papotaient comme la pluie sur les toits. Entre elles, il n’était question que de fanfreluches à la mode ou des mérites langoureux de leurs sigisbées. Mais, je ne sais comment, certaine après-midi, le nom du frère Joseph fut prononcé. Toutes alors se mirent à cacouler ainsi que le font les oies à la picorée.
« Ma chère, dit l’une, c’est paraît-il, on ne peut plus amusant à regarder la suspension de ce moine.
— Si nous faisions la partie d’aller le voir ? proposa la marquise.
— Oui, oui, c’est cela ! Ce sera charmant !
— Seulement, afin d’être sûres de ne pas nous déranger pour rien, nous essaierons de provoquer son ravissement. On dit que c’est facile. On n’a qu’à prononcer le nom de Jésus ou celui de Marie et, tout de suite, le frère s’envole.
— Oh ! que c’est drôle… Vite, courons là-bas ! »
Aussitôt fait que dit. — Mais à peine la folle compagnie eut-elle franchi le seuil de l’église où le Saint se tenait en oraison que celui-ci, se retournant soudain, perçut, d’un regard, la niaiserie désœuvrée de ces âmes légères. Élevant la voix, il les apostropha d’un ton sévère : « Croyez-vous que je sois une grenouille qu’on fait sauter en lui tendant un chiffon rouge ? N’êtes-vous pas honteuses de venir ici par dissipation ? Dehors, dehors ! Et que Dieu vous pardonne !… »
La marquise de Médicis, déposant du fait, ajouta que cette algarade si justifiée l’avait convertie et termina son récit par ces mots : « J’étais confuse comme une poule mouillée et je conclus de l’incident que Frère Joseph pénétrait le secret des cœurs. »
Il le pénétrait, en effet, si bien que, parfois, quand les autres religieux sortaient de l’office — d’où, comme on l’a vu, son exubérance d’amour de Dieu l’exilait — il arrêtait l’un ou l’autre, disant à celui-ci : « Toi, tu as dormi pendant plus d’un quart d’heure. » A celui-là : « Toi, tu as pensé que toutes ces récitations étaient insipides. » A un troisième : « Pourquoi t’es-tu permis de feuilleter l’antiphonaire en bâillant au lieu de louer le Seigneur ? »
« Il ne se trompait jamais », déclarent les actes.
Enfin, pour souligner à quel degré d’acuité se portait sa clairvoyance touchant la vie intérieure de ceux qui venaient l’entretenir, citons un dernier fait.
Le Père Francisco, des Mineurs Observants, rapporte : « La première fois que j’allai conférer avec le Frère Joseph, quoiqu’il ne m’eût jamais vu, il me décrivit, point par point, tous les actes ou événements de mon existence et notamment des choses de conscience qui ne pouvaient être connues que de Dieu seul. Et il m’annonça, selon la plus exacte vérité, beaucoup de choses qui m’arrivèrent par la suite. Je puis ajouter qu’un de mes pénitents m’a confié, en dehors de la confession, qu’étant lié d’amitié avec le Frère Joseph, il éprouvait, en sa présence, une vive confusion, sentant que ce frère devait connaître un péché de sa jeunesse dont il s’était confessé depuis longtemps. Un jour, frère Joseph lui dit : — Si tu veux être sincère, je te dirai quelque chose. L’autre ayant autorisé à parler, le frère lui raconta la faute dont il s’agit, lui dit qu’il avait omis de s’en confesser d’abord, qu’il l’avait déclarée ensuite et que c’était à cause de ce souvenir qu’il avait honte en sa présence. Cet homme n’avait cependant confié son secret à personne. Il déclara à Joseph que tout cela était vrai… »