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L’installation de la Solitaire dans son terrier ne lui demanda pas beaucoup de soins. Son mobilier comprenait en tout et pour tout le Crucifix qu’elle avait porté sur elle et un sac contenant quelques livres de piété, des disciplines, des cilices de rechange et une ceinture de fer hérissée de pointes à l’intérieur dont, certains jours, elle se ceignait les reins. Quand elle voulait dormir, elle s’étendait, sans couverture, à même sur le sol raboteux et se servait, en guise d’oreiller, d’une grosse pierre apportée du dehors. Son sommeil ne durait jamais plus de trois ou quatre heures. De l’entrée de son logis au sommet de la montagne, elle planta quatorze croix de buis sommairement façonnées qui lui furent les stations de la montée au Calvaire.

La question des repas fut réglée de la façon la plus simple. Quand elle eut consommé les trois pains laissés par ses compagnons, elle se nourrit des végétaux qu’elle trouvait autour de son logis. Suivant la saison, elle mangeait des mûres, des faînes, de l’oseille sauvage, les jeunes pousses de fougères. Parfois aussi, elle se mettait à quatre pattes et broutait les gramens. Comme elle s’était interdit d’allumer du feu, jamais elle ne fit cuire quoi que ce soit.

Elle s’était si bien habituée à cette alimentation sommaire que, plus tard, elle eut beaucoup de peine à en supporter une autre. Encore son estomac ne digérait-il facilement que le pain noir mêlé de beaucoup de son. Et un jour que, la voyant épuisée, son directeur voulut l’obliger d’absorber une sardine, elle fut si malade qu’on se garda de recommencer l’expérience.

Les jours de fête et les dimanches, elle allait entendre la messe et recevoir les sacrements à la Fuen Santa et souvent elle faisait sur les genoux la demi-lieue qui séparait la colline du monastère. Elle choisit pour confesseur un religieux du couvent à qui elle ne révéla point son identité. En lui parlant, quoi qu’elle eût la voix naturellement forte, elle la grossissait encore pour mieux dissimuler son sexe. A l’église, elle se mettait dans un coin obscur de manière à ne pas se faire remarquer. Cependant son recueillement était si profond que quoiqu’elle ne frayât avec personne, elle finit par éveiller l’attention.

« Les campagnards, dit le Père François, et tous ceux qui venaient aux offices, observèrent l’ermite et, comme ils n’en avaient jamais vu d’autre ni même entendu parler de rien de semblable, elle excita leur curiosité. A la sortie, quelques-uns voulurent l’interroger ; mais elle ne répondait pas. Quand elle regagnait sa solitude, certains cherchaient à la suivre pour découvrir le lieu de sa retraite. Alors elle se mettait à courir, faisait mille détours et prenait une route si opposée qu’ils étaient bientôt forcés de renoncer à leur entreprise. Mais ce n’était pas sans de grandes souffrances qu’elle se dérobait de la sorte parce que, marchant nu-pieds, elle s’ensanglantait en passant à travers les ajoncs et autres plantes épineuses. »


Mais si Catherine évitait les hommes, elle ne manquait cependant pas de société. Les animaux, qui peuplaient les halliers autour de sa retraite, prirent l’habitude de lui rendre visite. L’instinct leur faisait sentir qu’elle était incapable de les maltraiter ou de verser leur sang. La vertu d’innocence qui émanait d’elle les attirait comme un mystérieux aimant. Aussi, bientôt, les lapins de garenne et les perdrix accoururent en bandes ; pour la divertir ils formaient des rondes ou bien se culbutaient par jeu, avec mille attitudes comiques. Elle les regardait en souriant et n’intervenait que pour les réprimander avec douceur quand ils se prenaient de querelle. Ils lui obéissaient parfaitement. Elle accueillait de même les couleuvres qui, par les temps froids, se glissaient dans le terrier et se serraient contre elle afin de se dégourdir à la chaleur de son corps. Les ramiers roucoulants se perchaient sur les branches voisines et lui donnaient des concerts. Une odeur exquise — dont il sera parlé plus loin — se dégageant d’elle, les abeilles la prenaient pour une grande fleur, se posaient sur sa figure mais se gardaient de la piquer. Elle eut aussi un renard familier qui venait la voir à heures fixes et qui observait la loi qu’elle lui imposa de ne faire aucun mal aux bêtes inoffensives de son entourage.

Toutes ces créatures lui devinrent des symboles de la vie en Dieu et lui fournirent des thèmes pour l’oraison perpétuelle où son âme demeurait absorbée. Comme les arbres, les buissons, la rivière étincelante, le paysage entier prenaient également en ses contemplations une valeur d’allégorie correspondant à ses états intérieurs et un sens mystique, elle vivait un vaste poème à la gloire de Dieu, un hymne essentiel dont elle se sentait elle-même l’une des strophes.

Toutefois, c’était surtout par les belles nuits d’été que son âme se dilatait par delà les forces humaines et atteignait au ravissement. Souvent, dès que la rougeur incendiée du crépuscule avait fini de s’éteindre, la Solitaire montait s’asseoir au sommet de la colline. Là, respirant les effluves qui s’élevaient de la terre, calcinée par tout un jour de soleil torride, et l’arome résineux des pins, elle prêtait l’oreille aux vagues chuchotements des feuillages assoupis, aux crépitements sourds des genêts brûlés ; et ces rumeurs diffuses lui rendaient plus sensible le silence infini des espaces nocturnes.

Alors elle levait les yeux vers le zénith et frissonnait d’admiration à considérer le scintillement innombrable des étoiles. Peu à peu elles lui apparaissaient comme des pierreries incrustées aux portes de saphir sombre des palais du Très-Haut. Puis les astres se rapprochaient d’elle en traçant des sillages de feu ; leurs flamboiements de pourpre et d’azur se mêlaient, formaient des tourbillons aux nuances de nacre, d’argent en fusion et d’or vermeil. Puis ils devenaient des anges volant à grandes ailes sous les arches de diamant de la Voie Lactée.

Ensuite sa vision se transformait et d’imaginative devenait intellectuelle. Elle concevait, dans le temps d’un éclair, l’ordre sublime qui réglait le mouvement de toutes ces sphères, qui traçait leur gravitation autour de la Sainte-Trinité radieuse. Puis son âme montait encore davantage et allait se perdre dans l’abîme de la Lumière incréée… Les mots font défaut pour exprimer ce qu’elle ressentait à ce point culminant de son extase…

D’autres fois, la nuit se passait, pour Catherine, en colloques avec Dieu et les Saints. Malheureusement, on ne possède que peu de détails sur ces entretiens dont elle gardait le secret par humilité.

Voici ce que le biographe en écrit : « Elle en a pourtant fait part à certaines personnes pour qui elle n’avait rien de caché. Parmi ces rares confidents fut le Père Barthélemy du Saint-Sacrement, fervent religieux que la Mère Catherine vénérait comme un grand serviteur de Dieu et aimait comme un frère. Il atteste lui avoir entendu raconter qu’elle avait été souvent visitée par Notre-Seigneur, sa très sainte Mère et d’autres saints, en particulier le prophète Élie. Seulement, lorsqu’il fut interrogé, il ne se rappelait plus que l’ensemble de ces différentes visions, ce qui fut cause qu’il ne put les indiquer que d’une manière générale. »