XI
L’âme de Catherine était si purifiée de toute souillure terrestre, son corps, tellement réduit en esclavage que les tentations n’avaient plus de prise sur elle. La Solitaire était, en effet, parvenue à ce degré suprême de la vie unitive qu’on nomme le mariage spirituel ; c’est-à-dire que, totalement imprégnée des rayons du soleil intérieur, elle demeurait imperméable aux noirs nuages chargés de péchés que le démon poussait contre elle. La présence de Dieu se manifestant d’une façon permanente dans tout son être, c’est à travers Lui, en Lui, et par Lui que sa volonté, son entendement, son imagination remplissaient leur office.
Mais afin qu’elle ne tombât point dans la présomption, le Seigneur permit à Satan d’exercer sur elle des sévices d’ordre physique.
L’Esprit pervers ressentait une haine formidable contre cette pénitente qui, par la vertu de son oraison, formait bouclier entre ses attaques et les âmes qu’elle avait en charge. Quand il eut constaté que toute sa malice ne parvenait pas à l’induire au mal, il résolut de la vaincre par la terreur.
Souvent, la nuit, lorsqu’elle prenait un peu de sommeil ou lorsqu’elle se tenait en prières, il remplissait le hallier de sifflements aigus et de blasphèmes qui semblaient vociférés par des voix d’hommes ivres. D’autres fois, il grognait comme un troupeau de porcs ou se mettait à braire, pendant des heures, comme un âne en folie.
Une nuit, comme elle regagnait sa tanière, après une longue contemplation à la cime de la montagne, il se dressa devant elle sous la forme d’un spectre de taille gigantesque qui fixait sur elle un regard plein de lueurs sulfureuses. Catherine, sans s’émouvoir, lui présenta son Crucifix et articula, d’une voix calme, le nom de Jésus. A l’instant, le fantôme se dissipa dans l’ombre, comme une brume chassée par le vent.
En une autre occasion, Satan lui apparut sous la figure d’un crapaud d’une grosseur monstrueuse. Malgré cette taille insolite, Catherine crut qu’elle avait affaire à un crapaud véritable parce que les animaux de cette espèce pullulaient sur la colline. Elle prit le balai dont elle usait pour approprier son logis et jeta le batracien dehors. Mais en culbutant sur lui-même, il la heurta d’une telle force qu’elle roula jusqu’au bas de la pente avec lui et se déchira le corps parmi les rocs pointus et les ronces. Sans proférer une plainte, elle se releva et traça dans l’air le signe de la croix. Aussitôt, le batracien éclata comme une bombe et disparut en répandant une odeur infecte.
Parfois aussi, le démon l’entourait de bêtes féroces dont la multitude semblait emplir la contrée jusqu’à l’horizon. Il y avait des tigres, des lions, des hyènes qui rugissaient et glapissaient en grinçant des dents et en étendant leurs griffes comme pour la mettre en pièces.
Mais Catherine, devinant que c’était la milice de l’enfer qui l’assaillait de la sorte, leur présentait le Crucifix et leur disait : « Lâches valets, croyez-vous que votre nombre m’épouvante ? Oserez-vous attaquer Celui-ci qui vous a vaincus d’avance ? Grâce à Lui seul, je resterai aujourd’hui la même qu’hier et, pourvu qu’Il daigne me conserver sa grâce, je le serai encore demain. Sous sa sauvegarde, O bêtes absurdes, je me moque de vous !… »
Le mépris qu’on fait de ses prestiges étant la parade que le Prince de l’orgueil craint le plus, Satan et sa bande se hâtaient alors de disparaître…
Ayant ainsi échoué dans sa tentative pour réduire la Solitaire par la frayeur, le Démon essaya des mauvais traitements. Certaines nuits, il la roua de coups depuis le crépuscule jusqu’à l’aube.
« Ces attaques, raconta plus tard Catherine, se sont produites surtout avant que ma retraite fût découverte. Dans ce temps, le diable me battait d’une façon si opiniâtre que j’étais toute meurtrie et que je restais parfois couchée une journée entière dans la pensée que j’allais mourir. Mais Dieu ne tardait pas à me donner de nouvelles forces pour braver l’enfer. »
Elle garda, néanmoins, longtemps les marques de la fureur où son héroïsme jetait le Maudit. — Apollonie de Tobar et ses sœurs, pieuses femmes des environs, ont déposé, qu’ayant eu à soigner Catherine, elles découvrirent sur ses épaules des tumeurs violacées du volume d’une orange et douloureuses au toucher. Elles lui en demandèrent la cause. La Solitaire leur répondit en riant : « Ce n’est rien ; c’est le Démon qui m’a pincée pour que je déguerpisse d’ici. Mais il a été bien attrapé car j’offrais ces contusions à mon Jésus, en mémoire de la plaie que la croix imprima sur son épaule pendant la montée du Calvaire. En retour, il m’a donné l’énergie de tenir tête au Puant sans reculer d’un pas… »
Et elle ajouta en hochant la tête : « Ah ! s’il n’y avait eu que moi, j’aurais été bien vite mise en déroute. Mais il y avait mon Maître aimé. Je me réfugiais en lui et je ne craignais plus rien. »
Commentant ces paroles, sainte Térèse en dit au Livre des Fondations : « Dans le récit de ses combats, Catherine se montrait d’une simplicité et d’une humilité admirables. Comprenant qu’elle n’avait rien pu par elle-même, elle demeurait fort éloignée de toute idée de vaine gloire. Elle ne se plaisait à manifester les grâces qu’elle avait reçues de Dieu que pour faire louer et bénir son saint nom. »